La sage-femme d’Auschwitz
Chapitre 12
12 septembre 1942
Ester
Un silence surnaturel régnait sur le ghetto. C’était le jour de la fête de Roch Hachana, mais personne ne la célébrait. Il n’y avait plus de familles autour des tables, et personne n’avait d’appétit. Aucun enfant ne courait dans les rues, ne jouait à la corde ou ne jetait de cailloux sur une marelle tracée dans la boue. Aucune vieille dame n’était assise sur son seuil, à surveiller les petits ou à éplucher sa maigre ration de légumes. Aucun bébé ne pleurait, et les seules larmes qui coulaient étaient celles des mères à qui on les avait arrachés.
Toute la semaine, la police juive et leurs maîtres de la SS avaient terrorisé le ghetto, évacuant tous ceux qui n’étaient pas aptes au travail. Ils avaient vidé des maisons, rayé des noms sur des listes, sorti des enfants de greniers, de tonneaux, extrait des bébés de tiroirs, de puits et de tout autre endroit pouvant servir de cachette. Ils avaient enfoncé leurs baïonnettes dans le moindre canapé, le moindre matelas, avaient fait des trous dans les murs et lâché des chiens dans les caves et les remises. Les rues menant à Marysin étaient remplies d’enfants terrifiés tenant la main de vieillards hagards et, chaque jour, un train puis un autre les avait tous emportés.
Les seuls bruits qu’on entendait désormais étaient ceux des machines à coudre ou à embosser le cuir et des métiers à tisser, cependant que le ghetto travaillait pour vivre une vie qui n’avait plus grand intérêt pour personne. À quoi bon vivre sans une génération pour montrer le chemin, et une autre pour prendre la relève ? À quoi bon travailler encore, s’il s’agissait uniquement de prolonger de quelques jours cette existence misérable ?
Certains avaient survécu. Ruth et Sarah étaient sorties de leur cachette la veille et revenues chez elles, mais Martha était partie, refusant de laisser ses enfants prendre le train sans elle ; depuis, Noah restait dans un coin, où il tirait sur ses boucles brunes en pleurant. Il avait essayé de suivre sa famille, mais avait été repoussé des wagons à bestiaux bondés – ses larges épaules valant trop aux yeux des nazis pour le laisser filer.
La famille Pasternak-Abrams était réunie autour de la table. Personne n’avait envie de manger.
— Ils nous auront, la prochaine fois, dit Ruth d’une voix chancelante mais sur un ton définitif.
— La prochaine fois, oui, répéta Sarah en regardant le sol. Tu devrais partir, Ester. Partez donc, Filip et toi, comme on l’a fait pour Leah. Je serais prête à mourir pour que vous puissiez le faire, sincèrement.
— Moi aussi, renchérit Ruth. Sans une hésitation.
Les maris posèrent un bras sur les épaules de leur femme en hochant la tête solennellement.
— Nous avons survécu, dit Mordecai. Nous avons été jeunes, nous avons eu des enfants, nous avons été heureux de nombreuses années, mais vous… vous êtes jeunes. Ester, essaie donc d’entrer en contact avec Ana et Bartek. Partez d’ici et vivez – pour vous, pour nous, et pour les enfants qui perpétueront nos lignées.
Il ouvrit les mains devant lui et conclut d’une voix tremblante :
— Je vous en prie. Il faut que vous essayiez. Faites-le pour nous.
Ester regarda Filip. Elle résistait à l’envie de partir depuis longtemps déjà, convaincue qu’on avait besoin d’elle dans le ghetto. Mais à quoi servirait une infirmière sans patients désormais ? Une sage-femme sans futures mères ? Pourtant, elle se sentait coupable à la simple idée d’envisager la fuite. Filip passa un bras chaud et rassurant autour de sa taille et déposa un petit baiser sur sa joue.
— Il est temps, en effet, dit-il. N’est-ce pas, Ester ?
Elle fit non la tête, les yeux embués de larmes ; mais la vérité, c’était qu’elle ne savait plus du tout que faire, alors que cela paraissait si clair pour ses proches.
— Oui, il est temps, concéda-t-elle.
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