La sage-femme d’Auschwitz

Anna Stuart · Chapitre 8 sur 39

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La sage-femme d’Auschwitz

Chapitre 7

 

Veille de Noël 1940

 

« Stille Nacht, heilige Nacht… »

Le chant de Noël qui montait de la rue au pied de l’appartement d’Ana était en allemand, mais charmant tout de même. Elle s’approcha de la fenêtre et regarda les choristes dont l’haleine formait de petits nuages dans le froid, et soupira. Ils avaient un air si innocent, les yeux rivés sur l’immense sapin dressé au bout de la rue. Ce n’étaient pas des nazis, mais des Allemands ordinaires venus faire leur vie à Łódź paisiblement, avant que les soldats débarquent et leur inculquent qu’ils étaient supérieurs aux autres. Qui n’aurait pas envie d’entendre cela ?

Elle ne leur pardonnait pas pour autant. Ce n’étaient peut-être pas eux qui avaient changé le nom de la ville, imposé de nouvelles lois et parqué tous les gens différents derrière des fils barbelés, mais ils ne s’insurgeaient pas contre ceux qui le faisaient. Jamais ils ne disaient « Non, c’est mal, ce n’est pas chrétien ». Oh, que non ! Même en entonnant leur chant de Noël, ils étaient bien contents de se trouver du bon côté d’une guerre qui allait mettre le monde à leurs pieds, quoi que cela puisse coûter aux autres. Serrant les dents, Ana se détourna de ces hypocrites pour revenir près des siens.

Elle eut un pincement au cœur en voyant la table dressée derrière elle. Ils avaient jeûné toute la journée, mais maintenant, le festin traditionnel les attendait. La table était couverte de paille sous un tissu blanc, afin de symboliser l’étable. On y avait disposé douze plats pour représenter les apôtres, et l’eau lui vint à la bouche en avisant la soupe de betteraves, les pierogi, le hareng à la crème et, au centre, la classique carpe farcie. Le poisson de fête avait été difficile à trouver cette année, mais, hier, Jakub était rentré à la maison en courant pour annoncer que le père de l’ami d’un ami en vendait quelques-uns qu’il gardait dans une baignoire du côté de Karolew (désormais rebaptisé Karlshof). Bartek s’était précipité à l’adresse indiquée. Ils avaient ensuite chouchouté leur « prise » dans leur baignoire, la nuit dernière, et celle-ci reposait maintenant au centre de leur table, dorée et appétissante.

Les garçons étaient si beaux dans leurs habits du dimanche qu’Ana ne put s’empêcher d’aller les étreindre un à un, en dépit des protestations de Jakub qui craignait que sa mère ne le décoiffe. Il était soucieux de son apparence depuis qu’il travaillait à l’imprimerie, peut-être en raison des filles du service dactylographie – elle espérait avoir bientôt une bonne nouvelle de ce côté-là. Ce n’était pas la période idéale pour un mariage, comme l’avait prouvé celui d’Ester et de Filip, mais il fallait se réjouir de toutes les occasions joyeuses.

— C’est magnifique, maman, dit-il en s’approchant de la table.

— Toute cette nourriture…

Ils n’étaient plus habitués à une telle opulence, avec les privations qu’ils subissaient depuis un an. Tout était soumis au rationnement, et les Polonais étaient toujours relégués en bout de queue, après les Allemands, de sorte qu’ils n’avaient pas grand-chose à se mettre sous la dent. Mais elle n’oubliait pas que la condition des Juifs dans le ghetto était bien, bien pire que la leur. Eux en étaient réduits à manger des pommes de terre pourries et autres légumes défraîchis ne présentant plus d’intérêt pour les Allemands. Avec des températures en dessous de zéro, c’était loin d’être suffisant. En outre, avec la pénurie de combustible, ils ne pouvaient pas toujours les cuire et devaient donc les consommer crus. Des enfants creusaient le sol dans un terrain vague de Marysin, au nord du ghetto, espérant y trouver des bouts de charbon ; d’autres devaient brûler leurs meubles pour se réchauffer un peu. Ana contempla la carpe, presque gênée.

— C’est Noël, maman, dit Jakub. Et nous n’avons rien mangé de la journée.

— C’est vrai, convint-elle pour ne pas gâcher ce moment.

Elle avait investi tant d’efforts dans ce repas qu’il serait dommage de laisser le remords l’emporter. Mais malgré tout…

— Cela dit, nous avons la chance d’avoir pu manger chaque jour de la semaine, ajouta-t-elle.

Jakub s’arrêta derrière sa chaise.

— Tu penses aux Juifs ?

Ana opina et Aleksander, le plus sérieux de ses fils, vint à ses côtés.

— Je les vois quand je passe en tram, dit-il.

Dernièrement, les nazis avaient fait venir de nombreux étudiants allemands dans les hôpitaux ; on avait dit à Zander qu’il ne travaillerait plus désormais que trois jours par semaine, si bien qu’il avait pris un deuxième travail de poinçonneur dans le tramway. Bartek déplorait que son fils exerçât une activité en dessous de ses qualifications, mais Zander prétendait que cela lui permettait de « se tenir au courant ». Ana le soupçonnait d’avoir des amis dans la Résistance, et elle en était fière, mais elle n’avait pas osé le questionner à ce sujet.

— Les conditions sont-elles aussi mauvaises qu’on le dit ? demanda Bartek à son fils.

— Pire que ça. Les rues sont dans un état de saleté inconcevable et quand ils essaient de les nettoyer, l’eau gèle, et le passage devient une patinoire. Seuls les plus robustes s’y aventurent encore, et ils ne sont plus très nombreux. Je vois les charrettes de nourriture arriver… Des légumes tellement pourris qu’on ne les donnerait même pas au bétail. Et pourtant, ces pauvres gens se battent pour en avoir avant même qu’ils soient déchargés. Le typhus ne sévit plus, avec ce froid, mais la tuberculose avance, ça tousse partout dans les rues. Mais le pire…

Il regarda autour de lui, comme s’il craignait d’être espionné dans sa propre maison.

— J’ai entendu dire que ça va plus loin : apparemment, ils envoient maintenant des Juifs à la mort.

— Tu veux dire… qu’ils les tuent ? demanda Jakub, choqué.

— Oui. Avec du gaz. En tant que médecin, ou presque, ça me rend fou de poinçonner les tickets de ces bourgeois d’Allemands pendant qu’ils traversent tranquillement la zone où ces gens sont retenus en cage, comme des animaux, alors que je pourrais être parmi eux, à les aider. C’est d’une barbarie sans nom.

Ana lui pressa le bras. C’était sa faute. Elle avait abordé le sujet du ghetto, et maintenant, ils se sentaient tous coupables autour de leur beau repas de Noël.

— On s’assoit ? suggéra-t-elle.

Jakub fut le dernier à s’asseoir, et tous avisèrent avec embarras la sixième place, traditionnellement disponible lors du réveillon de Noël pour un voyageur ou un vagabond passant par là.

— Nous devrions les aider, lança Bronislaw. Je peux prendre des médicaments à l’hôpital, si nous trouvons un moyen de les faire passer en douce.

— On pourrait demander à Ester, dit Ana. Si ce n’est pas trop dangereux.

— Que veux-tu dire par trop dangereux ? demanda Zander.

— Tu crois qu’ils pourraient la tuer pour ça ?

— C’est possible. (Il se mordit la lèvre.) Mais ça peut marcher, si elle est prudente. Je connais des gens.

Il dit cela si bas qu’Ana n’était pas sûre d’avoir bien entendu.

— Des gens… Tu veux dire, à l’intérieur du ghetto ?

— À l’intérieur et à l’extérieur. De braves gens qui veulent aider.

— Et faire un bras d’honneur à ces bâtards de nazis, ajouta Jakub.

— Jakub ! s’indigna son père.

— Eh bien, quoi ? Ça ne te démange pas, toi ?

Ana regarda son mari, visiblement mal à l’aise au bout de la table. La conversation prenait une tournure glissante, loin de l’idée qu’elle s’était faite de ce repas.

— Leur « faire un bras d’honneur », pas spécialement, répondit Bartek. Mais… les faire disparaître de nos vies, oui.

Rarement Ana avait entendu son pacifique de mari s’exprimer avec tant de conviction. Il la regarda, et elle lut dans ses yeux tout un mélange d’émotions – la peur, peut-être, ainsi que de la fierté, de la détermination et un besoin d’approbation. Elle lui sourit.

— Les faire disparaître de Pologne, au moins.

— Tout à fait, ma chérie. De Pologne, mais aussi d’Allemagne et de tous les pays où les braves gens ont envie de vivre paisiblement. Pourquoi tant de haine ? Jésus n’a-t-il pas dit d’aimer son prochain ? Ne nous a-t-il pas invités à être comme le Bon Samaritain, à aider ceux qui en ont besoin, quelle que soit leur croyance ? N’est-il pas venu pour apporter la paix sur la Terre ?

Tous se regardèrent. Entre eux brillaient le rouge rubis de la soupe et l’or de la carpe. Il y avait tant de richesses sur leur table quand, à quelques rues de là, d’autres mouraient de faim. Jakub se leva brusquement.

— Allez. Nous savons tous ce que nous avons à faire.

Ils dévisagèrent le jeune homme qui, quelques minutes auparavant, se frottait les mains en contemplant le festin devant lui.

— C’est-à-dire ? demanda Ana, ébahie.

— On emballe tout ça et on l’apporte au ghetto. C’est Noël, le moment du partage, et jamais il n’y a eu autant de gens dans le besoin près de nous. Et puis, ajouta-t-il sous les yeux médusés et admiratifs de sa famille, de toute façon, je ne pourrais plus apprécier ce repas maintenant.

Bartek se leva à son tour et étreignit son cadet.

— Tu es un bon garçon. Vous êtes tous de bons garçons. Allons-y. Les SS n’oseront pas nous tirer dessus, un soir de Noël.

Il avait vu juste. Les gardes étaient en effectifs réduits dans les tours de guet, et ceux présents, peut-être amadoués par les chants de Noël s’élevant partout dans les rues, détournèrent le regard quand la famille approcha des barrières avec ses paquets de nourriture. Ils en avaient confectionné autant que possible en partageant tous les plats. La soupe avait dû rester à la maison, mais ils avaient ouvert la boîte de chocolats envoyée par les parents de Bartek et en avaient mis un dans chaque paquet. Quand tout avait été prêt, ils avaient formé un cercle, Bartek les avait bénis et ils s’étaient engouffrés dans la nuit, non sans une certaine appréhension.

Ils n’étaient pas les seuls. Beaucoup de personnes se rendaient aux barrières avec des paquets similaires, et Ana eut du baume au cœur en voyant toutes ces bonnes volontés rassemblées pour aider le ghetto. Tel était l’authentique esprit de Noël, et elle était heureuse que leur précieuse carpe finisse dans le ventre des Juifs plutôt que dans le sien. Elle vit bientôt qu’Alekzander saluait quantité de gens et s’efforça de les repérer mais, comme ils atteignaient les barrières, une foule s’agglutina de l’autre côté, tendant des mains désespérées au travers des planches, et elle se concentra sur la distribution. Les paquets disparurent en quelques instants.

— Ana ! lança Ester en courant vers elle. Quelle joie de te voir ! Je reviens juste d’un accouchement, assez difficile. Le bébé était en présentation postérieure, mais j’ai réussi à le faire pivoter et tout s’est bien passé.

— Bravo, c’est formidable !

Ester eut un sourire radieux.

— Un vrai miracle de Noël, dit-elle. Ou plutôt, de Hanukkah, pour nous. Si seulement nous avions des bougies pour pouvoir le fêter… Mais au moins, nous avons à manger ce soir. Dieu doit se réjouir de voir ça. Merci !

Elle eut un geste en direction des gens retournant chez eux avec leurs paquets de nourriture, et Ana se sentit soudain consternée.

— Oh, Ester, je suis désolée… il ne me reste plus rien.

La jeune fille balaya sa gêne d’un geste de la main.

— Ne t’en fais, nous avons ce qu’il faut. Leah a… des contacts dans l’administration, et nous apporte de quoi tenir le coup.

— Des contacts ?

Ester s’empourpra.

— Un officier allemand a le béguin pour elle. Ça ne me plaît pas beaucoup, mais jusqu’ici il n’a fait que lui donner de la nourriture, rien de plus, et je pense que cela aggraverait les choses si elle refusait. Nous n’avons plus qu’à prier pour que Dieu la protège.

Elle leva les yeux vers le ciel étoilé. Ana lui prit les mains.

— Je prierai pour vous.

— Merci.

Ester lui sourit mais, pour une fois, elle craignit que sa foi ne suffît pas. Ana vit alors Zander en grande conversation avec trois jeunes hommes et prit une profonde inspiration.

— Et nous allons vous aider, dit-elle.

— Comment ?

— Je ne sais pas encore. Pourrait-on vous faire sortir, Filip et toi ?

Ester secoua la tête.

— On a besoin de moi à l’hôpital et Filip a du travail dans son atelier, où son père est en sécurité. On ne pourrait pas quitter nos parents et Leah.

Ana acquiesça. Elle comprenait.

— Nous ferons notre possible pour vous aider, je te le promets. Essaie de repérer mon fils, dit-elle en lui montrant Zander. Il travaille dans le tram et a moyen de faire passer des choses dans le ghetto – de la nourriture, du combustible, des médicaments.

Le visage d’Ester s’illumina comme si l’on venait de lui lister les biens les plus précieux au monde, et un doute mêlé de culpabilité assaillit Ana – et si elle ne pouvait tenir cette promesse ?

— Faites ce que vous pouvez, ce sera toujours apprécié, dit Ester. Mais est-ce que ce ne sera pas trop dangereux ?

— Qu’est-ce que ça veut dire, trop dangereux ? répondit Ana avec légèreté, faisant écho à la phrase de son fils.

Brusquement, les gardes semblèrent décider que tout cela suffisait et brandirent leurs armes. Des coups partirent en l’air et la foule se dispersa. Ester eut juste le temps de presser la main d’Ana avant de disparaître. Mais Ana avait pris sa décision.

Plus tard, la famille se retrouva autour de la soupe de betteraves dans une ambiance bien plus calme et solennelle.

— Zander, je veux rencontrer tes amis, dit Ana.

— Moi aussi, renchérit Bartek.

— Moi aussi.

— Moi aussi.

Tous se regardèrent. Ana tendit les mains et ils répondirent immédiatement à son geste en y joignant les leurs, formant un cercle.

— Nous devons être sûrs de notre engagement, déclara Ana. En entrant dans la Résistance, nous risquons tous de perdre la vie.

— Ou de perdre notre âme si nous n’y entrons pas, répondit Bartek.

Ce n’était pas une compétition. Tous inclinèrent la tête humblement devant Dieu et se firent le serment de combattre le mal.

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