La sage-femme d’Auschwitz

Anna Stuart · Chapitre 4 sur 39

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La sage-femme d’Auschwitz

Chapitre 3

 

8 février 1940

 

Ester

 

— Filip ! Je suis rentrée !

Oh, comme Ester aimait dire cela ! Jamais elle n’aurait cru que le simple fait de franchir une porte puisse être si merveilleux. L’appartement avait beau être petit et sommairement meublé, en haut d’une impressionnante quantité de marches, c’était leur nid à eux et elle l’aimait autant que s’il s’agissait d’un palais.

— Le repas est presque prêt, répondit Filip.

Elle accrocha son manteau et sourit en le voyant aux fourneaux, un tablier autour de la taille, son beau visage empourpré par la vapeur montant de la marmite.

— Ça sent bon, dit-elle en se lovant dans ses bras ouverts pour l’embrasser.

— C’est du bigos. Enfin, c’est censé en être. Ma mère m’a donné sa recette mais je n’ai trouvé presque aucun des ingrédients dans les magasins. Il devrait y avoir plein de viandes différentes mais celui-ci n’en a que deux et, pour être honnête, je ne sais même pas si celles-ci peuvent encore être appelées de la viande.

— Ce sera parfait, Filip, ne t’en fais pas. Merci.

Il lui sourit, reconnaissant de son indulgence.

— J’ai dû faire la queue pendant des heures et quand mon tour est venu, on m’a renvoyé en bout de file.

— Et tu n’as rien dit ?

— Avec les SS à chaque coin de rue ? J’imagine bien de quelle manière ils m’auraient aidé…

Ester grimaça. Depuis des mois, ses amis et sa famille étaient régulièrement molestés par des nazis, selon leur bon plaisir. L’autre jour encore, une amie d’Ester, Maya, était venue chez eux en pleurant et en implorant son aide. Les nazis avaient forcé son vieux père à porter des briques à mains nues d’un côté à l’autre de la rue pendant toute la matinée, avant de lui ordonner de les remettre où elles se trouvaient auparavant. Il avait les mains en sang, le dos brisé et des bleus plein les côtes pour s’être pris une pluie de coups de pied chaque fois qu’il tombait.

Ester avait fait de son mieux pour nettoyer et soigner les blessures du vieil homme, mais, le lendemain, les SS étaient venus frapper à leur porte en exigeant que ce « vieux flemmard » reprenne le boulot, et le cauchemar avait recommencé. Le père de Maya était maintenant à l’hôpital et sa fille brûlait de se venger, mais que pouvait-elle faire ? Les Allemands étaient partout, armés jusqu’aux dents. Le reste du monde s’était mis en guerre pour la Pologne, mais en attendant, la Pologne n’avait qu’à serrer les dents et prier pour qu’on vienne à son secours. Nombre de jeunes hommes étaient partis à l’étranger afin de rallier une armée ; si Ester pouvait comprendre cela, elle était heureuse que Filip ait pu rester auprès d’elle.

— C’est un peu le monde à l’envers, non ? dit-il. Toi qui sors travailler, et moi qui reste à m’occuper de la maison.

— Ça me plaît bien, dit-elle avec un sourire espiègle. Et le tablier te va à ravir.

Il fit une petite révérence et elle rit avant de l’attirer contre elle pour lui donner un baiser plus long. Elle avait du mal à croire que moins d’un an s’était écoulé depuis qu’elle avait rencontré cet homme formidable sur les marches de la cathédrale, et qu’ils étaient désormais mariés, vivant ensemble. Elle avait déjà presque oublié ce qu’était sa vie avant lui et avait la conviction que jamais elle ne se lasserait de ses bras.

— C’est prêt ? demanda-t-elle.

Il goûta la sauce épaisse, les sourcils froncés de concentration.

— Je crois qu’une petite demi-heure de plus ne ferait pas de mal.

— Parfait ! dit-elle en lui prenant la main pour l’entraîner vers la chambre.

— Madame Pasternak, seriez-vous en train de me séduire, par hasard ?

— Tout à fait, approuva-t-elle joyeusement.

La dimension physique de leur mariage n’avait pas pris le meilleur des départs après l’irruption des SS dans la synagogue. La famille de Filip avait réservé aux jeunes mariés un charmant chalet pour quelques jours dans une forêt, mais tous deux étaient si chamboulés, la première nuit, qu’ils n’avaient fait que se blottir devant le feu, rongés d’inquiétude pour leurs proches.

Après avoir enfin gagné leur lit, ils s’étaient apaisés en dormant l’un contre l’autre et, au petit matin, leur désir avait pu s’éveiller. Ester se sentit comblée dans les bras de son époux, et elle découvrit rapidement qu’elle n’avait aucune raison de se montrer timide avec lui. La confiance qu’elle accordait à Filip était totale ; en outre, ils étaient entrés dans cette union aussi innocents l’un que l’autre et avaient entamé cette merveilleuse découverte ensemble. Elle espérait que ce ravissement durerait de nombreuses années encore.

— Au lit, alors ? demanda-t-elle en arquant un sourcil.

Les yeux de Filip s’assombrirent.

— Oui, avec plaisir. Mais j’ai quelque chose à te dire.

— Ça ne peut pas attendre ? Oh ! Mais…

Elle ouvrit les draps, prête à se glisser entre eux, mais vit que le matelas était couvert des vêtements.

Filip les rassembla à la hâte et les roula en boule dans un sac en toile de jute.

— Des retouches, expliqua-t-il. Les gens perdent du poids à toute allure et ont besoin de faire reprendre leurs vêtements. Apparemment, le bruit court que je suis partant pour le faire. Ils payent en liquide ou en nourriture, ce qui est encore mieux, mais…

— Mais tu dois les cacher, termina Ester tandis qu’un frisson la parcourait à l’idée de ce qui arriverait en cas de perquisition à leur domicile.

Travailler le textile, même chez soi, leur était désormais interdit.

— Je peux arrêter de le faire, si tu préfères, dit Filip en la serrant contre lui.

Elle fit non de la tête. Ils pouvaient plaisanter du tablier qu’il portait, mais elle savait que Filip vivait mal son désœuvrement forcé et que ce petit travail l’aidait à garder le moral. Et puis, les gens en avaient besoin. Le brassard avait été remplacé par une étoile de David qui devait être cousue sur la poitrine et le dos de chaque vêtement. Les comptes bancaires des Juifs étant désormais gelés et les retraits d’argent limités, il devenait de plus en plus difficile de se vêtir correctement, mais personne ne voulait renoncer à sa dignité. Alors, si des tailleurs comme Filip pouvaient contribuer à cette minuscule victoire, tant mieux.

— De toute façon, tu ne fais que coudre des étoiles, n’est-ce pas ?

— C’est ça, confirma-t-il.

C’était la seule chose permise, et les Juifs les plus fortunés en avaient même commandé de beaux modèles afin de conjurer le malheur, avant que les Allemands ne mettent un terme à cette pratique. Cette nouvelle mesure avait entraîné des commandes supplémentaires pour Filip, qui devait maintenant les remplacer par l’insigne hideux exigé par l’ennemi ; mais s’il était en même temps appelé à refaire une couture, broder un ourlet ou ajouter un volant, qui le saurait ?

— Dans ce cas, de quoi les Allemands se plaindraient-ils ? Ils sont déjà assez occupés à nous embêter, ils ne vont pas en plus nous retirer nos habits ?

— Écoute, fit Filip en s’écartant un peu d’elle. J’ai vraiment quelque chose à te dire.

— Ah. Ce n’était pas cette histoire de vêtements ?

— Non.

— Et ça ne peut pas attendre ? demanda-t-elle, tout en sentant que, de quoi qu’il puisse s’agir, l’ambiance était déjà gâchée. Bon, vas-y, je t’écoute.

— Non, non. Ça attendra. Viens.

Il commença à déboutonner l’uniforme d’Ester mais ses doigts tremblaient et elle l’interrompit gentiment.

— Allez, dis-moi ce qu’il y a. Tu te sentiras mieux après avoir parlé.

— J’en doute, grommela-t-il, l’air sombre.

Elle sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine.

— Qu’y a-t-il ? C’est l’appartement ? Est-ce que le propriétaire… ?

— Non, non, pas du tout. Attends un instant, tu veux ?

Sur ce, il partit dans la cuisine et en revint en brandissant le Lodscher Zeitung. Lentement, il ouvrit le journal et le passa à Ester. On y voyait une carte de la ville, avec une zone hachurée autour du marché de Baluty, sous laquelle était écrit Die Wohngebiet der Juden.

— Wohngebiet ? demanda-t-elle à Filip.

— Zone de résidence, traduisit-il avant d’ajouter amèrement : un ghetto, quoi.

Elle s’assit sur le lit et tenta de déchiffrer les mots en allemand. L’article, rédigé dans le style impérieux de l’Occupant, déclarait que les Juifs étaient « une race manquant de propreté » et qu’il y avait une urgence sanitaire à les séparer des « bons citoyens » de la ville avant qu’ils ne puissent les contaminer. Ester relut ces lignes à plusieurs reprises, ayant du mal à y croire.

— « Manquant de propreté » ? finit-elle par dire. Comment osent-ils dire une chose pareille ?

Elle regarda autour d’elle ; l’appartement était un peu vieux, un peu défraîchi, mais d’une propreté irréprochable.

— C’est absurde, murmura Filip.

— Bien sûr que c’est absurde ! De quel droit peuvent-ils déclarer ce genre de chose ? Il existe bien des lois contre la diffamation, non ? Pourquoi est-ce que personne n’empêche ça ?

Filip se mordit la lèvre.

— Ils nous ont envahis, mon amour. Ce qui signifie qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent.

— Y compris nous parquer dans un ghetto ?

— On le dirait bien.

— Quand ?

Il déglutit avec peine.

— Il nous reste trois jours.

Elle leva vers lui des yeux horrifiés puis sortit de la chambre pour se rendre dans la cuisine. En passant devant son manteau accroché à la patère, elle se rappela sa joie de rentrer, quelques minutes plus tôt, et en voulut un instant à Filip de l’avoir laissée essayer de l’entraîner au lit en sachant cela.

— Qu’est-ce qu’on va faire ? geignit-elle.

Il vint la rejoindre et l’enlaça tendrement avant de déposer un doux baiser dans son cou.

— S’accrocher encore plus l’un à l’autre, mon amour. J’aime cet appartement autant que toi, mais je me sentirai chez moi partout où nous serons ensemble, et si les Allemands croient pouvoir nous briser en nous forçant à déménager, ils se mettent le doigt dans l’œil. Allez, mangeons ce bigos, allons nous coucher et demain, nous irons voir nos familles et nous nous ferons un nouveau chez-nous – mieux que n’importe quel palais allemand, parce qu’il sera rempli d’amour, et non de haine.

Ils firent de leur mieux tous les deux, mais ils ne purent ni savourer le bigos ni dormir, sachant que c’était peut-être leur dernière nuit dans leur nid d’amour, au point que ce fut un soulagement lorsque le jour s’immisça, gris et humide, entre les rideaux de leur chambre. Ils entendaient déjà des cris dans les rues et se blottirent l’un contre l’autre, profitant de leurs derniers instants de sécurité. Mais bientôt, des coups à la porte annoncèrent l’arrivée des parents et de la sœur d’Ester, et ils furent contraints de se lever pour affronter le cauchemar.

Tout le monde était en proie à la panique. Apparemment, le ghetto serait établi dans la zone entourant le grand marché de Baluty, au nord de la ville, où vivaient déjà de nombreux Juifs. Les autres n’avaient aucune idée de l’endroit où aller.

— Il y a un bureau du logement sur la rue Południowa, vint leur dire Tomaz.

Mais lorsqu’ils s’y rendirent, une foule était agglutinée devant l’adresse.

— Comment va-t-on faire, pour l’école ? s’inquiéta Leah, seule parmi eux à voir tout cela comme une aventure, du haut de ses quatorze ans.

— L’école ? se gaussa un Allemand passant près d’eux. À quoi ça sert, pour des gens comme vous ? Les bons profs ont autre chose à faire.

Leah planta ses poings sur ses hanches fraîchement formées.

— Je vous signale que je suis première de ma classe.

— Ah, oui ? Eh bien, viens donc par là, que je te donne le genre d’éducation utile à celles de ton espèce.

Il eut un geste obscène, faisant rire ses camarades. Leah fit un pas vers lui, furieuse, mais Ester la retint.

— Laisse-les dire, Leah. Ça n’en vaut pas la peine.

— Mais ils ne peuvent pas nous parler comme ça ! s’indigna la jeune fille.

Ester lui coula un petit sourire triste. Que pouvait-elle dire ? Leah avait raison, seulement, la vérité de l’Occupation changeait la donne. L’envahisseur prenait tous les droits, y compris celui de leur parler comme bon lui semblait.

— Allez, prenons notre place dans la queue.

Ils durent attendre des heures avant d’atteindre les guichets du bureau du logement. Les guichets étaient tenus par des employés à l’air abattu, travaillant sous la houlette de Chaim Rumkowski, déclaré président du Conseil juif par les Allemands le mois précédent, et chargé de gérer le ghetto. L’homme avait de beaux cheveux blancs et un sourire encourageant, mais son regard était vif et acéré comme il scrutait la foule des « siens », flanqué de deux SS. Ester fut soulagée quand on leur indiqua le guichet tenu par une jeune femme, loin du fauteuil du « président ».

— Nous avons besoin d’une petite maison pour mon mari et moi, et d’une autre pour mes parents et ma sœur, dit-elle.

La femme la regarda et eut un petit rire avant de se rembrunir.

— Vous allez bien ? s’enquit Ester.

— Autant qu’on le peut quand on doit annoncer de mauvaises nouvelles à tout le monde, répondit l’employée. Vous devrez partager un logement.

— Nous tous ?

La femme soupira.

— Vous tous, et d’autres.

— Vous voulez nous faire habiter avec des inconnus ?

— Désolée, mais le ghetto compte deux fois moins de logements que le nombre de familles que nous avons à loger. Et la plupart sont encore occupés par les Polonais qui habitent là.

— Que va-t-on faire d’eux ?

— Ils vont être relogés.

Ester regarda Filip, consternée. Leur appartement était petit, mais il n’était qu’à eux. Et maintenant, ils allaient devoir partager leur toit avec des inconnus.

— Mes parents, dit Filip. Si nous ajoutions mes parents ?

— Vous seriez donc sept ? demanda la femme.

Ils opinèrent du chef. Les deux familles se connaissaient peu, mais la présence d’Ester et de Filip les aiderait à se lier.

— Dans ce cas, j’ai une maison sur Kreuzstrasse.

— Où ça ?

La femme se pencha et chuchota :

— C’était la rue Krzyzowa, avant. Elle a deux chambres.

— Deux ?

— Et un grenier.

— Nous la prenons, déclara Filip avant de chuchoter à l’oreille d’Ester : Un grenier, c’est romantique.

Ester appréciait son optimisme, mais, alors qu’on leur remettait les clés d’une demeure inconnue où ils allaient devoir s’installer avec leurs parents, elle ne put s’empêcher de penser qu’à ses yeux, il n’y avait rien de moins romantique que cette situation. On allait donner leur précieux appartement à un couple allemand quand eux seraient forcés de rejoindre le ghetto. Et c’est le cœur brisé qu’elle quitta le bureau pour rentrer une dernière fois chez eux, en serrant douloureusement la main de Filip dans la sienne.

 

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