La sage-femme d’Auschwitz

Anna Stuart · Chapitre 6 sur 39

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La sage-femme d’Auschwitz

Chapitre 5

 

30 avril 1940

 

Ana

 

Ana dit au revoir à la maman encore un peu ronde et au nouveau venu au sein de sa progéniture déjà considérable. Sitôt sortie de leur maison sur Gartenstrasse, elle pressa le pas en avisant la teinte rosée du ciel. Il ne tarderait pas à faire nuit, et il valait mieux éviter de se trouver dehors à la nuit tombée ces temps-ci, quelle que soit votre profession. Ce soir tout particulièrement, car ce serait Walpurgisnacht, la fête des ténèbres où les esprits malins étaient censés envahir le ciel toute la nuit avant que l’aube ne se lève sur le printemps. Ana se moquait de ces vieilles superstitions, mais les jeunes Allemands y adhéraient. Pour l’occasion, ils arboraient des costumes tachés de sang et portaient des couteaux ou des fusils miniatures évoquant ceux de leurs nazis de pères, et la violence pouvait éclater d’un rien. Ana se rappela le visage de la mère quand elle avait mis son bébé entre ses bras et se réfugia dans cette image. L’amour d’une mère, voilà bien une chose contre laquelle les nazis ne pourraient jamais rien.

Elle pensa à ses fils, déjà grands mais aussi chers à son cœur que s’ils étaient encore des nouveau-nés, et marcha encore plus vite. Finalement, sa famille s’était assez bien habituée à ce changement de logement. Leur nouvel appartement avait de hauts plafonds et de grandes fenêtres à guillotine à l’est, qui laissaient entrer le soleil du matin. Il y avait aussi une grande cheminée, une cuisine bien aménagée et même une troisième chambre, que Bronislaw avait revendiquée. Ce n’était pas chez eux et, chaque jour, elle avait encore la désagréable impression de s’imposer parmi les souvenirs de quelqu’un d’autre, mais l’endroit était sûr, chaleureux, et rien que pour eux – ce qui était loin d’être le cas dans le quartier juif.

Elle jeta un coup d’œil en direction du ghetto. Gartenstrasse était bordée d’un espace vert traversé par le ruisseau de la Lodka, mais, de l’autre côté, on voyait se dresser d’horribles barrières en bois surmontées de barbelés – et surveillées tous les vingt mètres par des gardes aux longs fusils. Ce coin près du ruisseau était mal éclairé et les tours de guet suffisamment éloignées, de sorte qu’Ana put s’en approcher discrètement ; elle vit alors qu’on était en train de fixer deux grilles géantes au bout de la rue. Un souffle indigné lui échappa au moment où une Polonaise passait près d’elle avec deux enfants. La femme s’arrêta à son niveau et la regarda.

— Ils les enferment, ces pauvres diables.

— Totalement ?

La femme acquiesça d’un hochement de tête.

— Aucun Juif ne peut plus ni entrer ni sortir. Même les grandes rues qui traversent le ghetto sont barricadées, le passage ne sera autorisé qu’à des heures précises. L’autre jour, j’ai entendu dire que les nazis les forcent à construire des ponts afin qu’ils ne « contaminent » pas les routes normales.

— Quelle folie, murmura Ana.

— De la folie furieuse, renchérit la femme avant de lever des yeux inquiets vers les tours de guet et de se remettre en route.

Ana s’approcha un peu plus des barrières et, entre les planches, regarda les gens de l’autre côté. Une fois encore, elle se demanda qui pouvait vivre dans sa maison cependant que, de leur propre chef, ses pieds l’emmenaient déjà plus loin le long du ruisseau. Là, son niveau était encore bas, ce mois d’avril ayant été inhabituellement sec, et elle put le franchir d’un bond pour se retrouver directement face à la barrière, dissimulée par des buissons. D’une main, elle éprouva la surface du bois de mauvaise qualité – une bien piètre barrière pour les pauvres gens enfermés de l’autre côté. Derrière elle, deux petits Allemands portant des capes de diable déboulèrent soudain en chahutant ; elle sursauta mais resta sur place, captivée par le tableau réellement diabolique devant elle.

— Ana ?

La voix avait beau être douce et amicale, elle la fit sursauter plus encore que les enfants déguisés. Elle vit alors une silhouette émerger de la foule contenue dans le ghetto.

— Ester ? C’est toi ?

— C’est moi, oui, dit Ester en s’approchant pour lui prendre la main à travers la barrière.

— Est-ce que tu vas bien ?

— Autant que possible. Filip et moi habitons avec nos parents et Leah, mais nous avons un grenier rien que pour nous, ce qui est assez… romantique.

Sa voix trébucha sur le dernier mot, fendant le cœur d’Ana.

— Ça ne me paraît pas très romantique, tout ça.

— L’important, c’est que Filip et moi soyons ensemble, dit Ester d’une voix plus assurée.

Ana baissa les yeux vers les lignes noires de la barrière.

— Et… ils vous enferment, c’est ça ?

— Oui, enfin, ils « sécurisent le ghetto », comme ils disent. Comme ça, on ne verra plus de Juifs souiller les rues de Litzmannstadt.

Toutes deux grimacèrent à ce nom. Les nazis avaient rebaptisé Łódź en lui donnant le nom d’un héros militaire allemand et effaçaient peu à peu toute trace de la langue polonaise dans la ville. Initiative fort déplaisante mais beaucoup moins terrible que le fait d’effacer toute trace de ses habitants juifs.

— Êtes-vous… en sécurité ?

Les mains d’Ester tremblaient malgré elle, mais elle acquiesça courageusement.

— Nous avons créé notre propre hôpital, je peux donc à nouveau exercer comme infirmière. Et Filip a repris sa machine à coudre, ce qui est une bonne chose aussi. Rumkowski dit que nous devons travailler pour survivre, car les Allemands nous garderont uniquement si nous leur sommes utiles.

— Et ensuite… ?

Ester frémit, et Ana se maudit de ne pas avoir tenu sa langue. Elle s’empressa d’ajouter :

— Je suis sûre que vous aurez plein de travail. Les nazis adorent les beaux uniformes et leurs femmes raffolent des vêtements chics.

— Donc, tant que nous apportons du confort à leurs vies, ils nous autorisent à garder la nôtre ? Comme ces gens sont aimables.

— Oh, Ester…

Le ton acerbe que prenait sa jeune amie désola Ana. Ester était une fille si gentille, si douce – mais cet endroit, ce ghetto, risquait fort d’endurcir même les plus tendres natures.

— Puis-je faire quelque chose pour vous aider ?

— Je ne sais pas trop. Nous aurions besoin de…

— Eh, toi, là, la youpine ! Écarte-toi de cette barrière !

Ester bondit en arrière comme si elle s’était déjà pris une balle.

— Je dois y aller. Prends soin de toi, Ana.

Et elle disparut dans la foule.

— Et vous, grogna l’Allemand à l’intention d’Ana, éloignez-vous de cette barrière si vous ne voulez pas avoir d’ennuis.

Une balle partit et se ficha dans le sol à moins d’un mètre d’elle. Le cœur battant, Ana fit demi-tour et partit en courant le long du ruisseau, où elle dérapa et tomba dans la vase. Le garde éclata de rire et tira un nouveau coup de feu derrière elle tandis qu’elle repartait en titubant. Sa cheville lui faisait mal, mais ce n’était rien en comparaison de son cœur, qui hurlait de douleur pour les pauvres gens enfermés là, à la merci de cette bande de monstres.

 

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