La sage-femme d’Auschwitz
Chapitre 4
9 février 1940
Ana
Boum, boum, boum !
Ana sortit à regret de son lit et attrapa à tâtons son uniforme, toujours accroché à l’arrière de sa porte de chambre. La lueur ténue s’infiltrant autour des rideaux indiquait les prémisses de l’aube, mais elle ne se sentait absolument pas la force d’affronter la journée à venir. Beaucoup de bébés semblaient tenir à arriver la nuit. Un jour, quelqu’un lui avait dit que le corps procédait ainsi afin d’éviter l’effervescence des tâches de la journée, hypothèse qui paraissait se tenir. En dépit de l’amour qu’elle avait pour lui, Ana regrettait parfois que Dieu ne fût pas une femme – auquel cas, la grossesse et les accouchements auraient peut-être été mieux organisés.
— J’arrive ! lança-t-elle comme on recommençait à tambouriner à sa porte.
Une mère en détresse devait avoir besoin de ses services ; elle se repassa mentalement la liste de ses patientes presque à terme. Elle n’attendait personne cette semaine, mais les bébés étaient ainsi – ils arrivaient quand ils étaient prêts, pas vous. Elle enfila ses bas les plus chauds tout en se demandant si elle ne devrait pas plutôt porter des pantalons, comme le faisaient certaines sages-femmes plus jeunes. Ce devait être bien plus pratique, mais elle craignait que cela ne paraisse déplacé sur une femme comme elle, sage et vieillissante, qui peinait désormais à sortir du lit au petit matin.
— J’arrive ! cria-t-elle encore.
Elle informait systématiquement les couples qu’il lui faudrait quelques minutes pour ouvrir sa porte en pleine nuit, mais les pères paniqués s’en souvenaient rarement. Ils ne pensaient qu’à leur précieuse épouse et à l’enfant à venir, ce qui était bien normal. Enfin, elle fut prête et se dirigea vers l’escalier. Bartek frémit et lui envoya un baiser depuis son oreiller avant de refermer les yeux. Quel chanceux. Il avait encore deux heures devant lui avant de se rendre à l’imprimerie où il travaillait comme typographe – un choix de carrière bien plus raisonnable. Malgré tout, Ana éprouva un pincement d’excitation à l’idée de la nouvelle vie qu’elle allait mettre au monde ; on ne ressentait pas cela en posant des lettres sur une planche.
Elle sourit en direction de la porte fermée de la chambre de leurs fils. Bronislaw et Aleksander avaient choisi de faire médecine, comme elle ; Bron exerçait en tant que médecin pour sa première année, et Zander faisait encore ses études. Le plus jeune, Jakub, avait demandé à Bartek de le prendre en apprentissage, ce qui avait ravi le père, enchanté qu’un de leurs trois enfants suive la même voie que lui.
Ana jeta un œil à la photo de famille trônant dans l’entrée. Quelle histoire ç’avait été, cette séance de pose ! Mais cela en valait la peine. Ils étaient tous un peu raides et gênés face à l’objectif du photographe, loin de leur joie et de leur agitation habituelles. Mais leur image était désormais immortalisée.
— Ouvrez ! beugla une voix rauque derrière la porte.
Elle hésita un instant. Était-ce vraiment un mari venu pour sa femme sur le point d’accoucher ? Elle attrapa tout de même son manteau, sa sacoche médicale et tourna la clé dans la serrure. La porte s’ouvrit alors brusquement et elle recula face aux deux hommes qui s’imposaient chez elle. Ils portaient l’uniforme des SS, mais elle se rappela que les Allemandes faisaient des enfants, elles aussi – elle en avait déjà aidé plus d’une à accoucher – et s’efforça de garder son calme.
— Puis-je vous aider, messieurs ?
Les deux hommes parurent surpris.
— Où est votre mari ?
— Dans notre lit.
— Il vous laisse ouvrir la porte en pleine nuit ? dit l’un avant de couler un regard narquois à l’autre. Ah, ces Polonais !
— C’est moi qui ai décidé d’aller ouvrir, parce que c’est toujours pour moi quand on frappe à cette heure. Je suis sage-femme.
Ils reculèrent d’un pas et la scrutèrent de pied en cap, avisant sa sacoche et son uniforme. Le plus vieux lui adressa une étrange petite révérence.
— Nos excuses, madame. Un noble métier que le vôtre.
— Merci.
Le plus jeune regarda son compagnon, perplexe.
— Ma mère est sage-femme, aboya son aîné. Marche arrière.
Tous deux revinrent vers la porte laissée ouverte, qui laissait s’engouffrer l’air glacial de cette nuit de février.
— Que puis-je faire pour vous ? demanda Ana, toujours nerveuse.
— Ah. Oui. Euh…
Le soldat le plus âgé paraissant hésiter, son compagnon avança et brandit un papier devant Ana.
— Vous allez être relogés.
— Pardon ?
— Vous déménagez. Vous ne pouvez pas rester dans cette maison.
— Mais… pourquoi ? J’habite ici depuis presque trente ans. Mon mari et moi en sommes propriétaires. Et nous avons fini de la payer.
— Le Reich la réquisitionne.
Ana se mit à trembler de la tête aux pieds et chercha appui contre le mur. Sa main tomba sur le portrait de famille, qu’elle poussa de travers avant de le remettre droit.
— Pour quelle raison ?
— Vous êtes dans la zone destinée à devenir le quartier réservé à la vermine juive.
— Ce n’est pas possible.
Ana avait lu un article sur le ghetto dans le journal, la veille. Bartek et elle avaient été choqués par le ton brutal, l’organisation sans pitié mise en place et surtout par l’idée générale de ségréguer des êtres humains sur des critères arbitraires de prétendue « pureté raciale ». Elle s’était sentie profondément navrée pour les Juifs qu’on allait chasser de leur domicile pour être regroupés autour du marché de Baluty, à quelques rues de là, mais jamais il ne lui était venu à l’esprit qu’elle puisse à son tour être chassée du sien.
— S’il vous plaît. Que pouvons-nous faire ? Est-ce une question d’argent ? Nous pouvons…
— Il ne s’agit pas d’argent, madame. Ce sont nos ordres. Votre maison est dans la zone de relogement, donc vous devez partir. Ne vous en faites pas, on vous attribuera une autre maison. Peut-être mieux que celle-ci – certains Juifs se sont beaucoup enrichis en suçant le sang des habitants de cette ville.
— En suçant leur sang ? Je vous signale que la moitié des habitants de cette ville seraient nus comme des vers sans les tailleurs juifs.
Le jeune soldat gloussa, s’attirant un regard noir de son aîné.
— Foutaises, jeta-t-il. Il y aurait juste plus de place pour nos excellents tailleurs allemands. Et les polonais, ajouta-t-il comme en manière de concession.
Ana sentit que son sang commençait à bouillir et fut soulagée d’entendre la porte s’ouvrir en haut de l’escalier. Bartek les rejoignit quelques instants plus tard, en robe de chambre, et passa un bras protecteur autour d’elle.
— Que se passe-t-il ?
— Nous allons être « relogés », lui annonça-t-elle.
— Où ça ?
— Quelque part en ville, répondit le soldat, préférant visiblement s’adresser à un homme. Vous avez deux jours pour faire vos valises, et vous devez vous rendre au bureau du logement le 12 février entre… (Il avisa son carnet.) Dix heures et midi. Vous nous donnerez vos clés et on vous remettra celles d’un autre logement. Un logement propre.
— C’est propre, ici.
— Ça ne le sera plus quand vous serez cernés par les Juifs.
Ana le dévisagea, sidérée.
— Vous croyez vraiment ce que vous venez de dire ?
Le soldat se rembrunit.
— C’est la vérité, madame. Nos plus grands scientifiques ont mené de nombreuses expériences.
— Des expériences sur la façon dont les mères juives tiennent leur maison ?
— Non, cela va beaucoup plus loin que ça. Il s’agit du sang, de la pureté de la race. Vous ne comprendriez pas.
— Et pourquoi donc, je vous prie ?
Ana sentit la main de Bartek se crisper sur son épaule tandis que ses garçons la regardaient maintenant avec inquiétude, mais elle ne pouvait pas s’en empêcher.
— Parce que vous êtes une femme.
— Je suis peut-être une femme, mais j’ai une formation médicale.
— Seulement concernant les bébés. Pas la vraie science.
— Pas la vraie… ! Jeune homme, permettez-moi de vous dire que sans ma branche de la science, vous seriez peut-être mort dans le ventre de votre mère avant même d’avoir vu le jour. Ou bien, vous seriez venu au monde tout bleu, étranglé par le cordon ombilical, ce qui aurait gravement endommagé votre cerveau. Mais finalement, c’est peut-être ce qui vous est arrivé, si vous croyez que…
— Ça suffit, Ana.
La voix de Bartek était ferme. Les deux SS, rouges de colère, avaient porté la main à leur arme. Bartek leur prit le papier et l’agita entre eux tel un drapeau blanc.
— Merci, messieurs. Nous lirons ceci attentivement.
— Suivez bien les instructions, maugréa le soldat plus âgé, sinon, il y aura des conséquences. Je dis ça pour votre bien, même si… (Il posa sur Ana un regard acéré.) Même si vous êtes trop bête pour vous en rendre compte. Bonne journée.
Ils sortirent alors de la maison et Ana claqua violemment la porte derrière eux avant de se plaquer contre elle, comme pour faire barrage de son corps à cette intrusion barbare.
— Comment peuvent-ils faire ça ? gémit-elle. Comment peuvent-ils nous expulser de chez nous ?
— Visiblement, ces gens-là font ce qu’ils veulent, répondit Bartek avec amertume. Allez, viens. On mange un morceau, puis on commence à faire nos valises.
Les deux jours suivants furent extrêmement pénibles. Aucune concession n’étant faite pour s’absenter de son travail, Ana, Bartek et les garçons passèrent le plus gros de ces deux nuits à empaqueter vêtements et linge de maison, ustensiles de cuisine et autres objets. Si le Reich leur fournissait un nouveau logement, aucune aide n’était prévue pour le déménagement, si bien qu’ils durent dépenser une partie de leurs maigres économies pour louer une charrette à bras – à un prix exorbitant – afin de transporter leurs meubles.
Ana pleurait en enveloppant sa vaisselle de mariage dans des tracts annonçant la création du ghetto. En théorie, ils allaient tous être relogés dans un « quartier résidentiel » polonais, mais leurs voisins se voyaient attribuer des logements aux quatre coins de Łódź, ce qui laissait planer le doute sur la pérennité de cette installation. Mais comment pourraient-ils s’installer s’ils vivaient sous la menace d’un nouveau déménagement ? Un foyer devait être un endroit stable, où l’on se sente en sécurité avec sa famille ; et voilà qu’à présent, les nazis leur enlevaient aussi cela.
Pour leur dernier soir dans la maison, ils s’assirent entre les caisses de déménagement et mangèrent du pain et du fromage avec une bonne bouteille de vin que Bartek réservait pour une occasion spéciale. Ana avait espéré la boire à l’occasion d’une fête – les fiançailles de Bronislaw, par exemple –, mais Bartek décréta que cette soirée devait célébrer la force et l’union de leur famille.
— Nous allons en avoir besoin, dit Ana sombrement, mais les garçons ne tardèrent pas à la dérider et ils veillèrent tard, tous ensemble, évoquant les jours heureux dans cette maison et se promettant d’en vivre d’autres quand toute cette folie serait derrière eux.
— On a battu l’Allemagne la dernière fois, disaient les garçons avec l’optimisme de la jeunesse. Ce sera pareil cette fois-ci.
Ana faillit objecter que les Allemands ne possédaient pas de gros chars, à la dernière guerre, mais elle s’en abstint. Il n’aurait servi à rien de démoraliser ses enfants.
À l’heure prévue, ils prirent leur charrette hors de prix et se rendirent au bureau du logement. Une femme SS au visage dur leur prit les clés des mains sans même les regarder en face et cocha une ligne d’un air satisfait sur sa longue liste. Elle sortit alors un autre jeu de clés et le leur tendit.
— Ostpreussenstrasse, dit-elle sèchement. Nettoyez les lieux à fond avant de vous installer. Ce doit être répugnant.
Bartek entraîna Ana avant qu’elle ne réplique et ils partirent tous les cinq pour se mettre en route vers leur nouvelle maison. De l’autre côté de la route, des files de Juifs terrorisés, avec des charrettes aussi chargées que la leur, attendaient l’autorisation de pénétrer dans le ghetto. Ana les regarda, se demandant qui parmi eux allait vivre dans sa maison – quel couple allait dormir dans sa chambre ce soir, quels enfants allaient courir dans sa cuisine. Elle pria Dieu pour qu’ils fussent heureux là-bas, mais il était clair qu’il y avait déjà beaucoup plus de monde à entrer dans le ghetto qu’à en sortir, si bien qu’ils risquaient de ne guère avoir de place pour courir. On forçait déjà des hommes à ériger d’immenses barrières et, alors qu’ils avançaient sur la route, ils croisèrent un camion rempli de rouleaux de fil barbelé. Ana tira sur le bras de son mari.
— Ce n’est pas juste, Bartek. On ne devrait pas faire ça. On ne devrait pas plier devant eux. Et si l’on disait non, tout simplement ? Si nous nous rassemblions tous pour protester en pleine rue, au lieu d’obéir sans broncher à une idéologie qui ne cherche qu’à nous diviser ? Il y a bien plus de Polonais que d’Allemands.
Il regarda autour de lui, songeur, et vit tout de suite les rangs de SS bordant la route, leurs énormes fusils à l’épaule et leurs ceintures de munitions sur la poitrine.
— Nous n’avons pas d’armes, Ana. La plupart d’entre nous mourraient.
— Mais les autres seraient libres.
— Jusqu’à ce qu’ils envoient des renforts, après quoi les autres seraient dispersés à leur tour et les Allemands auraient toute la ville pour eux.
— Donc il ne nous reste qu’à obtempérer ?
Il déposa un petit baiser triste sur ses lèvres.
— Pour l’instant, oui. Mais il y a d’autres façons de résister, ma chérie. Plus lentes, qui demandent plus de patience.
Ana soupira. La patience n’avait jamais été son fort. Elle avait beau la pratiquer chaque jour dans son métier – car les bébés avaient leur propre conception du temps –, il lui était toujours aussi dur de faire preuve de cette qualité dans le reste de sa vie.
Bronislaw se pencha vers sa mère et chuchota :
— Je suis déjà en contact avec des gens, maman.
— Des gens ?
— Chut ! Nous sommes nombreux à penser comme toi, tu sais. L’obéissance n’est qu’une protection. En apparence, on fait profil bas devant ces ordres ridicules, mais en secret…
Il lui sourit, et Ana sentit l’émotion l’envahir – un mélange de fierté, de soulagement et de peur en même temps.
— Ce sera dangereux…
Il haussa les épaules.
— C’est la guerre, et tout ne se joue pas uniquement sur les champs de bataille. Allez, maman, dit-il plus fort comme ils passaient devant deux SS. Allons découvrir cette merveilleuse nouvelle maison que les autorités ont eu l’amabilité de nous réserver.
Les soldats leur jetèrent un regard soupçonneux mais Bronislaw s’inclina devant eux et ils le laissèrent passer sans le brutaliser. Bartek les pressa un peu car ils n’avaient la charrette que pour deux heures, après quoi elle devrait servir à d’autres malheureux déplacés. Il ne leur fallut pas bien longtemps pour arriver à Ostpreussenstrasse – nom inscrit à la peinture noire sur l’ancien en polonais, Bednarska –, et pour franchir le seuil du foyer autrefois chéri par une autre famille. Décidément, plus rien n’avait de sens.
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