La sage-femme d’Auschwitz
Chapitre 11
1er septembre ١٩٤٢
Ester
Ester retira délicatement les derniers points de suture sur la jambe du vieux M. Becker et admira la fine cicatrice.
— Ça cicatrise très bien, monsieur Becker.
— Grâce à vos talents de couturière, ma chère.
— Et au fil fourni par la Résistance.
Il lui fit un clin d’œil.
— Pas facile de mettre un Juif en pièces, hein ? Ils devraient pourtant le savoir : personne ne se débrouille mieux que nous avec une aiguille. Et hop, nous revoilà en un seul morceau !
Ester sourit et hocha la tête – si seulement cela pouvait être vrai ! À l’hôpital, ils sauvaient peut-être un Juif sur vingt frappés par le froid, la malnutrition ou, comme ce pauvre M. Becker, par les coups d’un officier ayant envie de se distraire ou de se défouler. Et puis, il y avait ces déportations…
Ana leur avait fait parvenir un mot peu après le départ de Leah : celle-ci était en sécurité à la campagne avec sa cousine Krystyna, et adressait à Dieu des prières de remerciement tous les jours depuis lors. Il y en aurait peut-être au moins une parmi eux à voir la fin de la guerre vivante, mais le conflit n’avait montré aucun signe d’amélioration au cours de l’été 1942, et, les Allemands semblant maintenant sur le point de prendre Stalingrad, on commençait à croire qu’ils allaient gagner cette guerre. Or, si les nazis venaient à dominer le monde, ce serait sûrement la fin du peuple juif.
On en apprenait tous les jours un peu plus sur les « fermes » d’Auschwitz vantées par Rumkowski, avec leur prétendu air frais et leur nourriture abondante. Quelques Juifs en bonne santé y étaient peut-être envoyés afin d’y travailler, mais tous les autres partaient directement dans les chambres à gaz. Il n’y avait plus de volontaires au départ, mais, avec tous ceux déjà partis, on jouissait de davantage de place dans le ghetto. Si Martha, Noah et leurs trois enfants occupaient encore le salon, l’autre famille avait quitté la chambre de Benjamin et Sarah, de sorte que Filip et Ester étaient à nouveau seuls dans le grenier.
Cela faisait trois ans aujourd’hui que Filip l’avait demandée en mariage, et ils avaient l’intention de fêter cela ce soir. Depuis deux semaines, ils économisaient et troquaient leurs rations afin de pouvoir se refaire des bigos et de les manger ensemble dans leur chambre. Ils avaient même un petit roulé frais ainsi qu’une demi-bouteille de vin, cadeau d’un père reconnaissant avec une cave bien cachée. Ester avait hâte d’y être.
— Et voilà, monsieur Becker, dit-elle en finissant de nettoyer la cicatrice avec un soupçon de précieux antiseptique. Vous êtes comme neuf.
— Et vous, vous êtes un ange. Je n’en connais pas beaucoup qui prendraient un tel soin d’un vieux rebut prêt à passer au camion à gaz.
— Monsieur Becker ! Ne dites pas ça !
Il haussa les épaules.
— C’est pourtant vrai. Si je ne reprends pas le travail, les soldats m’embarqueront à la première occasion.
— Ne dites pas de bêtises, gronda-t-elle, plus pour elle que pour lui.
En apparence, sa pauvre mère s’était remise du passage à tabac qu’elle avait subi en janvier, mais Ester craignait qu’elle ne souffrît de blessures plus insidieuses, car Ruth peinait toujours à respirer et n’avait guère d’appétit.
— Quelle chance, de ne pas avoir faim, disait-elle avec légèreté en mettant la part de sa mère dans l’assiette de Filip – mais tous savaient pertinemment qu’il n’en était rien.
Ruth avait le teint gris et perdait ses cheveux. Il lui avait fallu se cacher dans sa chambre tout l’été pour échapper au typhus et, à l’approche de l’hiver, Ester redoutait que la tuberculose n’emportât sa mère. Sarah se portait un peu mieux, mais elle aussi paraissait usée et bien plus vieille que ses cinquante ans. Filip lui avait trouvé un poste dans la fabrique de matelas qui avait été créée dans une ancienne église ; malheureusement, les plumes et la sciure qu’ils employaient pour garnir la literie sommaire des soldats s’immisçaient en permanence dans les poumons des ouvriers, et Sarah trouvait ce travail très éprouvant.
Un système s’était mis en place : chaque fois que la police juive appelait des « volontaires » pour la prochaine déportation, on cachait les plus vieux et les plus fragiles à quelques rues de distance des agents, sous la houlette de quelques jeunes postés aux angles qui les faisaient circuler discrètement jusqu’à ce qu’ils rentrent chez eux, après les fouilles des logements. Le système était loin d’être parfait et quantité se faisaient attraper malgré cela, mais jusqu’à présent, Ruth et Sarah avaient réussi à échapper à la déportation. Toutefois, depuis quelque temps, personne ne se couchait plus ou ne partait de chez soi sans avoir prononcé un au revoir affectueux à ses proches, au cas où.
Ester regarda l’horloge : il n’était pas encore midi. Elle devrait encore attendre de longues heures avant de rejoindre son mari dans le grenier. Ses mains accomplissaient son travail machinalement tandis qu’elle imaginait déjà Filip l’attendant autour de la petite table qu’il avait bricolée et qu’elle avait recouverte d’un bout de drap usé. Elle n’avait pas de cadeau autre qu’elle-même à lui offrir mais, comme ils avaient enfin retrouvé leur intimité, elle savait que cela les satisferait tous deux.
— Infirmière !
C’était Mme Gleb qui l’appelait maintenant depuis son lit, ayant certainement besoin d’être à nouveau soulagée. Ester s’arracha à sa rêverie, qui deviendrait réalité dans quelques heures, et revint à sa tâche. Mais Mme Gelb n’avait pas besoin d’aller aux latrines. Assise dans son lit, elle gesticulait avec frayeur en direction de la fenêtre ouverte. Avant même qu’Ester puisse voir de quoi il s’agissait, elle entendit « Raus ! Raus ! ». En bas, au rez-de-chaussée de l’hôpital, des portes s’ouvrirent avec fracas et le bruit caractéristique des bottes ennemies se fit entendre sur le carrelage.
— Debout ! Tout le monde dehors ! Allez, sortez !
— Pour aller où ? demanda Mme Gelb.
Personne ne répondit, mais tous savaient. Jusqu’à présent, les hôpitaux avaient échappé aux rafles en vue des déportations, mais ce temps semblait révolu. Ester se figea en entendant les pas gravir l’escalier. Quelques instants plus tard, quatre SS entraient dans la salle.
— Raus ! Raus !
Le docteur Stern avança vers eux.
— Qu’est-ce que ça veut dire, messieurs ? Que voulez-vous à ces pauvres malades ?
Leur chef se pencha au-dessus du petit docteur, si près qu’il lui postillonna au visage :
— Nous voulons nous en débarrasser.
— Mais… Ils sont souffrants.
— Exactement ! Or, il se trouve que nous sommes dans un ghetto de travail, pour les gens capables de travailler.
Le docteur redressa bravement ses vieilles épaules.
— Ils travailleront dès qu’ils iront mieux.
— Ah, oui ? Et dans combien de temps ? Vous n’êtes pas très efficace, me semble-t-il, docteur.
— Parce que nous manquons de matériel, de médicaments et de…
L’officier le coupa en lui décochant une gifle retentissante qui envoya valser le vieil homme.
— Bien. Allez, vous autres, qu’est-ce que vous attendez ? Debout ! Tout de suite !
Plusieurs patients commencèrent à sortir péniblement de leur lit. Les SS entreprirent alors de leur faire accélérer la cadence et les poussèrent comme du bétail en direction de l’escalier. Une pauvre femme trébucha et s’écroula dans la bousculade. Une autre, qui boitait en raison d’une jambe cassée, fut tout bonnement poussée en haut des marches, qu’elle dévala tête la première pour demeurer inerte en bas du mur.
— S’il vous plaît, intervint Ester. Laissez-nous faire. Ce sera plus… efficace, dit-elle en choisissant bien ses mots.
L’argument fit mouche. L’officier opina et le personnel soignant s’empressa d’aller aider les invalides à descendre l’escalier. C’était un sentiment terrible que d’accompagner ainsi ces gens vers leur mort probable, mais au moins conservaient-ils un semblant de dignité.
— Vous aussi ! aboya une voix allemande derrière elle. Allez !
Ester se retourna et vit M. Becker assis dans son lit, les bras croisés, un air de défi sur le visage.
— Non.
— Non ? fit le SS, médusé. Comment ça, non ?
— Non, je ne vous suivrai pas. Je n’ai pas envie de mourir asphyxié dans un camion à gaz. Je préfère être tué par balle ici, dans mon lit.
— Par balle ? dit l’Allemand en riant. Je ne perdrai pas une balle pour toi, sale Juif. Allez, debout maintenant.
— Non.
Paralysée d’effroi et d’admiration pour le courage de M. Becker, Ester vit l’officier avancer vers lui à grands pas pour le tirer de force de son lit.
— Tu ne veux pas prendre cet escalier, c’est ça ?
— Absolument, s’obstina le vieil homme d’une voix tremblante.
— Très bien. Dans ce cas, tu passeras par la fenêtre.
Sur ce, il souleva M. Becker, marcha vivement jusqu’à la fenêtre et, dans un même élan, le jeta dehors. Ester ferma les yeux, ce qui ne l’empêcha pas d’entendre l’horrible bruit des os se brisant sur le pavé. Il ne lui restait plus qu’à prier pour qu’il soit mort sur le coup.
— Qu’est-ce vous faites plantée là, vous ? lança le SS à Ester. Vous voulez suivre le même chemin que lui ?
Elle secoua la tête et s’empressa de descendre avec les autres. Dehors, le chaos régnait dans les rues. Il n’y avait pas que les patients de l’hôpital ; toutes les personnes âgées étaient regroupées et dirigées à travers la ville en direction des quais ferroviaires bordant le quartier de Marysin. L’air était saturé de pleurs et de cris appelant à la pitié, par pur réflexe de survie – car chacun savait que les nazis n’avaient aucune pitié. Ester pensa immédiatement à sa mère et partit en courant par une petite rue lui servant de raccourci pour rentrer chez elle. Sur le palier, elle tomba nez à nez avec sa voisine Delilah – une gentille femme autrefois grasse comme un loukoum, dont la peau pendait maintenant un peu partout sur son corps.
— Je les ai cachées.
— Pardon ?
— Vos mamans, Sarah et Ruth. Je les ai cachées avec la mienne. Mon mari Ishmael est charpentier, il a fabriqué un placard secret. Elles sont dedans, et j’espère que personne ne remarquera rien, mais il vaut mieux ne pas attirer l’attention vers notre logement.
— Bien sûr, dit Ester en lui étreignant la main. Merci mille fois.
— Nous devons nous serrer les coudes. C’est notre seule chance d’en sortir vivants.
Sur ce, elle retourna à l’intérieur. Ester pria pour que les hommes soient en sécurité au travail avec Filip et loua le ciel une fois de plus d’avoir mis Leah à l’abri de tout cela, mais Martha surgit soudain de l’appartement, l’air affolée, ses trois enfants accrochés à ses jupes.
— Où allez-vous ? lui demanda-t-elle.
— Il va y avoir un discours. Rumkowski va nous dire ce qui se passe. Mon Dieu, Ester… que va-t-il nous annoncer ?
Ester repensa à la naïveté de Martha écoutant le président du Conseil juif le jour de leur rencontre, après l’accouchement. Elle l’avait aidée avec calme incomparable lors de nombreuses naissances depuis lors. Mais aujourd’hui, elle semblait totalement paniquée, et Ester eut un brusque haut-le-cœur en comprenant pourquoi. C’est un ghetto de travail, avait déclaré le SS à l’hôpital, pour les gens capables de travailler. Et à part les vieux et les malades, qui ne travaillait pas ? Les enfants.
Ils ne feraient pas ça, se dit-elle avant de se rappeler la façon impitoyable dont l’officier avait balancé le corps de M. Becker comme on jetterait une eau de vaisselle. Ces gens-là étaient capables de tout. Elle prit dans ses bras le plus petit des trois enfants de Martha pour se diriger avec elle vers le square.
Presque tous les habitants du ghetto étaient là. Elle chercha Filip dans la foule, mais il y avait bien trop de monde et, déjà, Rumkowski montait à son pupitre et s’éclaircissait la voix dans le micro. Cette fois, même lui semblait abattu. Ester caressa les doux cheveux de la petite Zillah en attendant que le responsable du Conseil juif prenne la parole.
Il leva une main et le silence se fit.
— Aujourd’hui, dit-il gravement, le ghetto a reçu un coup dur.
Il balaya la foule du regard, les mains cramponnées au pupitre comme pour s’empêcher de tomber.
— Ils veulent maintenant ce que nous avons de plus cher : les vieillards et… les enfants.
— Non ! s’écria Martha en même temps que des milliers d’autres.
Ester regarda son amie, ne sachant que dire. Ça ne pouvait pas être vrai. Elle s’efforça de se concentrer sur ce que disait Rumkowski, mais les paroles qu’il prononçait relevaient toujours du pire cauchemar :
— Du haut de mon grand âge, je suis contraint de vous supplier : « Frères et sœurs, donnez-les moi ! Pères et mères, donnez-moi vos enfants ! »
Martha tomba à genoux en serrant ses enfants contre elle et en gesticulant frénétiquement pour récupérer Zillah. Ester se pencha pour lui passer la petite, n’écoutant plus qu’à moitié Rumkowski ; celui-ci expliquait avoir reçu l’ordre d’évacuer plus de vingt mille Juifs, et que son Conseil avait pris cette terrible décision pour pouvoir répondre à l’ordre.
— Ce qui a guidé notre raisonnement n’est pas « Combien allons-nous en perdre ? », mais « Combien allons-nous en sauver ? », poursuivit-il en forçant sa voix par-dessus la clameur désespérée. Je ne peux vous apporter aucun réconfort aujourd’hui. Je suis venu ici comme un voleur, pour vous enlever ce que vous avez de plus précieux. Je suis obligé de diriger cette terrible opération, en coupant des membres pour que le reste du corps puisse survivre. Je dois donc vous prendre vos enfants. Si je ne le fais pas, d’autres seront pris en plus.
Il continua de plaider ainsi sa cause, essayant d’expliquer qu’il avait tout fait pour dissuader les nazis, sans que personne l’écoute. Tout ce que les gens entendaient désormais, et qui résonnait dans leur tête telle une sirène de l’enfer, c’était : « Donnez-moi vos enfants, donnez-moi vos enfants, donnez-moi vos enfants. »
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