La sage-femme d’Auschwitz
Chapitre 34
Avril 1945
Ester
Ester tourna à l’angle de la rue Śródmiejska et ralentit en approchant de la longue queue de gens qui attendaient de se faire enregistrer au Comité de secours juif. Elle scrutait chaque visage, comme elle le faisait tous les jours depuis deux semaines, espérant reconnaître quelqu’un. Il y avait peu de personnes âgées et elle avait peu d’espoir de revoir son père ou son beau-père, mais son regard s’arrêtait fébrilement sur tous les hommes de haute taille, au cas où ce pût être Filip. Jusqu’ici, elle était allée de déception en déception, mais elle continuait tout de même.
Les jeunes femmes blondes retenaient aussi toute son attention. Le lendemain de leur retour, Ana avait envoyé Jakub à la campagne afin de trouver sa cousine Krystyna, chez qui Leah s’était réfugiée ; mais toutes deux avaient disparu et la maison était fermée. Les Allemands avaient dû les trouver et soit les tuer sur place, soit les faire prisonnières. Ester pensait parfois que sa sœur avait très bien pu être déportée et exterminée à Auschwitz, à quelques dizaines de mètres d’elle, sans qu’elle en sache rien.
Mais elle pouvait aussi s’être enfuie.
Ester commençait à envisager qu’elle pourrait passer le reste de sa vie sans savoir ce qui était arrivé à ceux qu’elle aimait, et cette pensée était presque la pire entre toutes. Alors, chaque jour, elle venait ici faire la queue, observer les gens et attendre dans la cour avec tant d’autres, cherchant une connaissance dans la foule. Elle avait de la chance, dans son malheur : Ana avait insisté pour qu’elle habite avec elle et ses enfants, afin qu’elle n’ait pas à se soucier de trouver un logement ; mais Ester se sentait déracinée malgré tout.
Le printemps avait éclos sur Łódź. Ils étaient arrivés à temps pour voir les bourgeons, comme Frank l’avait promis. Tous les matins, la cour du Comité de secours était baignée de soleil, mais cela ne suffisait pas à illuminer l’existence de ceux qui espéraient retrouver leurs proches. Ester devait souvent jouer des coudes pour avancer dans le long couloir menant au service des rapatriements, qui était tapissé de panneaux de liège couvert de notes rédigées sur toutes sortes de bouts de papier :
Cherche Moishe Lieberman – ta femme Rachael et ton fils Ishmael sont
sains et saufs et ont hâte de te retrouver. Nous sommes au 18 de Szklana.
Mon Abel chéri. Je prie pour que tu lises ceci et que tu viennes me
retrouver au 21 de la rue Przelotna. Ta femme qui t’aime, Ruthie.
Mon mari bien-aimé et qui me manque tant. Je suis désolée qu’on se soit
disputés la veille de l’arrivée des Allemands, mon doux Caleb Cohen. Je
pense à toi chaque jour depuis. Je suis au Grand Hôtel et il me tarde de
te serrer à nouveau dans mes bras.
De loin en loin, un message était arraché du mur avec un cri de joie et tous les autres jalousaient ce chanceux, mais l’immense majorité des petits mots jaunissaient déjà sans être vus. Ester avait placé le sien sur le panneau, écrit sur un bout de papier rose que Jakub avait déniché dans ce qu’il restait de l’imprimerie :
Cherche désespérément mon bien-aimé mari Filip Pasternak et ma chère
sœur Leah Abrams. Vous me trouverez chez Ana Kaminski au 99 rue
Zgierska. Je vous aime, Ester.
Même du bout du couloir, elle pouvait voir que son papier était toujours là. Aucune main avide de retrouvailles ne l’avait enlevé, aucun mari bien-aimé ou chère sœur n’avait pris connaissance de son adresse, et le message restait planté là, aussi désespérément qu’elle. Elle s’en approcha tout de même, et c’est alors qu’elle vit un homme qui tendait une main vers le coin du papier rose. Son cœur fit un bond dans sa poitrine et elle essaya de se frayer un chemin à travers la foule pour se rapprocher de lui.
Mais le couloir était bondé ; elle n’y arriverait pas. Il allait partir. Elle voyait déjà qu’il ne s’agissait pas de Filip – cet homme était moins grand et plus large d’épaules –, mais son intérêt pour le message devait sûrement vouloir dire quelque chose.
— S’il vous plaît, laissez-moi passer !
Une gentille dame devant elle l’aida à passer et, bon an mal an, Ester parvint à se faufiler et à poser une main sur le bras de l’homme.
— Bonjour. Vous connaissez Filip ?
L’homme se retourna, la regarda, et ses yeux s’écarquillèrent. Il avait tellement maigri qu’il était presque méconnaissable, mais la tignasse bouclée qu’il arborait ne laissait aucun doute.
— Noah ? Noah Broder ?
Il prit ses mains dans les siennes, et elle sentit à ses paumes calleuses qu’il avait durement travaillé ces dernières années.
— Madame Pasternak ! Vous êtes vivante ! Vous êtes un miracle.
Elle sourit à ces mots.
— Appelez-moi Ester, s’il vous plaît. Et je ne suis probablement pas un miracle, mais j’ai eu de la chance, en effet.
Il retourna les mains d’Ester entre les siennes, comme pour s’assurer qu’il ne rêvait pas.
— Martha n’a pas survécu. Mes enfants non plus. Quelqu’un dans la Résistance a pu se procurer une liste en provenance de Chelmno, et leurs noms figurent sur la liste des morts.
Sa voix grave se brisa et il lâcha Ester pour se passer une main sur les yeux.
— Je suis vraiment navrée, Noah.
Il s’efforça de se ressaisir.
— Merci. Il y a quelque temps encore, je regrettais de ne pas être mort avec eux, mais plus maintenant. Aujourd’hui, je veux vivre et faire de bonnes actions dans le monde, afin de montrer à ces fumiers de nazis qu’ils ne nous ont pas tous détruits, malgré tous leurs efforts.
— Bravo, Noah. Vous êtes toujours le bienvenu chez…
Elle s’arrêta avant de dire « chez nous ». Elle n’aurait pas de « chez nous » avant de retrouver son mari. Tentant de déloger la boule qui s’était formée dans sa gorge, elle se força à demander :
— Savez-vous ce qui est arrivé à Filip ?
— Oui, j’étais avec lui, répondit Noah.
Voyant qu’Ester était à deux doigts de défaillir, il la prit par le bras et l’entraîna dans la cour, plus au calme.
— J’étais avec lui à Chelmno, expliqua-t-il alors. Nous nous sommes enfuis ensemble.
— Enfuis ?
Le visage d’Ester s’illumina d’un coup, mais il leva une main avant de préciser :
— Plus exactement, je me suis enfui en même temps que lui. Par contre, je ne sais pas où il est maintenant, désolé.
La déception était amère. Mais l’idée de cette fuite trottait activement dans la tête d’Ester, et elle invita Naoh à s’asseoir avec elle afin qu’il puisse lui dire tout ce qu’il savait.
— C’était en avril, l’année dernière. Un jour, il y a eu une rafle dans le ghetto. On nous a assignés à un nouveau Sonderkommando et envoyés à Chelmno. On était terrifiés, je peux vous le dire – on pensait aller directement à la mort. J’ai entendu Filip prier pendant tout le trajet, et c’est seulement quand je me suis rapproché de lui que je l’ai entendu dire « Dieu bénisse Ester », encore et encore. « Dieu bénisse et protège Ester. »
Noah la regarda et un grand sourire se dessina soudain sur ses traits ravagés.
— Apparemment, Dieu l’a entendu. Filip va être fou de joie.
— Vous pensez qu’il est en vie ? demanda-t-elle avec fougue.
— C’est fort possible. En fait, on ne nous envoyait pas à la mort, mais dans une maison délabrée dans un village normal. Vous auriez vu les têtes horrifiées des habitants à notre arrivée ! Ces pauvres gens pensaient que c’en était fini des tueries des Allemands, et voilà que les nazis revenaient chez eux, avec nous pour effectuer leur sale besogne. On nous a contraints à construire deux immenses hangars dans les bois, dont nous savions qu’ils serviraient à accueillir nos semblables en attente d’exécution. Nous aurions voulu ne pas le faire, sincèrement, mais que voulez-vous ? On travaillait avec des fusils pointés sur nous en permanence.
— Je comprends, le rassura Ester. C’était la même chose dans les camps.
Il lui coula un regard reconnaissant et poursuivit son récit :
— Quand les premiers camions sont arrivés, ç’a été terrible. On devait rester plantés là, à regarder ces pauvres gens se faire bousculer pour entrer dans le hangar et s’y déshabiller, avant d’être poussés dans les camions comme du bétail. Tout le monde savait ce qui leur arrivait. On en parlait déjà dans le ghetto, à l’époque, et je vous jure que leurs cris hanteront mes nuits jusqu’à la fin de ma vie. Mais le pire était encore devant nous. On nous a ensuite forcés à jeter leurs cadavres dans des fours enterrés, puis à… briser tous les os qu’il restait à coups de masse sur une grande dalle de béton. Quand la nuit tombait, on devait jeter leurs restes dans la rivière Ner avant d’être autorisés à aller nous coucher.
— Mon Dieu, quelle horreur, fit Ester. Pauvre de vous. Et pauvre Filip.
Elle crut que son cœur allait se briser une fois de plus en imaginant son doux Filip contraint de réduire des ossements en poussière, mais Noah secoua la tête.
— Filip a eu plus de chance : il ne faisait pas cela. Les Allemands avaient monté une grande tente dans une ferme du village, où des prisonniers triaient les vêtements les plus intéressants. C’était sa tâche au début, et puis, un jour, un officier SS a emmené sa femme visiter la tente, et elle s’est intéressée à une belle robe qu’elle a vue là. Elle grommelait en maudissant ces « maigrichonnes de Juives » quand Filip s’est levé pour lui dire qu’il pouvait arranger ça.
« Elle ne l’a pas cru tout de suite – comment peut-on ajouter une taille à une robe ? –, mais l’officier a dégoté une machine à coudre et Filip l’a fait. Je ne sais pas comment il s’y est pris. Il a essayé de me l’expliquer ce soir-là, mais c’était trop technique, je n’ai rien compris. En tout cas, la femme était ravie et, en un rien de temps, Filip et quelques autres tailleurs ont été installés dans un coin de la tente, où ils retouchaient les plus beaux vêtements pour les familles des officiers. Ça ne leur plaisait pas particulièrement, vous l’imaginez bien, mais…
— Nous avons tous fait ce que nous pouvions pour survivre.
— Exactement. Et votre mari était un tailleur de talent.
— Est un tailleur de talent, rectifia tout de suite Ester.
— Pardon, dit Noah en hochant la tête. Je suis sûr que vous avez raison.
— J’en suis sûre, moi aussi. Sans quoi, je ne serais plus capable de voir les couleurs du monde. Mais continuez, je vous en prie. Que s’est-il passé ensuite ?
— Ensuite… (Il frémit.) Ensuite, il y a eu tout un mois d’exécutions. C’était horrible, Ester. Ils venaient tous de Łódź, si bien qu’à chaque nouveau convoi, des gars de nos équipes voyaient débarquer des membres de leur famille ou des amis.
Il posa une main sur ses paupières et Ester se sentit coupable de le faire parler de la sorte, mais il s’essuya les yeux et releva vite la tête, désireux de témoigner :
— Finalement, vers la mi-juillet de l’an dernier, les camions ont cessé d’arriver. Comme ça. Un jour ils brûlaient des tonnes de cadavres, et le lendemain, plus rien. Plus de camions. Les SS nous ont dit qu’ils ne servaient à rien, parce que les ingénieux nazis avaient trouvé une méthode d’extermination bien plus efficace.
— Auschwitz, murmura Ester en se rappelant l’arrivée du pauvre Tomaz, qui était mort sous ses yeux.
— Certainement, sauf que nous n’en savions rien, sur le moment. Nous étions terrorisés, convaincus d’être les prochains à y passer, mais avec l’avancée des Russes, les Allemands ont commencé à paniquer. Ils voulaient que les charniers des premières opérations, en 1942, soient exhumés et brûlés. Alors, c’est ce qu’on a fait. C’était un travail épouvantable, mais au moins, ces pauvres squelettes n’avaient plus de traits identifiables.
— Et Filip ?
— Il continuait ses travaux de couture avec les autres tailleurs. On dormait tous ensemble, parqués dans un hangar en brique derrière la grande tente, et les tailleurs faisaient de leur mieux pour rendre nos vies plus supportables. Ils volaient des habits pour nous et nous donnaient les friandises que les dames allemandes leur offraient. Filip a même essayé de m’apprendre à coudre afin que je puisse rejoindre leurs rangs, mais je n’ai pas ce talent et j’étais trop épuisé chaque soir pour apprendre un travail aussi exigeant. J’ai dû rester avec les cadavres.
« Malgré cela, je m’estimais chanceux, parce que j’étais encore en vie. On travaillait en deux groupes, un groupe par four ; à l’automne, ils ont emmené ceux de l’autre four et les ont abattus un à un, au bord du trou où ils travaillaient. Les Allemands étaient vraiment nerveux à ce moment-là, et on devait faire toujours plus de crémations, toujours plus vite, sauf que ces rats voulaient toujours récupérer les vêtements. On n’arrivait plus à faire le travail dans les temps imposés, et c’est là que Filip m’a trouvé un poste dans la tente – je devais couper les ourlets et doublures des vêtements pour en sortir les pièces et bijoux cachés. C’est arrivé juste à temps. Le deuxième four a été démantelé en fin d’année ١٩٤٤, et la tente en janvier. Nous n’étions plus que quarante à rester pour tout nettoyer, et puis, la nuit du ١٧ janvier, les gardes qu’il restait ont voulu partir. Seulement, ils ne voulaient pas nous laisser là.
Ester cogita quelques instants. Elle ignorait la date, sur le moment, car on perdait la notion du calendrier à Birkenau, mais elle avait appris depuis que le 17 janvier était le jour où les Allemands avaient lancé leurs marches de la mort hors de Birkenau. Pendant qu’elle luttait pour garder Naomi et Isaac dans le baraquement, Filip se battait pour sauver sa propre vie dans les bois de Chelmno.
— Racontez-moi, demanda-t-elle à Noah, qui se frottait le front comme si l’évocation de ces souvenirs lui donnait mal à la tête.
— Nous étions dans le hangar pour la nuit quand les gardes sont venus frapper à la porte en nous disant de nous regrouper par cinq. Comme nous savions exactement quelles étaient leurs intentions, nous avons décidé de nous défendre. Environ la moitié de notre groupe dormait au rez-de-chaussée, mais Filip et moi étions à l’étage, Dieu soit loué. Ils ont embarqué ces pauvres gars manu militari et les ont abattus dans la foulée. On a entendu les coups de feu – pan, pan, pan, pan, pan. Et cinq de plus – pan, pan, pan, pan, pan. Froid, efficace.
« On savait qu’on serait les prochains, seulement, ils ne pouvaient nous atteindre qu’en passant par une trappe, alors on a mis tout ce qu’on pouvait dessus pour les empêcher de la soulever. Ils ont envoyé le chef local, mais on a réussi à l’attraper et à s’emparer de son fusil. Franchement, Ester, jamais je n’ai éprouvé une telle peur de toute ma vie – et une telle exaltation, je dois le dire. Après des mois de routine dévastatrice, j’étais enchanté de pouvoir enfin faire quelque chose contre eux. Ils étaient fous de rage et n’arrêtaient pas de tirer sur le bâtiment, mais on se tenait à l’écart des fenêtres et les murs étaient en solide brique polonaise et tenaient le coup. À un moment, j’ai cru qu’on allait s’en sortir, qu’ils allaient se lasser et s’en aller… mais c’est à ce moment-là qu’ils ont sorti les balles incendiaires.
« Ils les ont tirées droit dans les fenêtres et elles ont atterri dans la paille sur laquelle on dormait. Ça a pris feu immédiatement, et les flammes ont vite attaqué les poutres et le plancher. On suffoquait dans la fumée. On était cuits. On entendait ces salauds de SS qui rigolaient dehors – excusez mon langage. Moi, j’étais prêt à me laisser mourir sur place, mais Filip, non. Les Allemands étaient postés à l’avant, parce qu’ils croyaient qu’on sortirait par les portes, sauf qu’il y avait une fenêtre à l’arrière. Elle était haute et donnait sur un champ, puis les bois, plus loin. Il nous suffisait de sauter…
Ester retint son souffle, imaginant la scène.
— Et… ?
— Et on a sauté. Filip, moi et peut-être six autres gars. On a sauté, et couru. Comme il avait neigé, ça a amorti notre chute, mais ça a aussi compliqué notre fuite, parce qu’il est difficile de courir dans la neige, qu’on laisse des traces et qu’on se fait facilement repérer sur le blanc. On s’est précipités vers les arbres, et on y était presque quand ils nous ont vus. Ils ont commencé à tirer. À partir de là, c’était chacun pour soi. J’ai slalomé comme un fou entre les arbres, en me frayant un chemin dans les fourrés. J’étais écorché de partout, mais au bout d’un moment je suis tombé sur un vieux terrier de blaireau. Grâce au régime que m’avaient imposé les nazis, je suis parvenu à m’y glisser et j’y suis resté deux jours. J’en sortais seulement la nuit pour sucer un peu de neige, jusqu’à ce que je sois sûr qu’ils étaient tous partis. Une fois rassuré, j’ai quitté mon abri, j’ai suivi le cours de la rivière dans les bois et j’ai marché jusqu’à Grudziądz.
— Et les autres ?
Il eut un petit sourire triste.
— Je ne sais pas. Je suis désolé, Ester, mais je n’en sais rien. Je prie pour qu’ils s’en soient sortis eux aussi, mais je n’en ai revu aucun depuis. Je regarde tous les jours, au cas où il y aurait un nouveau message, mais le vôtre est le premier que j’aie vu.
Il lui prit les mains.
— Je suis navré de ne rien pouvoir vous dire de mieux, mais je peux vous assurer que Filip vous aimait de tout son cœur. S’il est vivant et valide, il viendra vous chercher. Priez et gardez la foi.
— Merci, Noah. Merci infiniment. Est-ce que vous habitez à Łódź ?
— Pour l’instant, oui. J’étais comédien avant la guerre, et, croyez-le ou non, on m’a demandé de rejoindre une troupe qui monte un théâtre juif.
— Du beau et du positif, enfin ? suggéra Ester.
— Exactement. L’art bouillonne dans la ville en ce moment, vous savez. Varsovie est en ruines, ce qui est infiniment triste, mais la conséquence, c’est que beaucoup de gens s’installent à Łódź. Nous avons l’opportunité de faire renaître la création sur les cendres de la destruction, et je suis heureux de faire partie de ce projet. Ce n’est pas tout à fait comme une famille, mais c’est une forme de création assez similaire, et il faut bien trouver des moyens de se reconstruire.
— C’est bien vrai, Noah. Et je suis sûre qu’avec vous dans l’équipe, ce sera formidable. Il me tarde d’assister à votre première représentation.
— Avec Filip.
— Avec Filip, confirma-t-elle avec vigueur, même si le doute s’immisçait à nouveau.
Par quel prodige d’arrogance s’autorisait-elle à croire que son mari était encore vivant, quand tant d’autres étaient brisés par l’idée que leurs proches ne reviendraient jamais ? Noah était la dernière personne à avoir vu Filip, exception faite, peut-être, de l’Allemand qui avait fini par l’abattre – ou des braves gens qui avaient pu l’accueillir. Il fallait qu’elle continue d’y croire.
Ester nota l’adresse de Noah, lui dit au revoir puis fit demi-tour en direction de la cathédrale Saint-Stanislas. Si Filip était en vie, il viendrait ici pour midi, comme au temps où ils s’étaient connus.
— Oh, Filip, comme tu me manques, dit-elle aux vieilles pierres tout en s’asseyant à l’endroit exact où elle passait autrefois sa demi-heure de déjeuner en sortant de l’hôpital.
Elle savait qu’elle devait reprendre le travail. Il y avait beaucoup de malades. Ils avaient besoin d’elle, et elle se devait de s’occuper d’eux, mais le moment n’était pas encore venu. Pas avant qu’elle ait retrouvé Filip. Il finirait bien par venir ?
Elle tourna les yeux vers l’endroit où il s’asseyait avant, s’efforçant de ne plus y voir apparaître sa silhouette ; mais elle ne l’avait pas vu depuis deux longues années, et, à sa grande honte, elle s’aperçut qu’elle ne parvenait plus à retrouver les détails de son corps et de son visage. L’énergie de son amour était en revanche intacte, et elle s’efforça de s’y plonger et de le rendre à l’univers en retour, dans l’espoir que cela le ramène à elle.
Il fallait qu’il revienne. Sans quoi, elle risquait de passer le reste de sa vie à s’asseoir sur ces marches tous les midis, telle une aliénée attendant quelqu’un qui ne reviendrait jamais. Cette pensée lui donna le frisson, mais elle se dit qu’à tout prendre, elle préférait encore faire cela plutôt que de risquer de perdre la moindre chance de retrouver Filip – la vraie folie serait celle-là.
— Ester ? Oh, mon Dieu… Ester !
Elle se redressa d’un bond et pivota dans tous les sens pour voir qui l’appelait.
— Filip ?
Les passants de la rue Piotrkowska s’écartèrent pour laisser passer une jeune femme arborant un gros manteau, un immense sourire et un ruban chic dans sa chevelure blonde.
— Leah !
Elle descendit les marches quatre à quatre et se jeta dans les bras de sa sœur. Ce n’était peut-être pas Filip, mais elle avait cru Leah morte, elle aussi, et le fait de la tenir maintenant contre son cœur lui semblait relever du miracle. Et si l’un de ses proches avait survécu à cet enfer, pourquoi pas un autre ? Elle l’étreignit avec fougue.
— On est allés à la maison de Krystyna, haleta-t-elle contre la poitrine étonnamment ronde de sa sœur. Il n’y avait personne. J’ai cru qu’ils t’avaient emmenée. Qu’ils t’avaient…
— Gazée ? Certainement pas. Je me doutais qu’ils viendraient, alors on a déménagé et je me suis fait, euh… une nouvelle identité.
— Une de plus ?
Leah eut un petit rire.
— Oui ! C’est toute une histoire, mais je te raconterai ça plus tard. C’est toi qui comptes, pour le moment. Je viens à Łódź aussi souvent que je peux, dans l’espoir de te trouver, Ester.
Ester fronça les sourcils.
— Pourquoi est-ce que tu n’es pas allée chez Ana ?
Leah fit une petite grimace, si familière à Ester qu’elle faillit fondre en larmes en la voyant. Sa sœur était une femme maintenant, mais, l’espace d’un instant, on aurait à nouveau cru voir une petite fille.
— Krystyna n’a jamais pu se souvenir de l’adresse ! Tu imagines ? Elle n’est pas venue souvent à Łódź, parce qu’elle déteste la ville. J’avais l’adresse de leur appartement de Bednarska, mais d’autres gens y habitent maintenant, alors tout ce que je pouvais faire, c’était aller au Comité de secours consulter les messages des panneaux. Et aujourd’hui…
— Tu as vu le mien.
— Oui, et je l’ai copié. Je ne voulais pas le prendre, au cas où Filip… (Elle déglutit avec peine.) Tu n’as toujours pas retrouvé Filip ?
Ester secoua la tête et sa sœur la serra dans ses bras.
— Ne perds pas espoir. Nous avons le temps. Les gens sont éparpillés partout en Pologne et ailleurs. Certains ont rejoint l’armée, d’autres sont dans des hôpitaux, et d’autres encore se cachent ou sont en chemin pour rentrer. Il reviendra, je le sais.
— Le ciel t’entende, dit Ester en hochant la tête. As-tu des nouvelles de papa ? Ou de Benjamin ?
Leah baissa les yeux.
— Ils sont morts.
Ester ploya la nuque, acceptant d’entendre cette dure réalité en dépit de la douleur. Mais elle releva brusquement la tête, choquée, quand Leah ajouta :
— Ils ont été pendus.
— Pendus ? Tous les deux ? Pourquoi ?
Leah essuya une larme au coin de ses yeux.
— Pour avoir tué un officier allemand. Ils l’ont attendu à l’extérieur des bureaux du marché de Baluty et l’ont attaqué avec des bouteilles brisées. On les a repoussés, bien sûr, mais ils avaient eu le temps d’infliger une blessure fatale à l’homme. Ils ont été pendus l’après-midi même. L’un des hommes resté nettoyer le ghetto m’a dit que tout le monde était venu les voir, et qu’on parlait d’eux comme de héros ayant osé rendre les coups aux Allemands. Il a dit qu’ils avaient levé en l’air leurs mains jointes au moment où on leur passait la corde au cou, et que toute la foule leur avait souhaité de monter au ciel.
Ester avait les jambes tremblantes et préféra s’asseoir sur les marches, essayant de digérer l’information.
— Mais… pourquoi ont-ils fait ça ? demanda-t-elle.
Leah s’assit à côté d’elle.
— L’officier s’appelait Hans Greisman.
— Hans ? répéta Ester en regardant sa sœur. Tu veux dire que…
— Papa n’a pas été transporté comme du bétail ou abattu comme un animal. Il est mort glorieusement, en se vengeant de l’homme qui avait essayé de me violer.
— Et le père de Filip avec lui. En un ultime acte de défi ?
— Exactement.
Ester vit Leah déglutir à vide et la regarda plus attentivement.
— Il y a autre chose ?
— Il m’a écrit. Il a dû le faire la veille de sa mort et s’est arrangé pour que quelqu’un me fasse parvenir la lettre. Elle était courte – tu le connais, il n’a jamais été du genre bavard –, mais magnifique. Il disait combien il était fier de nous deux, qu’il priait chaque jour pour que Dieu nous protège et nous réserve un bel avenir. Que toi et moi, nous les avions lui et maman dans nos cœurs et dans nos veines, et qu’il espérait que nous ayons un jour des enfants afin de perpétuer notre belle famille.
Les larmes montèrent aux yeux d’Ester, qui ne se soucia pas de les cacher. Ce n’était pas seulement à elle qu’on avait enlevé Pippa, mais aussi à Filip et à ses grands-parents, tous morts désormais. Il fallait qu’elle la retrouve.
— Leah… commença-t-elle alors que sa sœur levait une main pour repousser une mèche de cheveux du visage d’Ester.
Elle vit alors quelque chose briller à son doigt et lui prit la main pour y admirer un anneau doré.
— Tu es mariée ?
Leah s’empourpra.
— Oui.
— Voilà donc ta nouvelle identité !
Elle opina du chef.
— Adam possède une ferme à côté de celle de Krystyna. Il est juif par son père mais sa mère est prussienne et lui a fourni des papiers bien avant la guerre, pour qu’il ne craigne rien. Du coup, en l’épousant… j’étais protégée également.
— C’est merveilleux, Leah. Quand est-ce que je pourrai le rencontrer ?
Leah parut soudain intimidée.
— Pourquoi pas… maintenant ?
— Maintenant ?!
Sa sœur se tourna alors et fit de grands signes vers la rue ; immédiatement, un jeune homme au visage rubicond vint vers elles à grands pas.
— Voici Adam Wójcik, mon mari.
Elle rit à nouveau et Ester remercia le ciel qu’une personne au moins semblât ne pas avoir été changée par la guerre.
— Enchantée, Adam, bredouilla-t-elle tout en s’efforçant d’assimiler la nouvelle.
— Moi également, Ester.
Il lui serra la main et passa un bras autour de la taille de Leah.
— Je suis vraiment heureux que vous soyez revenue saine et sauve. Leah parle tout le temps de vous. Elle vous adore.
Ester sourit, goûtant la louange. Mais au même instant, le manteau de sa sœur s’ouvrit et elle aperçut son ventre – un ventre rond, qui étirait le tissu de sa robe.
— Leah… Tu es enceinte !
Leah posa les mains sur son ventre et se pencha vers Adam.
— Oui. Papa serait content, n’est-ce pas ?
— Très ! C’est pour quand ?
— Bientôt, j’en suis à presque huit mois. Dieu merci, Ana est revenue. Elle est toujours sage-femme ?
Ester acquiesça, incapable de parler. Le souvenir de Pippa lui revint de plein fouet et elle chancela avant de s’asseoir lourdement sur les marches.
— J’espère qu’elle n’est pas trop rouillée, disait gaiement Leah. On ne devait pas tellement avoir besoin des services d’une sage-femme dans le camp, j’imagine ?
Ester se prit la tête entre les mains.
— Non, tu ne peux pas imaginer, souffla-t-elle.
Brusquement submergée par l’énormité de tout ce qu’elle avait traversé, de tout ce qu’elle avait perdu, elle se sentit défaillir et s’effondra sur les marches de la cathédrale Saint-Stanislas.
OceanofPDF.com