La sage-femme d’Auschwitz
Chapitre 31
27 janvier 1945
Ana
Sept interminables journées plus tard, Ana remuait un semblant de soupe dans une marmite qu’elle tentait désespérément de faire chauffer sur le poêle de brique. Le fait d’avoir trouvé les enfants avait été le coup de fouet dont Ester, Naomi et elle avaient besoin pour se remotiver dans leur quête de nourriture, et, avec l’aide de Tasha, Georg et des plus grands, elles avaient à nouveau essayé d’entrer dans le Kanada. Georg avait fait preuve d’une certaine compétence dans l’art de crocheter les serrures, sur laquelle Ana n’avait pas posé de questions, et ils étaient parvenus à pénétrer dans l’enceinte.
La plupart des bâtiments se réduisaient à des tas de cendres, mais six d’entre eux, au fond, avaient en grande partie échappé aux flammes, qui avaient dû s’éteindre avant de pouvoir tout engloutir. Ils en avaient sorti des brassées de vêtements pour tenir chaud à tout le monde. Mieux encore, ils avaient pu récupérer des cloisons de bois à moitié brûlées et, avec des pelletées de braises encore chaudes, ils avaient pu alimenter les poêles à chaque bout de leur baraquement et y répandre une certaine chaleur.
Grandement réconforté par tout cela et par le soulagement d’une compagnie bienveillante, Georg avait donné des consignes à son groupe afin de maintenir le bon fonctionnement du poêle, et ils avaient aidé Ester et Naomi à transporter certaines malades dans une autre partie du camp – le seul bâtiment bien chauffé de Birkenau. Ils avaient du combustible pour plusieurs jours en étant raisonnables, mais la nourriture manquait encore.
La fouille du Kanada s’était avérée décevante de ce point de vue, quand Naomi et Tasha étaient soudain revenues au baraquement avec de grosses caisses entre les bras. Elles venaient de découvrir un wagon chargé au bout des voies ferrées. Il devait être destiné à être expédié dans le Reich avant que les voies ne soient endommagées et qu’on oublie son chargement. Lorsque Georg en avait fait sauter le verrou, ils avaient trouvé deux caisses de saucisses sèches et de vieux paquets de biscuits, rassis mais parfaitement comestibles. Un véritable festin.
La joie avait été intense et la lutte féroce pour un morceau de la précieuse viande. Ana avait dû intervenir en faisant preuve de toute son autorité afin d’empêcher les enfants de se battre pour une bouchée, car si la trouvaille avait été miraculeuse et salvatrice, ils étaient fort nombreux dans le baraquement et le stock ne les emmènerait toutefois pas bien loin. Elle avait géré la distribution des biscuits en s’asseyant sur les caisses avec Ester afin de mettre un terme aux disputes, et avait envoyé le groupe des grands en mission d’effraction dans les cuisines. Ils en avaient rapporté un petit stock d’oignons, de pommes de terre et de navets – tous défraîchis, mais suffisants, avec quelques seaux de neige, pour faire une soupe qui les calerait un peu plus que quelques morceaux de saucisse, et serait plus digeste pour leurs ventres vides.
Ils vivaient depuis lors sur ces réserves, qui commençaient maintenant à s’épuiser dangereusement. Une semaine s’était écoulée depuis que les derniers gardes avaient abandonné Birkenau, mais tout ce qui leur était venu de l’Est n’était jusqu’ici qu’un vent glacial. Pourquoi diable personne ne venait-il les libérer ?
Ana remua la soupe, encore et encore, en regardant les minuscules bouts de saucisse flottant dans le liquide. À sa gauche, une pauvre femme entamait la phase de travail ; bientôt, elle aurait besoin des soins de la sage-femme, mais, pour l’heure, Ana se contentait de rêvasser en contemplant sa soupe. Ces derniers jours avaient été les premiers depuis deux ans où elle avait pu « cuisiner », tâche qui se révélait à la fois gratifiante et étrangement fatigante. En imaginant que l’on finisse par venir les secourir, seraient-elles capables de se réadapter à une vie normale ?
Elle repensa à l’hésitation de Tasha lorsqu’elle l’avait questionnée à propos de Bartek et de Bron, et se mit à touiller la soupe plus rapidement. L’effort de mémoire était-il excessif à ce moment-là pour la jeune fille, ou bien savait-elle quelque chose qu’elle n’avait pas voulu dire ? Mais quelle importance cela aurait-il, de toute façon, si elles ne pouvaient partir d’ici ? À plusieurs reprises, Ana, Ester et Naomi avaient discuté de l’éventualité d’essayer de s’échapper de l’enceinte principale ; seulement, la neige continuait de tomber, et elles ignoraient ce qui les attendait par-delà les clôtures. Cela pourrait leur prendre des jours avant de rejoindre la civilisation et elles avaient de nombreux malades avec elles. Toute la journée, Ester essayait de soulager les souffrances des malades de la tuberculose et, même avec la relative chaleur du poêle, beaucoup mouraient encore. Elles n’avaient d’autre choix que de déposer les corps dans la neige, derrière le baraquement, et il était impossible de ne pas regarder cette pile qui ne cessait de croître sans se demander dans combien de temps elles s’y retrouveraient toutes.
Un cri de la parturiente tira Ana de sa rêverie mélancolique et elle se releva péniblement pour aller s’occuper d’elle. Le travail avançait plus vite qu’elle ne l’aurait cru. Elle se pencha pour frictionner le dos de la femme.
— C’est bien, Justyna. Venez, allongez-vous là, sur les briques du poêle.
Elle repoussa quelques enfants pour faire de la place. Ils se postèrent autour d’elle, intrigués par le halètement de Justyna luttant contre la douleur des contractions, mais Ana les ignora et se concentra sur ce qu’elle savait faire le mieux – aider les enfants à venir au monde. Ce serait au moins le trois millième bébé qu’elle aurait aidé à naître à Birkenau ; même maintenant que les Allemands étaient partis, elle ne savait pas quelles chances celui-ci aurait de survivre. À quoi bon se donner tant de mal ? se disait-elle souvent. Et pourtant, le miracle de la naissance l’éblouissait à chaque fois, projetant toujours un flot de lumière et d’espoir dans les ténèbres qui l’entouraient. Tant que des bébés naissaient, il y avait un avenir. Elle s’attela donc à aider la future mère à mettre une nouvelle vie au monde dans leur baraquement surpeuplé et abandonné au milieu de nulle part.
— C’est très bien, Justyna. On va bientôt commencer à pousser, c’est promis.
Elle vit Naomi aller s’occuper de la soupe, Isaac accroché à sa poitrine, et cela lui réchauffa le cœur. Isaac aurait bientôt quatre mois. Il avait survécu et se portait même très bien, avec toutes ces « mères perdues » pour veiller sur lui ; le bébé à venir vivrait, lui aussi.
— Ça ne va pas être long, Justyna, lui assura-t-elle. On va accueillir ce bébé, et ensuite, les secours arriveront et…
Un grand cri se fit soudain entendre depuis l’extérieur, et tout le monde sursauta. Georg déboula dans le baraquement, talonné par Tasha, laissant tomber le bois qu’ils portaient sous le coup de l’excitation.
— Ils sont là ! Les soldats sont là !
Justyna regarda Ana.
— Eh bien, ça n’a pas tardé, en effet, dit-elle avec un petit sourire.
Mais une nouvelle contraction monta et Ana dut se consacrer à elle cependant que tous ceux qui le pouvaient suivaient Georg, déjà retourné dehors.
Naomi le suivit, mais Ester s’arrêta près d’Ana.
— Ça y est ? Tu crois que c’est la libération ?
Ana inclina la tête, tendant l’oreille.
— On le dirait bien.
— J’ai peur, avoua son amie. Et si leurs intentions étaient… enfin…
Ana lui pressa la main.
— S’ils ont de mauvaises intentions envers nous, dit-elle avec un geste en direction des femmes émaciées et à bout de forces, alors c’est que le monde sera pourri jusqu’à la moelle et qu’il vaudra mieux le quitter. Viens, allons voir.
Elle se redressa. Justyna pouvait rester seule quelques minutes et elle voulait voir de quoi il retournait. Prenant Ester par le bras, elle l’entraîna jusqu’à la porte et les deux femmes firent quelques pas dehors pour regarder autour d’elles.
Les grandes portes principales avaient été ouvertes et des soldats entraient dans le camp par dizaines, vêtus de l’uniforme festonné de rouge des Soviétiques. C’était la redoutée Armée rouge, mais les hommes et les femmes avançant sur l’allée centrale semblaient moins féroces que terrifiés eux-mêmes. Ils avaient les yeux écarquillés comme des enfants en regardant tout autour d’eux, avisant l’étendue de Birkenau, les rangées interminables de baraquements, les différentes zones délimitées par les cruels fils barbelés, les piles de cadavres squelettiques et les hommes et femmes tout aussi squelettiques les appelant à l’aide.
— Tu te souviens du jour où nous sommes arrivées ? murmura Ester à Ana. Je ne pouvais pas en croire mes yeux moi non plus.
Ana s’en souvenait fort bien. Elle se souvenait de la façon dont elle avait été poussée dans ce wagon à bestiaux, encore meurtrie et choquée après son interrogatoire. Elle se souvenait très bien de la quantité de gens qu’on avait poussés derrière elle, et de son sentiment d’horreur en voyant apparaître le doux visage d’Ester dans cette foule accablée. Elle se souvenait parfaitement du moment où Ruth était morte dans les bras de sa fille, et de ce long voyage sans eau ni nourriture, pour finir ici. En enfer.
— C’est la libération ?
Elle répéta la question posée peu avant par Ester, ne parvenant pas à y croire.
Les soldats étaient maintenant proches de leur section du camp, attirés par les cris de Naomi, de Georg et de Tasha. Ana lut l’horreur sur leurs visages et bientôt, elle vit aussi leurs sourires comme ils se penchaient vers les plus jeunes et pêchaient dans leurs poches ce qu’ils avaient à manger pour le leur donner, posant sur les femmes des regards tendres de pères ou de frères. Apparemment, le monde n’était pas pourri jusqu’à la moelle. La gentillesse existait encore.
— Oui, c’est bel et bien la libération, confirma Ester.
Toutes deux tournèrent les yeux vers les portes de Birkenau, qui restaient grandes ouvertes pour la première fois depuis six ans.
— On a réussi, souffla Ana en pressant le bras d’Ester. On a tenu jusqu’au bout.
Ester acquiesça et serra Ana dans ses bras. Les deux amies s’étreignirent avec tant de force que, l’espace d’un instant, Ana crut qu’elle allait se briser une côte – sans que cela lui importe.
À travers la neige, le vent et les cris de liesse des enfants, elle entendit soudain la voix de Ruth : C’est votre fille, maintenant. Elle tomba à genoux.
— J’ai réussi, Ruth, murmura-t-elle. J’ai veillé sur Ester. Pour vous.
— Ana ? fit Ester en la tirant par le bras. Ana, regarde !
Ana releva les yeux. Ester avait le bras tendu en direction des camions qui franchissaient les portes. Derrière eux roulait une ambulance – une vraie ambulance de la Croix-Rouge, qui apportait de l’aide médicale et non du gaz létal. Ester se mit à pleurer. Ana se redressa tant bien que mal et la serra de nouveau contre son cœur, mais un cri s’échappa soudain du baraquement, venant rompre leur étreinte.
— Justyna ! s’écria-t-elle.
Toutes deux se ruèrent à l’intérieur du baraquement, où elles trouvèrent la parturiente écarlate et hurlant sa douleur.
— Je crois que je dois pousser, grinça-t-elle entre ses dents serrées.
— Je le crois aussi, approuva Ana en se précipitant à ses côtés, ivre de joie. Parce que la libération est arrivée, et que votre bébé doit voir ça.
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