La sage-femme d’Auschwitz

Anna Stuart · Chapitre 30 sur 39

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La sage-femme d’Auschwitz

Chapitre 29

 

17 janvier 1945

 

Ester

 

— J’ai mal ! Pourquoi est-ce que ça fait tellement mal ? Ce n’était pas comme ça, les autres fois.

Ester regarda Ana à la lueur de la bougie et fut rassurée de voir que la sage-femme ne semblait pas perturbée. La mère en travail devant elle avait déjà eu deux enfants – envoyés à la chambre à gaz dès leur arrivée au camp. Le bébé qu’elle portait était la seule chose la rattachant encore à la vie, mais maintenant que l’heure était venue de l’accueillir, elle déclinait. Ana vint poser une main bienveillante sur son épaule et s’adressa à la Hongroise en parlant lentement allemand, seule langue qu’elles avaient en commun.

— Ça fait mal, Margarite, parce que je crois que le bébé est en position postérieure. Cela rend l’accouchement plus douloureux, car vos colonnes vertébrales sont l’une contre l’autre, mais cela ne signifie pas que la naissance sera problématique. Vous comprenez ?

— Le bébé va sortir ?

— Bien sûr. Je suis là pour ça.

— Vivant ?

— Je n’en ai pas perdu un seul, même ici, à Birkenau.

— Pas un ?

— Pas un, et je ne compte pas commencer maintenant.

Ester vit Margarite hocher la tête face à la calme assurance d’Ana et se préparer à endurer la prochaine contraction qui allait dévaster son corps affaibli. Elle ne l’enviait nullement, mais elle savait déjà que dès que le bébé serait né, Pippa lui manquerait encore affreusement. Sa fille avait plus d’un an maintenant. Ses nouveaux parents connaissaient-ils la date de son anniversaire, ou en avaient-ils inventé une, à une date bien allemande assortie d’un nom bien allemand et d’une identité bien allemande ?

Elle se sentait bouillir à l’idée qu’ils impriment ainsi leur marque sur son précieux bébé, mais elle s’efforçait de se rappeler que ce n’était pas nécessairement leur faute. Elle doutait que le Reich eût dit aux parents adoptifs que Pippa était née dans un camp de la mort, et encore moins d’une mère juive. On avait dû inventer une belle histoire – un père mort sur le front russe, une mère morte en couches, tout pour que les nouveaux parents se sentent parfaitement disposés envers leur enfant adoptif. C’était d’ailleurs tout ce qu’elle pouvait espérer, n’osant imaginer l’inverse – que Pippa soit tombée dans une famille indigne où elle serait exploitée et maltraitée, telle une Cendrillon. Elle ne voyait pas pourquoi l’administration ferait cela, mais, encore une fois, le Reich avait parfois une logique si tordue que l’on pouvait s’attendre à tout.

Pippa avait-elle un berceau douillet dans une chambre bien chauffée ? Sa pseudo-mère lui faisait-elle des câlins, lui chantait-elle des berceuses ? Ester pouvait supporter l’idée qu’on lui chante en allemand, à partir du moment où c’était avec amour. Mais souvent, au cœur de la nuit, elle se demandait comment cette femme inconnue avait réagi en découvrant le tatouage sous l’aisselle de son bébé – et en quoi cela avait affecté sa façon de traiter Pippa. Et si ce numéro qu’Ester avait tatoué pour sauver sa fille devenait au contraire ce qui allait la condamner à de mauvais traitements, voire pire ?

Arrête, se dit-elle en essayant de se concentrer sur la pauvre Margarite, qui souffrait le martyre sous ses contractions. Il ne servait à rien de spéculer sur ce qui pouvait se passer en dehors du camp. Voilà presque deux mois qu’on les avait transférées dans l’ancien camp des Roms. 1945 avait succédé à 1944, et personne n’était encore venu les libérer. En fin d’année passée, les nazis avaient commencé à déplacer des prisonniers dans d’autres sites, mais les voies ferrées avaient été bombardées et les manœuvres avaient été interrompues. Ceux restant à Birkenau, qu’ils fussent prisonniers ou gardes, étaient désormais coincés dans ces plaines venteuses et marécageuses jusqu’à ce que quelqu’un vienne les libérer. Mais même quand ce serait chose faite, qui savait à quoi ressemblait le monde extérieur, ravagé par la guerre ?

Les sirènes d’alerte aérienne retentissaient de plus en plus fréquemment ces derniers temps et des avions survolaient le camp, se dirigeant vers des cibles inconnues, leur ventre rempli de bombes. Les gardes ne prenaient même plus la peine de chercher les radios cachées et les hommes du camp voisin écoutaient tous les bulletins importants de la BBC, ainsi que des stations polonaises clandestines rapportant des informations plus locales. Ils communiquaient oralement les nouvelles aux femmes, et c’était ainsi qu’Ester avait entendu parler de Chelmno. Elle avait attrapé l’homme par la manche à travers le grillage.

— Que s’est-il passé à Chelmno ?

— Apparemment, le camp est totalement démantelé.

— Totalement ? Et les travailleurs ?

— C’est fini pour eux.

— Fini ?

L’homme avait passé un doigt en travers de sa gorge et Ester s’était sentie vaciller, avant qu’il n’ajoute :

— Enfin, tous sauf un groupe laissé sur place pour faire le ménage. Une cinquantaine de gars, à ce qu’on dit. Des gars de Łódź.

— Cinquante ?

Ester s’était accrochée à cela. Cinquante hommes, et de Łódź ! Il restait donc de l’espoir – et puis, chaque jour on parlait de l’avancée des Alliés en Allemagne et des Soviétiques en Pologne. Cet espoir l’avait stimulée plus encore que la nouvelle de la libération de Paris ou de Bruxelles. Elle imaginait Filip, dans la forêt de Chelmno, travaillant avec un groupe de camarades. Ce travail devait être très éprouvant, elle le savait. Elle avait appris ce que le Sonderkommando avait été contraint de faire ici, à Birkenau, et détestait l’idée que son mari, si doux, si gentil, ait été obligé de brûler des milliers de corps brisés. Mais s’il était vivant, elle réparerait le mal que cela lui avait fait, comme il réparerait le mal que Birkenau lui avait fait, à elle. Ensemble, ils nourriraient leur âme et leur corps. Ce serait long, mais ils y arriveraient.

La semaine précédente, les hommes s’étaient rués vers les clôtures en leur annonçant que les Russes avaient pris Varsovie. Ana avait pleuré en entendant cela. Aux dernières nouvelles, son mari et son fils aîné se trouvaient à Varsovie, mais elle ignorait s’ils avaient survécu aux soulèvements. On disait que certains étaient parvenus à s’enfuir en empruntant des passages souterrains et autres chemins secrets ; cela aussi lui redonnait de l’espoir.

Maintenant, l’Armée rouge marchait sur Cracovie et, de là, sur Oświęcim, à seulement trois kilomètres par la route. Les Allemands installés dans le village avaient été évacués et l’endroit était apparemment devenu une ville fantôme. Les Russes pouvaient très bien y être en ce moment même, et Ester priaient pour qu’ils ne s’arrêtent pas là, à se reposer dans les maisons confortables réquisitionnées par les Allemands, mais qu’ils viennent jusqu’ici – jusqu’aux enfers. On disait qu’un camp avait déjà été libéré à Majdanek, que les Allemands avaient mis le feu à tous les bâtiments avant de s’enfuir, même à ceux contenant des prisonniers, et qu’ils étaient tous sur les dents.

— Ce bébé est en train de me couper en deux, cria Margarite en pleurant. Je vous jure qu’il me coupe en deux, vraiment.

Elle griffa le mur, faisant tomber un joli dessin qui représentait un arbre ; Ester s’empressa de le ramasser.

— Mais non, lui assura Ana. C’est ce que vous sentez, mais ce n’est pas le cas. Si cela peut vous consoler, sachez que le bébé ne souffre probablement pas, lui.

Ester vint frictionner le bras de la parturiente tandis que la contraction passait, lui offrant un bref moment de répit.

— Peut-être que le bébé n’a pas envie de venir avant que ce monde soit en paix, dit Naomi, pensive, depuis son lit sur le sol où elle berçait Isaac au creux de ses bras.

— Dans ce cas, dites à ces maudits Soviets de se dépêcher, parce que je n’en peux plus, haleta la Hongroise, à nouveau prise par une contraction.

— Bloc maternité. Au rapport ! lança une voix à l’extérieur.

Ester regarda Ana, affolée. Il n’y avait pas eu d’appel depuis plusieurs jours. De nombreux SS étaient partis, saisissant l’occasion d’escorter des détenus vers l’ouest. Mandel avait disparu avant Noël, Grese la semaine précédente, et les gardes qui restaient n’avaient pas le zèle sadique des deux femmes. Les seuls bâtiments qui demeuraient activement surveillés étaient ceux du Kanada, où Naomi et ses collègues travaillaient toujours pour trier la montagne d’effets personnels laissés par les déportés gazés en masse en novembre, ainsi que les cuisines. Mais voilà que maintenant, elles entendaient à nouveau le bruit caractéristique des bottes sur le sol gelé, et celles qui n’avaient pas voulu se réveiller en entendant les cris d’agonie de la pauvre Margarite se redressèrent d’un bond sur leurs lits de fortune.

— Au rapport ! On s’en va, mesdames. On quitte le camp.

Quitter le camp !

Tout à coup, la lumière de torches surgit dans le baraquement, illuminant par à-coups les dessins d’enfants disparus dans les chambres à gaz et une cinquantaine de visages affolés. Ester vit Naomi se précipiter pour cacher Isaac, mais les gardes étaient trop pressés pour s’attarder sur qui que ce soit.

— On y va, dit l’un.

— Où ? demanda Ester.

— À l’ouest.

— Mais… les trains ne fonctionnent pas.

L’homme la regarda avec un rictus.

— Eh bien, tu as deux pieds, pas vrai, petite youpine ? On marche jusqu’aux gares de Gleiwitz et Wodzisław Śląski.

— Mais c’est à des kilomètres ! protesta une femme.

— Raison pour laquelle il faut y aller maintenant. Tout de suite !

Il perdait patience et saisit le fusil accroché dans son dos, mais, de l’autre côté de la porte, il faisait un noir d’encre sur la neige gelée et les femmes hésitaient encore.

— Vous n’aimez pas le froid ? aboya-t-il. Dans ce cas, vous préférez peut-être qu’on vous réchauffe, hein ? Aufseherin, donnez-moi les allumettes.

La menace fit mouche et tout le monde se précipita vers la sortie en s’enveloppant de couvertures. Si rebutante que fût la nuit glaciale, personne n’avait envie de finir brûlé vif comme les pauvres prisonniers de Majdanek. Ester regarda Ana, qui regarda Margarite, puis fit un pas vers l’officier.

— Cette femme est en travail, elle ne peut pas marcher.

L’homme l’avisa de haut en bas.

— Très bien. Qu’elle reste ici, avec toutes celles trop faibles pour se lever. Les autres, vous…

— Elles ne peuvent pas rester seules, intervint Ana. Je m’occuperai d’elles.

— Vous voulez rester ici ? Avec elles ?

— Ce sont mes patientes.

— Elles sont mortes d’avance. L’eau et l’électricité vont être coupées. Il n’y a pas de combustible, pas de nourriture, et personne pour vous protéger quand les Rouges débarqueront. Vous êtes au courant de ce qu’ils font aux femmes ? Si vous croyez qu’ils vont vous sauver en arrivant, réfléchissez-y à deux fois. Vous serez bien mieux avec nous.

Ana coula un regard à Ester et lut dans ses pensées – que pouvait-il y avoir de pire que ce qu’elles vivaient ici ? En même temps, qui aurait pu imaginer tout cela avant qu’elles le voient de leurs propres yeux, alors, comment savoir ? Un frisson lui parcourut l’échine à l’idée que leurs « libérateurs » puissent se comporter encore plus mal que les nazis, mais elle se rappela alors que c’était un nazi lui-même qui affirmait cela. Ils étaient tous façonnés dans le même moule que Goebbels, et si cet imbécile de garde pensait réellement qu’il les « protégeait », quel crédit pouvait-on lui accorder ? De toute façon, elle ne pouvait pas laisser Ana seule ici.

— Je reste aussi. Je suis responsable de plusieurs patientes qui ne peuvent pas quitter leur lit.

— Vous aussi ? Vous êtes folle. Je ne crois pas que…

À cet instant, on entendit un bruit de pas dehors et une voix brutale et autoritaire s’éleva :

— Pourquoi est-ce que ça traîne comme ça ? Ces gardes sont-ils donc tous incompétents ?

L’officier regarda autour de lui, l’air paniqué.

— Bon, fit-il. Restez avec les mourantes si ça vous chante. Les autres, dehors !

Sur ce, il attrapa Naomi par le bras. Dans un geste réflexe, Ester tira une couverture sur le petit Isaac qui, par chance, dormait encore profondément.

— Elle est infirmière, elle aussi, dit-elle.

— Pas question, objecta le garde, exaspéré. Ça suffit comme ça. Elle part avec nous. Allez, dehors !

Naomi jeta à Ester un regard désespéré mais le garde lui avait braqué son fusil dans le dos et elle n’eut d’autre choix que de suivre le mouvement. Dehors, Ester entendait des cris et des pleurs, le claquement des fouets et les aboiements des chiens. Au moment de franchir la porte, Naomi posa des yeux affolés sur la couverture. Croisant son regard, Ester hocha la tête en guise de promesse qu’elle veillerait sur Isaac, mais tout allait bien trop vite. Pourquoi n’avaient-elles pas anticipé cela ? Pourquoi n’étaient-elles pas convenues d’un plan pour se retrouver, au cas où elles seraient séparées ? Tout ce qu’Ester savait sur son amie, c’était qu’elle venait d’une ville grecque appelée Salonique. Ce ne serait pas suffisant.

— Łódź ! cria-t-elle derrière elle. Cathédrale Saint-Stanislas !

C’était tout ce qui lui était venu à l’esprit, mais elle ne savait même pas si Naomi l’avait entendue car la clameur s’élevant de la masse des prisonnières rassemblées était désormais si forte qu’elle masquait même les pleurs d’Isaac, qui venait de se réveilleur seul, par terre. Ester courut le prendre dans ses bras pour le bercer et l’aider à se rendormir, mais l’enfant semblait avoir perçu l’atmosphère de peur l’environnant et ne parvenait pas à s’apaiser.

— Emmène-le ici, dit Ana en désignant l’ancienne chambre de la kapo, dans le fond.

Klara était morte deux jours après leur arrivée dans l’ancien camp des Roms, et avait poussé son dernier souffle sans un mot, une larme roulant sur sa joue. Son départ avait été un soulagement pour toutes et personne n’avait voulu reprendre la tête du baraquement, ou l’abri de cette unique chambre individuelle.

— Et n’en ressors pas avant qu’il n’y ait plus un bruit dans le camp, ajouta Ana.

Ester s’exécuta et alla s’enfermer dans la chambre avec le bébé, qui se cabrait maintenant de colère en hurlant.

— Chut, Isaac, s’il te plaît. Ça va aller, je suis là.

Mais elle n’était pas sa mère. Elle avait beau aimer cet enfant, elle ne serait jamais sa mère. Elle n’avait pas les gestes de Naomi, la voix de Naomi, l’odeur de Naomi, et surtout, elle n’avait pas son lait – et Isaac le savait. Qu’avaient-elles fait ?

Déjà, elle entendait un mouvement de foule en direction de la sortie du camp. Discrètement, elle alla jeter un coup d’œil par la fenêtre. Le spectacle qu’elle vit alors fut l’un des pires auxquels elle ait assisté à Birkenau. Il faisait encore noir et la nuit était loin d’être finie, mais les projecteurs braquaient leurs feux cruels sur la foule amassée sur la route. Les prisonniers avançaient lentement, portant des vêtements en lambeaux et des chaussures tellement usées que beaucoup avaient les orteils à l’air. Le vent soufflait, fouettant les minces protections qu’ils avaient sur eux et projetant de la neige sur leurs visages hagards.

Les SS, vêtus d’épais manteaux, de casquettes et de gants, les dirigeaient à coups de fouet en direction des portes, après lesquelles s’étalait la campagne noire et gelée. Il devait faire moins dix degrés sous zéro et même les chiens grelottaient, mais les gardes se montraient sans merci. Toute personne qui tombait était abattue sur-le-champ, et les pauvres prisonniers se serraient les uns contre les autres, leurs souffles mêlés formant au-dessus d’eux un nuage de buée évoquant un appel à l’aide collectif.

Ester fut si choquée que le petit Isaac le sentit et se mit soudain à gémir doucement contre sa poitrine. Jusqu’où iraient-ils ? Ils n’y arriveraient jamais. Même des personnes chaudement vêtues et bien nourries n’y arriveraient pas, alors quelles chances avaient ces pauvres prisonniers n’ayant plus que la peau sur les os ? Et Naomi était avec eux…

Dans la grande salle, elle entendit Margarite atteindre le stade critique du travail mais elle ne pouvait rien faire d’autre que rester là, à bercer Isaac et prier pour Naomi tandis que le camp se vidait autour d’elles. Elle rêvait depuis longtemps de voir s’ouvrir les portes de Birkenau, mais pas ainsi, pas pour une marche forcée dans les abysses. Une fois que les dernières colonnes de prisonniers furent sorties du camp pour disparaître dans la nuit noire, elle entendit les grilles se refermer et être sécurisées par des chaînes. Il y eut ensuite un bruit sec et bref comme on coupait l’électricité, et Ester eut soudain la terrible certitude qu’elles allaient périr seules ici.

Elle retourna dans la salle et distingua à grand-peine Ana sortant un bébé d’entre les jambes de Margarite.

— C’est une fille, dit la sage-femme. Une belle petite fille, en bonne santé.

Margarite prit l’enfant dans ses bras et déposa un baiser sur sa tête avec une infinie tendresse.

— Coucou, mon bébé, dit-elle. Bienvenue parmi nous. Tu arrives juste à temps pour mourir avec maman.

— Margarite, ne dites pas ça ! protesta Ester.

La mère eut un geste vague et las avant de souffler :

— Où allons-nous trouver à manger ?

Ester emmaillota Isaac dans sa couverture et se dirigea vers la porte. Le camp était plongé dans un silence surnaturel. Les rangées de baraquements couverts de neige s’étendaient devant elle, vidés de leurs occupants. Elle aperçut les silhouettes d’une poignée de gardes dans le périmètre et de quelques travailleurs continuant de démanteler les fours crématoires dans le fond, près des arbres ; mais à part cela, Birkenau était vide.

Les bâtiments des cuisines et des latrines étaient plongés dans le noir. Le seul bruit que l’on entendait était le gémissement des mourants. De toute évidence, les Allemands avaient abandonné derrière eux tous ceux qui n’en avaient plus pour longtemps – ainsi que Margarite, Ester, Ana et Isaac. Ester regarda le petit garçon. Elle ne le laisserait pas mourir. Naomi avait peut-être disparu dans l’enfer de la nuit, mais elles étaient là, à l’abri, dans un endroit qu’elles connaissaient. Elles avaient une chance de s’en sortir.

— Le Kanada, dit-elle soudain. Nous allons entrer dans le Kanada.

— Bonne idée, dit Ana en la rejoignant sur le seuil. Dès qu’il fera jour, nous irons nous installer là-bas, en priant pour que les Russes ne soient pas loin. Ce doit bien être le cas, si les Allemands ont pris la fuite ?

Ester repensa à ce que le garde avait dit à propos des Russes mais refoula cette idée. Elles aviseraient, le moment venu – si le moment venait.

— Comment fait-on pour entrer dans cet endroit ? demanda-t-elle. Je n’y ai jamais mis les pieds.

— Nous aurions bien besoin de Naomi, soupira Ana.

Le regard perdu dans le camp désert, Ester berçait Isaac en essayant de faire cesser ses pleurs.

— Ce petit bout de chou aussi, dit-elle tristement.

— Une chance que je sois là, alors, fit soudain une voix familière.

Elles se figèrent.

— Naomi ?

— Vous voulez bien m’aider à sortir de là ?

À côté d’elles, la pile de cadavres bougea légèrement et Ester fit un bond en arrière, effrayée. Mais c’est une Naomi bien vivante qui émergea bientôt d’entre les corps squelettiques et, tout à coup, ce fut comme si le soleil venait de se lever sur Birkenau.

— Naomi !

Ester courut jusqu’à elle et la serra dans ses bras. Sentant sa mère, Isaac se mit alors à gazouiller.

— Comment as-tu… ?

La jeune Grecque haussa les épaules.

— Oh, c’est simple. Il faisait noir, c’était le chaos… Personne ne semblait tenir de comptes, alors j’ai juste pris la tangente, discrètement, et je me suis faufilée sous… sous…

Elle hésita un instant en considérant sa macabre cachette.

— Sous ces aimables dames. Qui m’ont protégée. Jusqu’à ce que je ne craigne plus rien.

— Plus rien ?

Ester balaya du regard le camp vide et sombre.

— Non, plus rien, confirma Naomi. Parce que je suis avec toi, Ana et Isaac. Que demander de plus ?

Ester avait bien quelques idées, mais, Naomi étant littéralement revenue d’entre les morts, elle retrouvait un peu d’espoir. Ce qui devrait sûrement les aider à tenir le coup.

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