La sage-femme d’Auschwitz
Łódź
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1er septembre ١٩٣٩
Ester
L’horloge de la cathédrale Saint-Stanislas sonnait les douze coups de midi quand Ester Abrams s’assit avec soulagement sur ses marches. Elle offrit son visage au doux soleil d’automne, mais la pierre était froide sous ses jambes. Elle songea un instant à retirer son manteau pour s’en faire un coussin, seulement, il était neuf et d’une couleur bleu pâle – qui faisait ressortir celle de ses yeux, d’après sa sœur cadette –, et elle ne voulait pas prendre le risque de l’abîmer.
Ester rougit en y pensant. Cet achat avait été une folie, mais Filip était toujours tellement bien habillé. Sans extravagance – un apprenti tailleur n’était guère plus fortuné qu’une infirmière en formation –, mais toujours avec goût et soin. C’était l’une des premières choses qui avaient frappé Ester, ce jour d’avril, quand il s’était assis à l’autre bout des marches et qu’elle avait brusquement senti la sève monter dans tout son corps, comme les bourgeons devenus fleurs dans le cerisier d’à côté. Elle avait tout de suite baissé les yeux, naturellement, et avait grignoté lentement ses petits roulés aux champignons et au chou fermenté – la spécialité de sa mère – sans en sentir le goût.
Elle n’avait pas osé relever les yeux avant qu’il se lève pour partir. Elle revoyait encore sa longue silhouette élancée, presque dégingandée ; sa veste au tissu rêche mais coupée avec style ; sa kippa finement ourlée à l’arrière de sa tête. Elle le dévorait du regard quand, tout à coup, il s’était retourné et l’avait regardée droit dans les yeux ; ce fut alors comme si son corps entier rougissait à ce contact, qui aurait dû n’être qu’embarras mais s’apparentait davantage à… de la joie.
Le lendemain, elle était arrivée en avance, fébrile. Mais à midi, il n’y avait aucun jeune homme en vue, rien qu’un vieillard sous un chapeau mou, gravissant péniblement les marches à l’aide de sa canne. Elle s’était empressée d’aller l’aider, en partie parce que sa mère lui aurait dit de le faire, mais aussi dans l’espoir qu’une fois redescendue, elle verrait le jeune homme assis là. Hélas, il n’y était pas, et elle s’était vengée sur son bagel en y mordant avec hargne, une hargne tellement aveugle que ce n’était qu’à la moitié de son repas qu’elle s’était rendu compte qu’il était revenu, au même endroit que la veille. Il mangeait tranquillement son déjeuner en lisant un journal, à ceci près qu’il semblait plutôt regarder au travers que le lire vraiment.
Six longs jours durant, ils avaient mangé à chaque bout des marches tandis qu’à leurs pieds, les habitants de Łódź vaquaient à leurs occupations sur la rue Piotrkowska. Chaque jour, elle se repassait en boucle les phrases qu’elle voulait lui dire, et qui se réduisaient à des bribes insignifiantes au moment d’aller lui parler. Et puis, un jour, une femme était passée entre eux et avait émis un tss-tss plein de désapprobation. Lorsqu’ils avaient relevé les yeux, la dame poussait déjà la porte de l’église, et ils n’avaient pu faire autrement que de se dévisager.
Toutes les belles phrases d’Ester s’étaient envolées, et, quand il avait fini par formuler une remarque creuse sur le temps et qu’elle lui avait répondu encore plus bêtement, ils s’étaient souri comme s’ils venaient de conclure un débat du plus haut niveau – peut-être avait-il vainement préparé ses phrases, lui aussi s’était-elle dit ? Une fois ces premiers mots échangés, les autres vinrent plus facilement et, bientôt, ils avaient commencé non pas à bavarder – ni l’un ni l’autre n’était du genre bavard –, mais à parler simplement de petites choses de leur vie.
— J’aime bien ta kippa, avait-elle dit. La bordure est très jolie.
— Merci. Je l’ai brodée moi-même.
— C’est vrai ?
Il s’était empourpré et Ester avait remarqué que, s’il avait les cheveux bruns, ses yeux étaient aussi bleus que les siens.
— Je suis apprenti tailleur. On fait surtout des vestes, des pantalons et des chemises, mais j’aime beaucoup les…
Il avait tâté la bordure de sa calotte.
— Mon père appelle ça des « fioritures ». Il n’aime pas ça. Il trouve que la broderie, c’est pour les femmes.
— Tu le fais tellement bien qu’il doit sûrement se tromper.
Il avait ri, un peu nerveusement.
— Merci. Je pense que les vêtements devraient exprimer ce que l’on est.
Tout en se rappelant ce commentaire, qui l’avait beaucoup étonnée, Ester ajusta son manteau bleu clair autour d’elle. On lui avait appris que les vêtements devaient être propres, nets et modestes ; jamais qu’ils pouvaient parler d’autre chose que d’une maison bien tenue.
— Dis-m’en plus, avait-elle suggéré.
Ce qu’il avait fait avec plaisir, si bien qu’elle serait volontiers restée là tout l’après-midi, à l’écouter ; sauf qu’elle ne disposait que d’une demi-heure pour déjeuner, et que l’infirmière en chef de son service n’était pas du genre commode. Une seule minute de retard et l’on se retrouvait de corvée de bassin hygiénique tout l’après-midi ; en outre, ses parents avaient fait d’énormes sacrifices pour lui payer sa formation et elle avait à cœur d’honorer leur effort. Elle avait eu du mal à le quitter et à se concentrer sur son travail après cela, mais il serait là le lendemain, et le jour d’après, et elle avait vite chéri ces précieuses demi-heures de milieu de journée. Un rendez-vous qu’il ne manquait jamais. Alors, où était-il aujourd’hui ?
Ester scrutait la rue Piotrkowska avec anxiété. Peut-être avait-il été retenu à son travail, ou y avait-il eu un incident quelconque ? L’atmosphère était étrangement chargée ce matin, les gens plus agités que de coutume, les magasins plus fréquentés. Tous les passants portaient des sacs remplis de légumes, comme s’ils avaient soudain peur d’en manquer. Les vendeurs de journaux criaient plus fort que d’habitude, mais, depuis un mois, Ester avait entendu trop de fois ce fatras de mots angoissants – nazis, Hitler, invasion, bombardements – pour leur prêter encore attention. C’était une belle journée d’automne, même si les marches étaient froides. Il ne pouvait sûrement rien arriver d’affreux sous un ciel si bleu ?
Enfin, elle le vit : il se faufilait parmi la foule agglutinée devant la boucherie. Elle se leva à demi, puis se força à se rasseoir. Depuis trois mois déjà, ils se retrouvaient tous les midis au pied de la cathédrale Saint-Stanislas, s’asseyant de plus en plus près l’un de l’autre, pour manger leur déjeuner. Ils discutaient et gagnaient en confiance à chaque nouvelle information échangée. Elle connaissait son nom : Filip Pasternak. Bien entendu, elle y avait associé le sien, juste pour voir – Ester Pasternak – même si elle avait trouvé cela ridicule quand sa petite sœur, Leah, avait fait la même chose. Il était en apprentissage dans l’atelier de couture renommé de son père, n’y jouissait d’aucun traitement de faveur et disait en être heureux ; et qu’il n’était pas censé se marier prochainement, ayant d’abord « du travail à faire ».
La conversation s’était quelque peu grippée à cette déclaration. Ester avait bredouillé qu’il avait certainement beaucoup de talent à apporter à ce commerce, et Filip avait souri en haussant les épaules, avant d’ajouter d’un ton inhabituellement maussade que « les pères n’ont pas toujours raison sur tout ». Tous deux avaient alors regardé autour d’eux d’un air coupable, au cas où quelqu’un aurait entendu un tel blasphème, et l’horloge avait eu le bon goût de sonner la demi-heure, les faisant bondir sur place. Ester avait été de corvée de bassin hygiénique cet après-midi-là, mais peu lui importait – elle avait d’autres pensées dans la tête.
Elle était presque sûre que ses parents la jugeraient trop jeune pour se marier, ou au moins trop accaparée par sa formation d’infirmière. À vrai dire, elle-même leur serinait depuis deux ans qu’elle ne s’intéressait nullement aux garçons, et que cela n’arriverait probablement jamais. Le sourire entendu que sa mère arborait alors l’agaçait autrefois, mais la réconfortait aujourd’hui. Même s’il n’avait jamais été question de mariage, ou d’un simple dîner, d’une promenade dans le parc ou de quoi que ce soit d’autre qu’un déjeuner sur les marches de la cathédrale. Ce rituel était devenu une sorte de bulle rigide qu’ils étaient tous deux trop timides pour oser briser.
— Ester !
Il l’appela depuis la foule. Un tram arrivait et, l’espace d’un instant, elle crut que Filip allait essayer de traverser devant lui ; mais il recula au dernier moment, le regard hagard, et réapparut quelques secondes plus tard pour s’élancer sur les rails en l’appelant encore :
— Ester !
Elle se leva.
— Filip. Tout va bien ?
— Non ! Enfin, si. Je vais bien. Mais pas le monde, pas la Pologne.
— Pourquoi ? Que se passe-t-il ?
— Tu n’as pas entendu ?
Il se tenait deux marches plus bas qu’elle et, pour la première fois, leurs yeux se trouvaient au même niveau, de face.
— Je suppose que non, sinon tu ne poserais pas cette question, dit-il avant de soupirer.
— Eh bien, que s’est-il passé ?
— L’Allemagne nous envahit. La Wehrmacht a franchi nos frontières, plus aucun de nous n’est en sécurité.
— Tu vas devoir aller te battre ?
— Peut-être. S’il en est encore temps. Mais ils avancent vite, et se dirigent vers Cracovie et Varsovie.
— Et Łódź ?
— On ne sait pas encore, mais c’est possible. Nous avons une belle ville, avec beaucoup d’industries. Les Allemands aiment l’industrie.
— Mais ils n’aiment pas les Juifs.
— Non. Il paraît que certains font déjà leurs valises, rassemblent leur or et fuient vers l’est.
— Et ta famille ?
— Mon père ne quitterait sa boutique pour rien au monde. Et même s’il le faisait…
Il s’interrompit et regarda Ester droit dans les yeux, avec gravité.
— Eh bien… ? dit-elle.
— S’il le faisait, je ne partirais pas avec lui. Pas sans toi.
— Sans moi ? s’étrangla-t-elle.
Mais il lui prenait déjà les mains et se mit soudain à genoux devant elle sur les marches étroites.
— Ester Abrams, me ferais-tu l’immense honneur de devenir ma femme ?
Elle le dévisagea, médusée, tandis qu’autour d’eux, la rue Piotrokwska semblait se figer. Deux vieilles dames poussant une brouette remplie de sacs de course s’arrêtèrent pour les regarder. L’une d’elles hocha la tête en adressant un clin d’œil à Ester avant que ses yeux ne reviennent se poser sur le beau jeune homme à ses pieds.
— Je…
— Parce que c’est la guerre, Ester. Dès que j’ai appris la nouvelle, dès que j’ai pensé aux soldats, aux fusils et à l’ennemi marchant sur nous, une seule chose m’est venue à l’esprit : que cela risquait de me priver de toi. Et je me suis dit qu’il était déjà absurde que j’aie passé vingt-trois heures et demie de chaque jour de cet été sans toi, et que je ne voulais pas perdre une demi-heure de plus. Alors, Ester… tu veux ?
— T’épouser ?
— Oui.
— Oui !
Le mot jaillit de sa bouche, et ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre, et leurs lèvres se rencontrèrent, et elle se dit qu’elle aussi avait perdu bien trop de temps jusqu’à ce moment. Le monde semblait danser une ronde de joie autour d’eux en même temps qu’un son puissant retentissait à ses oreilles, comme si Dieu faisait soudain chanter tous les anges du ciel. Mais si tel était le cas, il avait choisi un bien étrange chœur, car le son prit bientôt des accents de hurlement sinistre, et ce n’est qu’en s’écartant de Filip qu’elle comprit qu’il s’agissait de la sirène signalant une alerte aérienne par les haut-parleurs disposés dans la rue.
— Vite ! dit Filip en lui prenant la main pour l’emmener dans la cathédrale.
Au-dessus de leur tête, deux avions allemands sombres et menaçants fendaient le ciel bleu. Et Ester ne savait déjà plus si c’était le plus beau ou le plus terrible jour de sa vie.
Question qu’elle se poserait encore de multiples fois au cours des noires années à venir.
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