La sage-femme d’Auschwitz
Chapitre 10
Février 1942
Ester
— Un colis pour vous, madame.
— Pour moi ? Mais je n’ai…
Elle s’interrompit sous le regard insistant de l’officier d’ordonnance et prit le paquet. Essayant de faire comme si de rien n’était, elle partit dans le couloir de l’hôpital et entra dans une réserve où, une fois la porte bien fermée, elle ouvrit le paquet. À l’intérieur se trouvaient les médicaments habituels, ainsi qu’une lettre. Ester ouvrit l’enveloppe, déplia l’étrange papier raide et se figea.
« Certificat de décès » pouvait-on lire en haut de la page, et, juste en dessous, de l’écriture ferme et à peine lisible d’un médecin, le nom de Leah Kaminski.
— Leah ! s’exclama-t-elle en essayant de comprendre ce que cela pouvait signifier.
Sa sœur était à la maison ce matin, s’apprêtant à aller travailler. Elle était très nerveuse ces derniers temps, redoutant le retour de Hans, mais rien ne l’annonçait jusqu’ici. Ils étaient des milliers à s’en être allés cet hiver, et chaque fois qu’un train partait, la famille s’était demandé si cela ne vaudrait pas mieux pour Leah, avant de se dire qu’il était plus raisonnable de rester tous ensemble. Ils avaient prié Dieu de veiller sur elle et, jusqu’à présent, leur prière avait été entendue ; seulement, l’année 1942 était bien entamée désormais, et si Hans devait revenir, le temps leur serait compté. Ester relut ces mots horribles et incompréhensibles, les mains tremblantes. Les nazis ne pouvaient tout de même pas tuer quelqu’un et annoncer officiellement sa mort en moins de deux heures ?
Retenant son souffle, elle sortit un autre papier de l’enveloppe. La lettre jointe était écrite en majuscules impressionnantes, à l’instar de son contenu :
CE CERTIFICAT EST LE BILLET DE SORTIE DU GHETTO DE TA
SŒUR. ELLE NE DOIT PAS PARTIR EN TRAIN, C’EST UN PIÈGE.
DES GENS VONT VOUS AIDER. DANS DEUX JOURS UNE
CHARRETTE ARRIVERA À L’USINE DE TON MARI POUR Y
PRENDRE UNE GROSSE COMMANDE D’UNIFORMES DE LA
WEHRMACHT. CACHEZ TA SŒUR SOUS CES VÊTEMENTS, NOTRE
CONDUCTEUR LUI PERMETTRA DE FRANCHIR LES PORTES.
VOUS PRÉSENTEREZ CE CERTIFICAT AUX AUTORITÉS ET
AFFICHEREZ VOTRE DEUIL, MAIS GARDEZ UN CŒUR LÉGER
CAR NOUS VEILLERONS PERSONNELLEMENT À SA SÉCURITÉ EN
LUI FOURNISSANT DE NOUVEAUX PAPIERS ET UN ENTOURAGE
BIENVEILLANT JUSQU’À CE QUE, SI DIEU LE VEUT, VOUS
PUISSIEZ TOUS LA RETROUVER EN PAIX ET EN TOUTE
SÉCURITÉ. QUE DIEU SOIT AVEC VOUS.
Ester relut plusieurs fois la lettre. Cachez ta sœur sous les uniformes… Présentez ce certificat… Affichez votre deuil… Seraient-ils capables de faire cela ? Gardez un cœur léger… Bien sûr qu’ils le pourraient.
Incapable de se concentrer sur ses tâches, Ester quitta l’hôpital dès qu’elle put trouver une excuse et courut chez elle, où elle rentra en trombe à l’appartement. Sa mère était là.
— On peut faire sortir Leah, dans deux jours, annonça-t-elle sans détour. Il faut la prévenir immédiatement, dis-lui de se faire porter pâle et de rentrer. Et nous devons parler à Filip.
La peur envahit sa mère. Ester pouvait le comprendre, mais on leur offrait là une planche de salut qu’ils ne devaient pas laisser passer. Elle fit asseoir Ruth et lui lut la lettre aussi doucement que possible avant de la déchirer en petits morceaux et de les enfouir parmi les cendres de leur feu hebdomadaire ; elle cacha ensuite le certificat de décès au-dessus d’une poutre dans le grenier. Deux jours ! Ils n’avaient plus que deux jours. Son cœur battait la chamade, et il lui semblait que cela ne s’arrêterait pas avant qu’elle voie la fameuse charrette dissimulant sa sœur franchir les grilles du ghetto sans être inquiétée.
Ils établirent leur plan ce soir-là. Ruth s’était rendue au bureau de Leah en lui soufflant de se mettre à tousser, juste après que Leah avait entendu deux officiers évoquer le retour imminent de Hans. Elle était donc presque réellement malade quand son chef l’avait renvoyée chez elle, irrité de l’entendre tousser et de la voir enveloppée dans une vieille couverture, l’air tellement abattue qu’Ester elle-même avait failli y croire en la voyant arriver.
— Il va falloir être courageuse, Leah. Courageuse et calme. Très, très calme. Tu t’en sens capable ?
Sa sœur leva sur elle ses beaux yeux gris effarés mais acquiesça.
— Oui, j’y arriverai. Est-ce que je serai seule ?
— Juste un petit moment. Dès que tu seras sortie du ghetto, Ana s’occupera de toi.
Leah opina une nouvelle fois.
— Sortie du ghetto… répéta-t-elle dans un murmure.
— Seulement si nous faisons tout comme il faut, tempéra Mordecai en se tordant les mains.
— Nous y arriverons, dit Filip posément. J’en suis certain.
Mais l’entreprise n’avait rien de facile. Deux jours plus tard, sans savoir à quel moment arriverait la charrette, Ruth et Ester accompagnèrent Leah à l’arrière de l’atelier de couture, bras dessus, bras dessous.
— Tu devras rester allongée, totalement immobile, lui recommanda Ester. En respirant à peine.
— À peine, mais en respirant tout de même, ajouta Ruth. Continue de respirer, tous les jours de cette maudite guerre, ma fille.
Leah serra sa mère contre son cœur.
— Viens avec moi, maman. On n’a qu’à y aller toutes les deux. On sera heureuses, ensemble.
Ruth fit non de la tête.
— Une brindille comme toi passera inaperçue sous tous ces manteaux, mais deux personnes, non. Ce serait trop risqué. Et je serai heureuse ici, Leah, rien que de te savoir en sécurité ailleurs. Et puis, quand ce sera fini, quand ces monstres auront perdu la partie, nous nous retrouverons et serons encore plus heureuses ensemble.
Leah acquiesça, les larmes aux yeux, et Ester les pressa d’avancer. Il ne s’agissait pas d’attirer l’attention en pleine rue alors que Leah était censée être à moitié mourante à la maison.
— Par ici.
La porte de l’usine était entrouverte, comme Filip avait promis d’y veiller.
— Nous y sommes, dit-elle en posant les mains sur les bras de sa sœur. Tu sais ce que tu dois faire, n’est-ce pas ?
— Me glisser à l’intérieur et me cacher derrière la troisième porte sur la gauche jusqu’à ce que quelqu’un vienne me chercher.
— Bien.
Elles entendirent alors du fracas derrière elle et virent une grande charrette arriver sur la route criblée de nids-de-poule et se diriger vers l’usine. C’était celle qui emmènerait Leah hors du ghetto. Ester étreignit sa sœur de toutes ses forces, mettant tout son amour dans ce geste, mais elles n’avaient plus le temps, et c’est presque avec rudesse qu’elle la poussa vers la porte de l’atelier. Le visage de Leah était strié de larmes.
— Je vous aime, dit-elle.
— Nous aussi, on t’aime. Allez, file !
Leah s’exécuta. Elle se glissa par la porte entrouverte, qu’elle referma derrière elle sans un bruit. Ester et Ruth restèrent plantées là quelques instants, dans la neige fondue, à fixer le froid rectangle de métal. Elles avaient fait leur part, c’était maintenant à Filip de jouer. Ruth tomba alors à genoux, les mains jointes, les yeux levés vers le ciel. Mais ce n’était pas le moment de se morfondre ni même de prier, et Ester la releva pour l’entraîner.
— Laisse-moi regarder, supplia Ruth. Laisse-moi la regarder partir, Ester. Je veux voir si elle part en sécurité.
Ester considéra sa mère. Elle aussi aurait aimé voir, mais elles ne pouvaient se permettre de mettre leur plan en péril. Il y avait plus d’une vie en jeu.
— Tu ne dois pas pleurer, maman. Sois forte, et calme.
— Je sais. (Ruth se redressa, essuya ses larmes et ajusta son foulard sur sa tête.) Je sais.
Leurs tickets de rationnement à la main, elles rejoignirent la file d’attente à la boulangerie la plus proche des portes du ghetto ; pour une fois, la lenteur avec laquelle avançait la file les arrangeait bien. De là, elles pouvaient scruter la route sortant de l’usine et, bientôt, la charrette apparut, chargée d’uniformes soigneusement emballés. La main de Ruth se serra sur le bras d’Ester mais, à part cela, elle ne laissa rien paraître de son émotion. Quant à Ester, son cœur battait si fort qu’elle était sûre que les gardes pouvaient l’entendre à vingt mètres de distance.
La charrette s’approcha des grilles et quatre SS avancèrent à sa rencontre. Le conducteur produisit des papiers qu’un des gardes examina tandis que les trois autres faisaient le tour du véhicule. L’un d’eux poussa les paquets du haut et en souleva quelques-uns sans grande conviction. Ester retint son souffle. Le premier rendait maintenant les papiers et faisait signe aux hommes postés aux portes, qui commencèrent à les ouvrir. Ça allait marcher ! Mais soudain, alors que le conducteur reprenait les rênes, Ester aperçut du mouvement dans la charrette.
— Oh, non, souffla-t-elle.
Un garde pointa un doigt.
— Halte !
Le conducteur obtempéra, et Ester vit ses épaules se crisper. Le deuxième garde se tourna, retira son fusil de son épaule et y inséra calmement sa baïonnette. Ester s’imagina Leah quelque part au milieu de tout ce tissu. À quelle profondeur se trouvait-elle ? Et à quelle profondeur irait la lame ? Elle était si près du but, et maintenant…
Un cri s’éleva alors dans la file derrière elle, la faisant sursauter.
— Mon Dieu, votre pauvre mère ! Aidez-la !
Ruth s’était écroulée et convulsait affreusement dans la boue. Ester tomba à genoux près de sa mère et se pencha sur elle.
— Fais du tapage, chuchota Ruth à son oreille. Fous le bordel, le plus gros bordel possible.
C’était la première fois de sa vie qu’Ester entendait sa mère employer des mots grossiers ; cela la galvanisa littéralement.
— Au secours ! se mit-elle à hurler en se relevant pour courir vers les gardes. Aidez-nous ! Ma mère fait une attaque !
— Une attaque ?
Le garde à la baïonnette regarda autour de lui en faisant la moue.
— Saletés de youpins. Quand ils ne crachent pas leurs poumons ou ne se chient pas dessus en pleine rue, ils font des attaques, maintenant !
Il passa son fusil à son compagnon et avança vers elles, le visage rouge de colère.
— Tu sais comment je les soigne, les attaques, moi ? grogna-t-il.
Ester secoua la tête, impuissante, cependant que les autres gardes, moins intéressés par l’incident que par l’exécution de leur tâche, faisaient signe à la charrette d’avancer. Ester la regarda se remettre en branle et s’éloigner de l’usine, s’éloigner du ghetto, avec sa sœur à son bord.
— À coups de pied, voilà comment je les soigne, moi.
— Non !
Ester s’interposa devant sa mère au moment où le coup partait. Il la toucha au bras, entraînant une douleur fulgurante, mais son intervention ne fit qu’exaspérer davantage l’officier. L’attrapant par le bras, il la poussa violemment de côté et, cette fois, son pied frappa sa cible. Ruth se recroquevilla tandis que les gens faisant la queue reculaient, horrifiés et pétrifiés. Les coups de pied redoublèrent sur la frêle silhouette jusqu’à ce que, enfin satisfait, l’homme se détourne dans un éclat de rire.
— Et voilà ! lança-t-il par-dessus son épaule. Fini, l’attaque ! Un vrai miracle.
Ses camarades ricanèrent avec lui et tous les autres retournèrent aux portes, laissant Ruth brisée dans la boue. Ester courut la prendre dans ses bras.
— Maman ?
Ruth avait le regard embrumé par la douleur, mais elle respirait encore.
— Leah est sortie ? demanda-t-elle dans un souffle. Elle a réussi à passer ?
— Oui, répondit Ester en lui écartant tendrement des mèches du visage.
— Alors ça en valait la peine, dit Ruth avec un sourire avant que ses yeux ne se révulsent et que son corps ne devienne soudain inerte entre les bras d’Ester.
Ana
De l’autre côté de la ville, Ana courut vers la charrette qui s’engageait dans une petite rue sombre.
— Leah, chuchota-t-elle. Leah, tu es là ?
Pas de réponse.
— Leah, c’est Ana. Tout va bien. Tu peux sortir.
Autour d’elle, Bartek et les garçons commençaient à dégager les paquets du dessus. Il y en avait beaucoup, et ils semblaient lourds. Et s’ils avaient écrasé la jeune fille ? S’ils l’avaient étouffée ? Si…
— Ana ?
— Leah !
Ils s’empressèrent de soulever d’autres paquets et Leah apparut soudain, titubante mais entière. Elle regarda autour d’elle, comme si elle se trouvait dans un pays imaginaire.
— Je suis sortie, Ana ? Je suis vraiment sortie ?
— Oui, la rassura Ana. Et on va tout de suite t’emmener hors de cette ville. Tiens.
Elle lui tendit un jeu de nouveaux papiers d’identité, tout droit sortis des presses secrètes de Bartek.
— Tu es Lena Kaminski maintenant, ma petite-cousine, qui aide ta tante Krystyna à produire autant de légumes que possible pour l’honorable Reich dans sa petite propriété à la campagne.
Leah – désormais Lena – avisa les papiers en s’efforçant d’assimiler toutes ces nouveautés.
— Quand est-ce qu’on part ?
— Maintenant.
Les garçons avaient déjà rechargé la charrette, qui reprenait son chemin vers la gare où les uniformes seraient transportés jusqu’au front. Les Allemands avaient surpris tout le monde en envahissant l’Union soviétique, l’année passée, et leurs pauvres petits soldats avaient maintenant besoin de vêtements chauds pour affronter l’hiver russe. Ana regretta de ne pas pouvoir brûler tout ce chargement pour les laisser mourir de froid, mais elle devait s’en tenir strictement au plan élaboré par son réseau. Laissant les uniformes s’éloigner, elle emmena Leah vers une autre charrette, plus petite.
— Tu as apporté des légumes en ville, conformément aux quotas exigés par le conseil local, et maintenant tu rentres chez toi avec ton cousin Alekzander, que tu vois ici.
Leah leva des yeux inquiets vers Zander, assis bien droit, les rênes en main, et vêtu d’habits de fermier.
— Il n’est pas aussi rustre qu’il en a l’air, lui souffla Ana. Alekzander est mon fils, et il est médecin.
— Médecin ?
Ana lui sourit.
— L’habit ne fait pas le moine en ce moment, tu sais.
Sur ce, elle sortit de sa poche une paire de ciseaux et entreprit de défaire les fils retenant la hideuse étoile jaune sur le manteau de Leah. Celle-ci baissa les yeux vers sa poitrine, ébahie, et Ana déposa un baiser sur sa joue.
— Allez, file, ma jolie. Sois libre, fais attention à toi et sois aussi heureuse que possible. Et essaie de ne pas trop t’inquiéter pour ta famille : ils remercieront le ciel tous les jours pour ta liberté.
Leah hocha la tête, les larmes aux yeux, et monta dans la charrette aux côtés de Zander, qui lui donna une couverture pour se protéger du froid. Quoique celle-ci fût loin d’être neuve, Ana vit la jeune fille en caresser l’étoffe avec émerveillement, et elle maudit une fois de plus les nazis d’infliger de telles souffrances à des innocents. Les humbles posséderont la terre, se rappela-t-elle, tout en sachant qu’ils n’y parviendraient pas sans aide. Sans son aide, entre autres. Aujourd’hui, ils étaient parvenus à mettre Leah en sécurité, et c’était déjà une petite victoire, mais il y avait encore bien trop de gens de cloîtrés dans le ghetto, et, avec les camions de la mort qui les attendaient, l’heure n’était pas venue de se satisfaire de si peu. Il fallait en faire beaucoup, beaucoup plus.
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