La sage-femme d’Auschwitz
Chapitre 13
Février 1943
Ana
Ana déplia le papier cartonné et en lut le contenu pour la centième fois. On y voyait le visage grave d’Ester au-dessus de son nouveau nom bien polonais : Emilia Nowak. Emilia était désormais une bonne catholique de Łęczyca, travaillant comme infirmière à Varsovie. Ana ayant conservé des contacts de l’époque où elle faisait ses études de sage-femme, elle avait trouvé un poste à Ester/Emilia afin que « Filip Nowak » et elle aient un lieu où aller dans la capitale. Ils avaient longuement réfléchi au fait de déclarer Filip comme tailleur, la plupart des ouvriers du textile de Łódź étant juifs, mais il avait besoin de travailler et l’on comptait quantité d’entreprises textiles renommées à Varsovie ; il était donc devenu un natif de Varsovie voyageant à Łódź pour affaires. La seule chose qui manquait sur leurs cartes d’identité était leurs empreintes digitales, qu’ils ajouteraient eux-mêmes une fois sortis du ghetto – s’ils parvenaient un jour à en sortir.
Ana replia la carte et la rangea dans une boîte en fer en soupirant. C’était la quatrième fois qu’ils prévoyaient une évasion pour le jeune couple, et ç’avait encore été un échec. Un ingénieux charpentier membre de la Résistance avait confectionné un double fond dans l’une des charrettes transportant des denrées dans le ghetto ; si de nombreuses personnes avaient pu s’échapper par ce moyen ces deux derniers mois, l’entreprise n’avait rien de simple. Habituellement, les charrettes entraient dans le ghetto chargées de légumes et en ressortaient avec les articles fabriqués dans les ateliers, mais, au vu du nombre d’évasions lors de ces deux premiers mois de 1943, la police juive et les officiers nazis avaient renforcé leur surveillance, si bien qu’il était souvent impossible de trouver un moment pour faire monter les fuyards dans le compartiment secret.
Quatre fois, Ana avait attendu avec anxiété l’arrivée de la charrette dans la ruelle ; et quatre fois, le conducteur s’était approché en secouant tristement la tête. Elle commençait à croire que jamais ils n’y arriveraient, alors que la situation devenait de plus en plus critique. Au sein de la Résistance, on disait que les exécutions avaient cessé à Chelmno. Ce qui semblait être une bonne nouvelle, jusqu’à ce qu’ils aient vent de rumeurs d’activités encore plus inquiétantes dans les camps de concentration, et notamment celui d’Auschwitz. On disait que les Allemands y construisaient des crématoriums géants, ce qui ne pouvait signifier qu’une seule chose : que les nazis ne se contentaient plus de « contenir » la population juive et commençaient à l’éliminer à grande échelle. Un peu partout en Pologne, on démantelait les plus petits ghettos ; les plus grands ne tarderaient pas à voir leur tour venir, quelle que soit la force de travail de leurs occupants. Il fallait absolument faire sortir Ester et Filip, et vite.
— Peut-être qu’on devrait trouver un autre procédé s’ils surveillent les véhicules à ce point, dit Alekzander.
— Comme quoi ?
— Une fille est dans un groupe qui travaille sur le creusement d’un tunnel à partir d’une vieille cave. Ça va prendre du temps avant de parvenir à sortir du périmètre, mais si nous pouvions le finir, cela permettrait de faire passer beaucoup de gens. Je me renseigne pour en savoir plus.
Ana eut un pincement au cœur. Son cadet avait une détermination de fer, et elle l’admirait pour cela, mais elle avait aussi très peur pour lui.
— Tu seras prudent, Zander, hein ?
— Bien sûr. Ne t’inquiète pas pour moi, maman. Jakub fait un travail formidable avec les cartes d’identité, alors c’est à moi de trouver le moyen pour que les gens puissent s’enfuir et s’en servir.
Jakub lui sourit. Il était effectivement devenu expert en faux papiers et avait créé seul une réplique presque parfaite du timbre officiel. Le problème majeur restait de parvenir à exfiltrer les gens.
— Ne t’en fais pas, maman, renchérit-il. On va faire sortir Ester et Filip sans tarder, et ils pourront aller à Varsovie pour dire adieu à cette maudite guerre. Les Russes se battent très bien de leur côté et font reculer les nazis. Le vent tourne, j’en suis certain. Encore un an, et nous pourrons tous aller voir Filip « Nowak » pour lui demander de nous confectionner de beaux costumes afin de fêter la victoire des Alliés.
Ana sourit à ses deux fils.
— Vous êtes de bons garçons. Je sais que Dieu vous aime autant que votre père et moi. Maintenant, cachons bien ces papiers, en espérant qu’ils puissent servir bientôt.
Alekzander se leva et alla détacher une latte du parquet mais, au moment même où Ana allait loger la petite boîte en fer dans le compartiment en dessous, on frappa vigoureusement à leur porte.
— Vite ! chuchota Jakub.
— Ouvrez ! cria une voix avec un fort accent allemand. Ouvrez, tout de suite !
Ana glissa la boîte dans sa cachette.
— J’arrive ! lança-t-elle en marchant bruyamment vers la porte avant de se mettre à triturer la serrure, le temps de laisser les garçons remettre en place la latte du parquet.
La porte tremblait encore sous les coups quand elle l’ouvrit enfin.
— Désolée, mes doigts ne sont plus aussi agiles qu’autrefois, dit-elle dans un allemand impeccable.
Cela prit les hommes au dépourvu et celui posté en premier se découvrit même devant elle, mais il n’était pas seul ; quatre SS d’un coup, ce n’était pas une visite de courtoisie.
— Que puis-je faire pour vous ?
Un officier plus âgé passa devant.
— Frau Kaminski, nous pensons que vous êtes en contact avec des membres de la Résistance. Nous pensons que votre famille est au cœur d’une opération de falsification qui est illégale au regard de la loi polonaise, et constitue en outre un acte de sabotage délibéré envers le Troisième Reich.
— Du sabotage ? Moi ? fit Ana en s’efforçant de ne pas trembler.
— Votre famille, rectifia l’officier avant d’entrer brusquement et d’ordonner à ses hommes : Fouillez ce logement.
Les trois autres entrèrent à leur tour et se mirent à tout retourner et inspecter, sans la moindre précaution. Ana était livide. Cet appartement n’était peut-être pas le leur mais ils s’y étaient attachés depuis deux ans qu’ils vivaient là, et elle avait mal au cœur de le voir ainsi malmené par ces monstres de SS. Une nouvelle vague de haine monta en elle, qui lui donna la force de s’interposer :
— Il n’y a aucune fraude dans cette maison, messieurs. Nous sommes tous d’honnêtes gens, qui vivons dignement de notre travail.
— Quel travail, au fait ? Vos papiers, je vous prie.
Il regarda Ana, puis Zander, mais s’attarda plus longuement sur Jakub.
— Vous travaillez à l’imprimerie ?
— Oui.
— Et qu’est-ce que vous imprimez, là-bas ?
— Toutes sortes de choses. Des livres, des documents…
— Des cartes d’identité ?
— Nous en avons fait, en effet, quand elles nous étaient demandées par le Reich.
Le soldat attrapa Jakub par le col et le plaqua contre le mur.
— Ou par des clandestins.
— Non, suffoqua Jakub. Seulement par le Reich, monsieur.
Du coin de l’œil, Ana vit qu’un des SS se trouvait tout près de l’endroit où la boîte était dissimulée sous le parquet. Elle se força à en détourner le regard afin de ne pas attirer l’attention sur cet emplacement. Si par malheur ils trouvaient les photos d’Ester et de Filip, ils se mettraient à leur recherche et les tueraient sans hésiter. Il ne restait plus qu’à espérer que Zander ait eu le temps de tout bien remettre en place.
L’officier relâcha Jakub aussi brutalement qu’il l’avait empoigné.
— Alors ? Vous avez trouvé quelque chose ? demanda-t-il à son équipe.
Ses hommes firent non de la tête et, à son grand soulagement, Ana vit que le soldat s’était éloigné du coin critique du parquet. Ils partirent à pas lourds vers les chambres. S’il n’y avait rien d’agréable à l’idée que ces brutes fouillent dans leurs affaires personnelles, c’était tout de même mieux que de risquer de trouver des pièces compromettantes.
— Cela dit, ce n’est pas si important, dit l’officier principal en tournant autour d’eux comme un prédateur. Nous avons déjà des informations selon lesquelles votre famille est impliquée dans des malversations. Ça nous suffit.
— Des informations venant d’où ? demanda Zander.
— D’une source. Une source bien informée.
— Une source rouée de coups, j’imagine, jeta Zander.
Ana voulut prendre la main de son fils pour le calmer, mais l’officier arbora un petit sourire en coin.
— C’est incroyable comme les gens peuvent parler quand on les… encourage un peu, dit-il avant de se planter face à Zander. Comme vous l’apprendrez bientôt par vous-même.
Ana vit Jakub jeter un coup d’œil en direction de la porte et se prit à souhaiter qu’il s’enfuie tout de suite. Avec les trois autres SS dans les chambres, celui-là ne prendrait sûrement pas le risque de la laisser seule avec Zander pour le poursuivre. Semblant lire dans ses pensées, l’officier la prit soudain par le bras, qu’il lui tordit dans le dos, lui arrachant un cri de douleur.
— Un seul geste de travers, les garçons, et votre mère est morte.
Il sortit un pistolet de l’étui accroché à sa ceinture et le pointa sur la tête d’Ana. Un frisson la parcourut au contact de cet objet de mort, mais après tout, quelle importance ? Elle en mourrait, si ses garçons se faisaient embarquer. Mais pour l’heure, les trois officiers revenaient des chambres et tout n’était pas perdu. Et puis, par chance, Bartek et Bronislaw n’étaient pas là.
— Alors ? aboya le chef à ses hommes.
— Juste ça, chef : des outils un peu bizarres…
L’un d’eux brandit la sacoche médicale d’Ana et en sortit les forceps, qu’il fit claquer en l’air.
— Ça sert à extraire un bébé du corps de sa mère, dit Ana, qui eut presque envie de rire en le voyant soudain lâcher l’objet comme s’il était brûlant. Et ça, continua-t-elle avec un signe de tête vers son couteau, c’est pour couper le cordon ombilical afin que le bébé puisse être emmailloté et que le placenta puisse être éjecté.
Les quatre hommes affichèrent une moue de dégoût, qui ne fit qu’attiser la haine qu’Ana ressentait pour eux.
— Vous êtes tous passés par là, poursuivit-elle, quand vous étiez de beaux et innocents nouveau-nés, quand…
— Ça suffit !
Le chef pressa à nouveau son arme sur elle, plus fort.
— Sainte Marie, mère de Dieu, murmura-t-elle pour tenter de se rasséréner.
Mais sa prière lui valut uniquement un coup de pied dans la jambe.
— La ferme, avec ces bondieuseries. C’est le Reich, maintenant. C’est fini, ces superstitions débiles ! Allez, dehors !
Il la poussa en direction de la porte et Ana, en dépit de la vigueur de sa haine, se sentit brusquement faiblir sous le coup de la peur.
— Où allons-nous ?
— Aux cellules. Peut-être qu’une nuit ou deux aux bons soins de la Gestapo vous remettront les idées en place.
— Mais elle n’a rien fait ! protesta Jakub. Emmenez-nous, mais laissez-la. Ce n’est qu’une vieille dame, et une sage-femme. Elle est innocente.
— Dans ce cas, elle n’a rien à craindre, ironisa le chef. Allez, on sort !
Il poussa Ana dans l’escalier où elle sentit tout de suite la morsure du froid.
— Mon manteau, dit-elle. Je peux prendre mon manteau ?
L’officier poussa un grognement tandis qu’un de ses hommes décrochait le manteau pendu à la patère en le palpant. La mine victorieuse, il sortit un petit tube en fer-blanc d’une des poches et le tendit à son chef.
— Ah ah ! Qu’est-ce que c’est que ça ?
À son grand soulagement, il lui lâcha le bras pour retirer le minuscule couvercle de la boîte à poudre dentaire.
— Ce sont mes papiers médicaux, répondit-elle. Je les garde au sec dans cette boîte.
— Bien sûr, bien sûr, grinça-t-il avant d’en extraire les papiers attestant effectivement de sa qualification de sage-femme.
Il se rembrunit en les lisant, les remit dans la poche sans plus de commentaires et jeta son manteau à Ana.
— Allez, dehors, maintenant ! répéta-t-il avec hargne.
Ana dut alors descendre les marches et rentrer dans un fourgon, talonnée par ses deux fils. Des voisins inquiets observaient la scène depuis leurs fenêtres, et elle pria pour que quelqu’un aille prévenir Bartek et Bronislaw, afin qu’ils ne tombent pas dans le prochain piège des SS. Lorsque les portes du fourgon se refermèrent sur eux, elle se demanda si elle reverrait un jour son cher mari.
La seule bonne nouvelle, c’était qu’ils n’avaient pas découvert la boîte dans la cachette. Au moins Filip et Ester n’avaient-ils pas été trahis. Mais ils n’étaient toujours pas sortis du ghetto et, avec la menace des camps d’extermination planant sur eux, ce nouvel échec lui fit l’effet d’un coup de couteau dans le cœur, aussi douloureux que les souffrances qui ne manquaient pas de l’attendre dans les redoutées cellules de la Gestapo.
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