La sage-femme d’Auschwitz

Anna Stuart · Chapitre 34 sur 39

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La sage-femme d’Auschwitz

Łódź

 

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33

 

Mars 1945

 

Ana

 

— Łódź !

Ana entendit ce cri s’élever à la tête de leur caravane et leva le visage depuis la charrette dans laquelle Ester avait fini par la convaincre de monter, quelques jours plus tôt. Elle était parvenue à marcher pendant la majeure partie des seize premiers jours, mais ses pauvres vieux os n’en pouvaient plus, et Ester avait réussi à la persuader. Elle avait demandé à Frank de la laisser s’installer dans la voiture des bagages, avec les maigres possessions de chacun et les provisions de la Croix-Rouge. Si honteuse qu’elle ait d’abord pu être de baisser ainsi les bras, l’expérience s’était révélée merveilleuse. Elle avait beaucoup dormi, pelotonnée entre les couvertures et bercée par le mouvement régulier de la marche des chevaux, et avait éprouvé un délicieux sentiment enfantin à se faire ainsi transporter. Elle aurait presque voulu ne jamais arriver, redoutant ce qu’elle allait découvrir une fois parvenue à destination.

— On arrive, Ana ! On est chez nous, lui dit une Ester tout excitée.

Ana se redressa pour s’asseoir et regarda autour d’elle, stupéfaite. Elle avait oublié comme Łódź était grande – et belle. Jamais elle n’avait trouvé sa ville particulièrement marquante, surtout comparée à Varsovie, mais après deux ans passés à ne voir que des baraquements identiques et des clôtures de fils barbelés, elle eut l’impression de pénétrer dans un univers somptueux. Lorsqu’ils tournèrent au coin de la rue Piotrkowska, elle admira les magnifiques palais des pionniers de l’industrie du siècle passé, qui se dressaient fièrement de chaque côté, avec leurs élégants portiques et leurs hautes fenêtres. Elle voyait du monde à l’intérieur – ici une femme de ménage faisant les poussières, là un homme assis à son bureau, ici encore une jeune fille plongée dans un livre. Autant d’activités qui lui paraissaient désormais presque exotiques.

— C’est tellement… tellement…

— Normal, dit Ester, finissant à sa place. Tellement merveilleusement, extraordinairement normal.

Elle tendit une main, qu’Ester saisit tout en marchant à côté, leur caravane progressant encore plus lentement que lors de leur long et pénible trajet à travers la campagne polonaise. À un moment, elles avaient eu l’impression que ce voyage ne finirait jamais. Et pourtant, elles étaient là maintenant, et soudain, c’était comme si elles n’étaient jamais parties. La ville avait dû échapper aux bombardements car elle se révélait intacte, et même améliorée par endroits. À en juger par plusieurs nouveaux édifices flambant neufs, les nazis étaient clairement capables de créer de magnifiques bâtiments quand ils le voulaient. En les voyant, Ana fut prise d’une brusque envie de sauter de sa voiture pour asperger ces murs de peinture rouge sang, avant de se rappeler qu’ils leur appartenaient désormais.

La pauvre Pologne avait plié sous le joug de l’oppresseur mais ne s’était pas brisée. En chemin, ils avaient entendu de nombreux récits. De généreuses femmes leur avaient offert du pain et de la soupe, et même des pâtisseries – une incroyable extase pour leurs papilles. Ces femmes avaient pris leur repas avec les déplacés et les avaient questionnés sur les camps tout en leur parlant de leurs hommes, qui étaient partis se battre dans les régiments polonais sous tutelle britannique, ou avec les Soviétiques. Tous étaient encore mobilisés pour enserrer Berlin, où Hitler s’évertuait toujours à diriger ses forces alors que les armées alliées resserraient chaque jour leur étau sur l’Allemagne.

— On l’aura, disaient-elles toutes au moment où les voyageurs s’apprêtaient à reprendre la route. On l’aura, pour vous.

Ana et Ester les avaient chaudement remerciées, s’efforçant de sourire de leur mieux, mais, à chaque rencontre avec ces familles si accueillantes, il était devenu clair que jamais elles ne parviendraient vraiment à partager leur propre expérience de la guerre. Elles avaient raconté qu’elles dormaient sur des planches de bois, parfois à quinze dans une seule couchette. Elles avaient décrit la faim, le froid pénétrant, l’humiliation des appels incessants, la brutalité des gardes et, bien sûr, l’horreur des immenses chambres à gaz qui recrachaient sur elles de la fumée d’humains, jour et nuit, telle une malédiction sans fin. Et les gens avaient écouté et s’étaient émus de tout cela, avec sincérité, mais ils ne pouvaient pas réellement comprendre. Ce qui était peut-être mieux.

Mais cela faisait tout de même mal.

— Vous n’êtes même pas juive, avaient dit certains à Ana, comme si cela changeait quoi que ce fût à l’affaire, comme si les Juifs, eux, étaient peut-être plus durs au mal.

Mais personne ne serait jamais assez dur au mal pour supporter les atrocités commises dans les camps, et, en regardant la ville pleine d’activité et de gens qui trouvaient qu’attendre un tram vingt minutes sous la neige était une épreuve, Ana se demanda si elle pourrait jamais se réadapter à une vie normale. S’il existait même une vie normale pour elle, ici.

Quelques jours auparavant, ils avaient rencontré un couple échappé de Varsovie. Ana avait sauté sur l’occasion pour tenter d’obtenir des informations, mais tous deux s’étaient immédiatement fermés en disant qu’ils ne supportaient pas d’en parler. Du peu qu’ils avaient dit, Ana avait cru comprendre que les habitants de la ville avaient été manipulés par les Russes afin de se soulever contre les Allemands pour aller à la rencontre de troupes qui n’avaient, en fait, jamais été envoyées. L’assaut initial avait été un franc succès, qui avait rendu une grande partie de la ville aux Polonais et permis de faire tomber les murs du ghetto ; seulement, le siège qui ne devait durer que quelques jours avait finalement duré des semaines, jusqu’à ce que les Varsoviens, affamés et dévastés par les maladies, fussent forcés de se rendre aux Allemands une fois encore.

Ç’avait été la double peine, et l’ennemi s’était alors montré particulièrement sadique, en déportant toute la population civile, Juifs et non-Juifs, dans les camps de concentration. Cette famille était parvenue à s’enfuir, avec quelques autres, quand leur train était resté coincé sur une voie jonchée de feuilles et qu’ils avaient pu s’échapper de leur wagon. Ils n’avaient jamais entendu parler de Bartek et de Bronislaw et avaient reconnu que les pertes étaient lourdes ; mais le simple fait qu’ils aient réussi à s’enfuir avait donné à Ana un semblant d’espoir, auquel elle essayait de se raccrocher.

— Comment allons-nous retrouver nos proches ? demanda-t-elle à Ester en contemplant les rues d’un air abattu.

— Nous allons vous aider.

Ana sursauta et vit un petit groupe d’hommes approcher. Ils portaient l’habit noir des Juifs hassidiques ; avec leurs chapeaux à larges bords et les boucles encadrant leurs visages barbus, on aurait dit une vision d’un autre temps.

— Comment ? s’enquit-elle prudemment.

— Oh, de beaucoup de façons, dit leur chef. Nous ne faisons que ça depuis la libération. Le CCJP – le Comité central des Juifs polonais – ne lésine pas sur les moyens pour aider ceux qui rentrent chez eux. Vous étiez dans les camps ?

— Oui, à Auschwitz, répondit Ester.

Ils grimacèrent avec compassion.

— Dans ce cas, vous êtes des miraculées, dit le chef en s’inclinant.

Ana perçut la gêne sur le visage de son amie.

— Vous aussi ? leur demanda-t-elle.

Ils secouèrent la tête.

— Non, nous nous sommes cachés. Dans les montagnes. C’était très dur.

— Ah, oui ? fit Ester avec un brin de provocation.

Ana pressa sa main.

— Et comment pouvez-vous nous aider ? demanda-t-elle gentiment.

Ils la scrutèrent tout en continuant de marcher à côté de la charrette.

— Vous êtes juive ?

— Non.

— Mais elle a vécu la même chose que nous dans le camp, intervint Ester. Elle nous a aidées de toutes les manières possibles, et a été d’un secours incommensurable.

— Ce dont nous vous remercions, dit l’homme en s’inclinant à nouveau. Hélas, nous ne pourrons pas vous aider, nous n’avons simplement pas les contacts pour cela. Vous, par contre, dit-il en regardant Ester, vous êtes juive ?

— Oui.

— Alors venez nous voir rue Sródmiejska. Le Comité d’assistance juif attribue des logements aux Juifs qui reviennent, et il y a de nombreux emplacements pour laisser un mot à votre famille et trouver des informations.

Ana vit les yeux d’Ester s’illuminer, avant de se rembrunir comme elle les posait sur elle.

— Et mon amie, que peut-elle faire ?

L’homme haussa les épaules.

— Je ne sais pas… Allez voir à votre église, peut-être ?

Il fit un geste en direction de l’autre côté de la rue, et Ana vit qu’ils approchaient de la cathédrale Saint-Stanislas. Immédiatement, des visions de son intérieur richement orné lui revinrent, et quelque chose en elle frémit de joie. Elle pouvait presque sentir l’odeur de l’encens, entendre le doux chant des prêtres et voir le Christ en croix, qui l’invitaient à revenir chez elle. Elle revoyait presque les jeunes gens dans la chapelle de la Vierge, ce jour de 1941 où elle y était entrée pour apaiser sa colère contre les nazis, et était tombée sur ce groupe de résistants qui l’avaient aidée à se battre contre l’ennemi – ce qui avait fini par la conduire à Birkenau.

Ana frissonna. Pas un instant elle ne regrettait son engagement, mais Dieu savait à quel point cela lui avait coûté cher – et ce n’était peut-être pas fini. Elle chercha le regard d’Ester, mais celle-ci fixait les marches de l’église, comme médusée, et Ana se rappela que cet endroit recélait de poignants souvenirs pour elle aussi. Apparemment, leurs religions et destins respectifs étaient étroitement et étrangement mêlés. Elle contempla la cathédrale, priant pour y voir Filip, comme Ester le faisait aussi sûrement de son côté. Mais il n’y avait personne sur les marches.

Ana repoussa les couvertures de ses jambes et agrippa le bord de la charrette.

— Il faut que je descende. Merci, Frank, lança-t-elle.

Mais leur conducteur avait arrêté les chevaux et était descendu discuter avec les Hassidiques, comme le reste du groupe, pour leur poser des questions sur la marche à suivre. Ana admira l’énergie et la solidarité de la communauté juive. Avec un soupçon d’envie, même. Et elle, comment allait-elle faire pour trouver un toit ?

— Attends, je vais t’aider, dit Ester, la tirant de ses pensées.

— Merci, ma chérie.

Ana posa les mains sur les épaules de son amie pour descendre, et eut soudain du mal à la lâcher.

— Tu vas me manquer.

— Mais… Je ne pars pas.

— Je sais. Cette ville est la nôtre à toutes deux, et j’espère que nous continuerons de nous voir souvent, mais ce ne sera plus pareil maintenant. Ce…

— Je veux dire, je ne vais nulle part maintenant, à part peut-être dans l’église, avec toi.

— Non ! Il faut que tu ailles au centre juif, pour retrouver ta famille.

— J’irai. Mais j’ai le temps pour ça. Je suis sur les routes depuis tellement longtemps qu’une journée de plus ou de moins n’y changera pas grand-chose. Je viens avec toi.

Ana sentit les larmes lui monter aux yeux et se pencha vers Ester, qui lui ouvrit ses bras.

— Je n’aurais jamais tenu le coup sans toi, Ana. Tu n’es pas juive, ce n’était pas ton combat, et pourtant tu l’as fait tien. Tu nous as aidés sans relâche, dans le ghetto comme dans le camp. Je ne l’oublierai jamais, et en retour, je tiens à te voir retrouver la sécurité de ton foyer.

— Oh, Ester…

Submergée par l’émotion, Ana ne put en dire davantage. Elle dut se contenter d’étreindre son amie – sa fille par procuration –, en essayant de ne pas sangloter trop fort dans ses bras. Elle entendit Ester étouffer un petit rire ému et ce son vibra et ricocha en elle, plus fort que le bruit soudain des cloches de l’église retentissant autour d’elles.

— Allez, viens, Ana. On va essayer de retrouver tes fils.

De longues heures plus tard, c’est avec anxiété qu’elles approchèrent de la rue Zgierska. Elles s’étaient d’abord rendues à l’appartement sur Bednarska assigné aux Kaminski par les Allemands, mais l’avaient trouvé occupé par une autre famille. Elles se dirigeaient donc maintenant vers la maison d’origine d’Ana – celle où elle avait autrefois vécu avec sa famille. Les barrières du ghetto avaient disparu, mais une affreuse cicatrice marquait la terre à leur ancien emplacement, et elles l’enjambèrent avec une prudence excessive. Toutes deux étaient désormais conditionnées par le marquage des limites et avaient encore du mal à les franchir ou à les ignorer. Elles s’arrêtèrent de l’autre côté, et, comme rien de spécial ne se passait, elles poursuivirent leur chemin. Le quartier était délabré mais bouillonnant de vie. Partout, on débarrassait les maisons, on rénovait les rues, on transportait peinture, meubles et tapis. Elles passèrent devant un groupe de jeunes hommes qui peignaient l’extérieur d’une enfilade de maison et chantaient à tue-tête une chanson traditionnelle polonaise.

— Bonjour, mesdames, lancèrent-ils depuis leurs échelles en tirant leur chapeau à Ana et Ester, avant de se remettre à chanter.

Ana sentit son cœur se gonfler de joie, mais la prochaine rue était la sienne et ses jambes mollirent subitement. À son côté, Ester noua fermement son bras à celui de son amie, et elles continuèrent d’avancer. Toutes les maisons étaient désormais familières à Ana. Derrière quantité de ces portes closes, elle avait jadis fait venir au monde des bébés, en des temps plus heureux, ou dîné avec des amis, ou emmené jouer Bronislaw, Zander et Jakub. Au tournant suivant se trouvait l’école où les garçons s’étaient rendus pendant des années, et, quelques mètres plus loin, l’église où ils allaient tous les dimanches. Celle-ci avait été enfermée dans le ghetto en même temps que les Juifs. Ana avait entendu dire qu’on l’avait transformée en une usine de fabrication de matelas.

— Sainte Marie, mère de Dieu.

Elle porta la main à sa taille et palpa le chapelet que Georg lui avait déniché dans les restes brûlants du Kanada. Elle avait été infiniment touchée quand le jeune garçon le lui avait donné. « Ester m’a dit que ces perles pourraient vous plaire, m’dame. » Où était-il, lui, maintenant ? Les enfants avaient été emmenés de Birkenau presque immédiatement. L’une des infirmières lui avait dit que l’on créait des orphelinats un peu partout en Pologne et qu’une « opération de sauvetage » avait été lancée pour essayer de retrouver leurs familles. La Croix-Rouge polonaise coopérait avec d’autres organisations caritatives ou gouvernementales. Ana espérait que cette opération d’envergure puisse les aider à retrouver Pippa, mais elle n’avait pas encore osé en parler à son amie, craignant de lui donner de faux espoirs avant d’en savoir davantage. Une seule chose était certaine : elle ferait tout ce qui était en son pouvoir pour retrouver la petite fille. Mais pour l’heure, c’était à ses propres enfants qu’elle devait penser.

Elles s’arrêtèrent bientôt devant son ancienne maison et Ana fut submergée par une nouvelle vague de souvenirs, si puissante que même les sons et les odeurs de trente ans de vie de famille lui revinrent en même temps. La maison était encore debout, avec ses deux marches menant à la porte vert foncé. Les marches étaient abîmées et la peinture écaillée, mais la seule chose qui comptait, c’était les gens qui pouvaient se trouver à l’intérieur. Ester la guidait vers la porte quand Ana se sentit trembler de la tête aux pieds et recula. De ce côté-ci, il y avait de l’espoir ; de l’autre, il n’y aurait peut-être que du chagrin.

— Je ne peux pas, souffla-t-elle.

— Alors j’y vais, moi.

— Non, je…

Mais Ester frappait déjà avec le heurtoir que Bartek avait installé avec soin il y avait vingt-neuf ans, quand ils avaient emménagé ici après leur mariage. Ana entendit le bruit résonner de l’autre côté et imagina le couloir de l’entrée, leurs manteaux près de la porte, sa sacoche de sage-femme juste en dessous, toujours prête en cas d’urgence. Rien ne se passait. Peut-être étaient-ils sortis, se dit-elle. À moins qu’ils ne vivent ailleurs. Ou qu’ils ne vivent plus du tout. Si cette porte ne s’ouvrait pas, où irait-elle ensuite ? Et si…

Ana se figea. On entendait des bruits de pas. Ils approchaient dans le couloir, un peu lents, un peu incertains peut-être, mais quelqu’un arrivait. Ester lui reprit le bras et, quand Ana la regarda, elle entendit une fois de plus les mots de Ruth : C’est votre fille, maintenant. Elle avait au moins cela. Quoi qu’il ait pu arriver à ses fils, elle avait Ester. Mais elle avait tellement besoin de…

— Maman ?

Le monde s’arrêta. Un homme avait ouvert la porte. Il était mince, échevelé et entre deux âges, mais le doux son du mot sortant de sa bouche la força à le reconsidérer et, en voyant ses yeux bleus, elle le reconnut enfin.

— Bron !

Il se jeta sur elle, et Ester recula pour le laisser étreindre sa mère à loisir. Ana fut soulevée de terre comme une enfant tandis qu’il la faisait tournoyer en répétant encore et encore :

— Maman, maman, maman !

Lorsqu’il la reposa enfin à terre, elle caressa ce visage chéri ; mais deux autres hommes sortaient maintenant précipitamment de la maison pour les rejoindre, et, en voyant leurs yeux pleins d’amour et de joie, elle eut l’impression de redevenir une jeune mère, avec des petits accrochés à ses jupes.

— Zander, Jakub ! Vous êtes là. Vous êtes vivants.

La joie déferlait maintenant dans son corps harassé avec une telle puissance qu’elle avait l’impression que ses veines allaient éclater. Elle étreignit ses trois fils tour à tour.

— Que vous est-il arrivé ? Où étiez-vous, pendant tout ce temps ?

— Jakub et moi avons été envoyés dans un camp de travail à Mauthausen-Gusen, lui dit Zander. On a porté des pierres pendant deux ans. Regarde un peu comme on est forts !

Il plia le bras, exhibant son biceps sous une peau ultra-fine où saillaient ses tendons. Elle savait qu’il ne lui disait pas tout, mais c’était bien normal. Ils avaient le temps. Tellement de temps, désormais.

— Et toi, Bron ?

— J’étais à Varsovie, avec… avec…

Il baissa les yeux sans finir sa phrase et Ana comprit tout de suite. Elle regarda son fils aîné dans les yeux, ces yeux qu’il avait si semblables à ceux de son père, et n’y lut que du chagrin. Sa joie se mua brutalement en une peine infinie.

— Votre père ne s’en est pas sorti ?

— Je suis désolé, maman. J’ai tout fait pour veiller sur lui, je te le promets. Mais il était tellement courageux, parfois téméraire, même. Un vrai leader, tu sais. Il était de toutes les réunions, au cœur de tous les projets de la rébellion. C’est lui qui a mené la première charge, et il a fait partie du groupe qui a pris le bureau de poste principal pour en faire un quartier général. Il était fou de joie, comme nous tous. On croyait avoir réussi… avoir gagné Varsovie. Que nous n’avions plus qu’à attendre que l’armée soviétique revienne et nous soutienne, et qu’alors, nous serions à nouveau libres. Tu aurais dû le voir, maman… Il dansait sur les tables ce soir-là, comme il le faisait pour le Nouvel An… Tu le grondais, et il se mettait à rire et finissait par t’entraîner à danser avec lui, tu te souviens ?

Les larmes ruisselaient maintenant sur le visage de Bronislaw. Ses frères l’entourèrent et posèrent leurs bras sur ses épaules.

— Ce n’est pas ta faute, Bron. Tu n’aurais rien pu faire.

Jakub se tourna vers Ana.

— Les Soviétiques ne sont jamais entrés dans la ville. Ils ont établi leur camp en banlieue et ont laissé les rebelles affronter seuls les Allemands. Pas vrai, Bron ?

Bronislaw acquiesça gravement.

— Papa y est resté presque jusqu’à la fin. Il a refusé de laisser les nazis prendre l’avenue de Jérusalem, il disait qu’il préférait mourir plutôt que de se rendre encore, et puis les Allemands ont commencé à aller de maison en maison, à en expulser les civils et à les tuer – hommes, femmes et enfants. Ils ne faisaient aucune distinction. Ils en abattaient des milliers, alors notre petite armée amateur devait faire quelque chose. Passer à l’attaque.

— Comment est-il mort ? demanda Ana d’une voix étranglée.

— Ils l’ont tué par balle dès la première charge. C’était facile pour eux : papa était en première ligne, et ils avaient des fusils-mitrailleurs. Il y a eu énormément de morts ce jour-là. J’aurais dû mourir moi aussi, je…

— Non, ne dis pas ça, Bron. La plus grande joie de ton père aurait été de savoir que tu as survécu.

— Mais j’ai réussi à le rejoindre. J’ai fait le mort pendant un moment et, quand les Allemands sont passés à leur cible d’après, j’ai rampé entre les corps pour rejoindre le sien. Il… est mort dans mes bras.

— Oh, Bron…

Elle lui ouvrit ses bras et il s’y réfugia pour se serrer contre elle avec force, avant de reprendre :

— Il était calme. Il a dit que Dieu l’appelait et qu’il allait le rejoindre. Il m’a dit qu’il m’aimait, et qu’il aimait tous ses fils. (Bronislaw regarda ses frères, qui lui sourirent.) Ensuite, il a ajouté que, si fort que soit son amour pour nous, il t’aimait, toi, plus que tout au monde. Que tu étais la femme la plus généreuse, la plus courageuse, la plus magnifique qu’il ait jamais connue, et que t’épouser avait été la plus belle chose de sa vie. Il a dit qu’un seul jour passé auprès de toi aurait déjà été une chance, et qu’il avait eu droit à de nombreuses années de cette bénédiction. Après, il m’a imploré de te retrouver et de prendre soin de toi, sauf que je ne savais absolument pas comment faire, et maintenant… maintenant, tu es là. Je suis désolé de ne pas être lui, maman, mais sache que je compte bien prendre soin de toi. Que nous le ferons tous.

Ils s’étreignirent à nouveau tandis qu’Ana ne retenait plus ses larmes. Bartek, son cher Bartek n’était plus. Il était avec Dieu, en paix, mais, par miracle, tous ses fils étaient là. Elle n’aurait su dire lequel, du chagrin ou de la joie, l’emportait en elle, mais ce qu’elle savait, c’était qu’elle aussi était là. Elle était libre et, comme tout un chacun, elle devait une partie de cette liberté à son cher mari et à ses camarades, et elle devait maintenant se relever et vivre une vie qui fasse honneur à leur sacrifice.

— Viens, maman, dit Jakub en l’entraînant vers la porte.

Elle s’apprêtait à le suivre quand elle se rappela.

— Ester.

Son amie était restée en retrait et lui souriait, en dépit des larmes qui zébraient encore ses joues.

— Viens, viens avec nous, Ester.

Elle lui tendit la main. Ester la regarda sans bouger.

— Je t’en prie, insista Ana. Entre et reste avec nous, le temps qu’il te faudra pour retrouver ta famille.

— Oh, non, je…

Elle commençait à reculer, mais Ana ne pouvait pas la laisser partir. Si Ester lui avait dit qu’elle n’aurait pas tenu le coup dans le camp sans elle, la réciproque était tout aussi vraie, et Ana ne comptait pas l’abandonner. Elle s’écarta de ses fils et alla prendre la main d’Ester pour l’emmener dans la maison.

— Tu m’as aidée, Ester, et je t’aiderai à mon tour. Les garçons, dit-elle en faisant passer son amie devant elle, je vous présente votre nouvelle sœur, Ester Pasternak. La femme qui m’a permis de revenir vers vous.

Ester eut encore une hésitation, mais les trois garçons lui ouvrirent immédiatement leurs bras et lui dirent :

— Sois la bienvenue.

 

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