La sage-femme d’Auschwitz
Prologue
Avril 1946
Il y a des petits lits partout. Ils remplissent tout l’espace de cette salle bruyante, et chacun contient un bébé aux yeux grands ouverts. Ce n’est pas de l’espoir que l’on lit dans leurs yeux, ils sont encore trop petits pour ça, mais une sorte de besoin qui me va droit au cœur, et même plus profondément encore – jusque dans mon ventre. Voilà longtemps que je n’ai pas porté d’enfant, mais peut-être cette sensation ne nous quitte-t-elle jamais vraiment. Peut-être que tous les enfants que j’ai mis au monde ont laissé derrière eux un petit fragment de cordon ombilical qui me rend plus sensible au regard des bébés. Et peut-être que tous les enfants que j’ai aidés à venir au monde au cours de mes vingt-sept années en tant que sage-femme m’ont influencée de la même manière.
J’avance de quelques pas dans la pièce. Les lits d’enfant sont vieux et sommaires mais propres et faits avec soin. Dans l’un d’eux, un bébé pleure, et j’entends une voix de femme entonner une berceuse d’une voix douce et apaisante. Les pleurs s’arrêtent bientôt, ne laissant plus que la musique. Comme tout dans cette pièce, elle n’a rien de grandiose, mais elle est pleine d’amour. Je souris et prie pour que cet endroit soit celui que nous cherchions.
— Es-tu prête ?
Je me tourne vers la jeune femme qui se tient près de la porte ; elle en cramponne l’encadrement, et ses yeux sont aussi écarquillés que ceux des petits orphelins.
— Je ne suis pas sûre…
Je lui tends la main.
— Pardon, c’était une question idiote. Tu ne seras jamais prête, mais le moment est venu.
— Et si ce n’était pas… ?
— Dans ce cas, nous continuerons de chercher. Viens.
Je la prends par le bras tandis que l’infirmière en chef avance entre les petits lits, sourire aux lèvres.
— Vous êtes là. Quelle joie de vous voir. J’espère que le voyage n’a pas été trop pénible ?
Je réprime un petit rictus amer. Le trajet de ce matin a été simple, mais les années l’ayant précédé n’ont été qu’horreur et souffrance. Nul ne devrait avoir à emprunter un chemin aussi éprouvant pour parvenir dans ce lieu délabré où brille faiblement notre unique espoir. Nous y avons laissé toutes deux beaucoup de nos forces et, quoi que j’aie pu dire, je ne sais pas si elle ou moi aurions l’énergie d’aller plus loin.
L’infirmière semble comprendre. Elle hoche la tête en posant une main sur mon bras.
— Les années noires sont derrière nous, maintenant.
— Je l’espère.
— Nous avons tous beaucoup trop souffert.
Je tourne les yeux vers mon amie, qui s’est approchée du berceau le plus proche de la fenêtre. Il abrite une petite fille dont les cheveux blonds encadrent un visage grave, illuminé par le soleil. Voyant qu’on s’approche d’elle, l’enfant se redresse tant bien que mal sur ses petites jambes tremblantes mais déterminées. Mon amie presse le pas vers elle et tend une main à travers les barreaux du lit. La petite effectue le même geste, et l’émotion me submerge ; il y a eu trop de barreaux, trop de barrières, trop de ségrégation et de division.
— C’est elle ? dis-je dans un souffle.
— Son tatouage ressemble à ce que vous avez décrit, répond l’infirmière en haussant les épaules.
Ressembler… ce n’est pas suffisant. Je sens mon cœur chavirer et, soudain, c’est moi qui ne suis pas prête, et je voudrais à nouveau me retrouver sur ce chemin noir et âpre, car au moins, tant que nous marchons, l’espoir est encore permis.
Arrête ! Je suis à deux doigts de crier, mais le mot reste coincé dans ma gorge car ma jeune amie se penche déjà pour prendre l’enfant dans ses bras et son visage est empreint de plus de détresse, d’envie et de besoin d’amour que tous ceux de ces petits orphelins réunis. L’heure est venue de connaître la vérité. Et de voir si nos cœurs pourront guérir.
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