La Traversée de Bondoufle

Jean Rolin · Chapitre 1 sur 35

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La Traversée de Bondoufle

Lorsque Dieu a créé le...

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© P.O.L éditeur, 2022

ISBN : 978-2-8180-5492-5

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Lorsque Dieu a créé le lapin, s’attendait-il à ce qu’on le retrouve si nombreux, de nos jours, à Aulnay-sous-Bois ? Le 2 août 2020, pour ce qui me concerne, vers 8 heures du matin, au moment où le bus 609, venant de l’avenue Georges-Braque, avant de s’engager sur le cours Salvador-Allende contournait le rond-point de l’Europe, j’ai remarqué que le terre-plein central de celui-ci était occupé par plusieurs dizaines de lapins, isolés ou par groupes, assis pour la plupart, ou donnant l’illusion d’être assis, dans la même position qu’adoptent volontiers leurs congénères en peluche. Le terre-plein, quant à lui, présente une forme elliptique et une surface irrégulièrement bosselée, à la manière d’une pizza dont on aurait nonchalamment surveillé la cuisson. Si l’herbe dont il est planté est encore assez fraîche, en ce début du mois d’août, c’est sans doute parce que l’intensité de la circulation, autour du rond-point, la préserve de tout piétinement, au moins dans la journée, et parce qu’elle bénéficie çà et là de l’ombre ménagée par des arbres dont plusieurs atteignent des proportions forestières. Outre les lapins, on y observe une faune plus clairsemée, habituelle en de tels lieux, d’étourneaux et de corneilles, de pies et de mouettes rieuses.

Trois semaines après cette première approche, de retour à Aulnay-sous-Bois, j’ai dormi dans un hôtel voisin du rond-point de l’Europe, de telle sorte qu’au crépuscule, puis au lever du jour, j’ai pu satisfaire, et même bien au-delà, ma curiosité vis-à-vis de l’activité des lapins. Pendant la nuit, sans bouger de mon lit, dans le cadre de l’unique fenêtre, celle-ci de la taille d’un hublot mais de forme carrée, je voyais s’inscrire, à l’exclusion de tout autre détail évoquant un paysage quelconque, une masse compacte de feuillage brassée en tous sens par le vent : un vent violent et chaud, qui s’était levé en fin de journée et devait souffler jusqu’au matin. Vue ainsi, baignée dans une lumière verdâtre, et sans aucune indication du contexte, cette masse de feuillage, qui appartenait à un arbre situé en lisière du parc Robert-Ballanger, à quelques mètres de la fenêtre, me donnait l’impression d’être collée à celle-ci et sur le point de passer au travers, un peu comme si ma chambre avait été posée sur le fond de la mer, au milieu d’un champ d’algues agitées violemment par les courants. La veille, dans l’après-midi, avant de procéder à l’inspection crépusculaire des lapins du rond-point, et alors que je m’efforçais de reconstituer l’itinéraire qu’avaient dû emprunter les pionniers de cette colonie, venus selon toute vraisemblance du parc du Sausset à travers le parc Robert-Ballanger, j’avais remonté le boulevard Georges-Braque, puis la D 370 jusqu’au point où celle-ci franchit par au-dessus l’autoroute A 3. Pour en arriver là, il faut d’abord longer l’un des petits côtés du parc Robert-Ballanger, puis traverser la D 40, laquelle marque la limite sud des friches de l’usine PSA, auparavant Citroën, qui entre sa création, en 1973, et sa fermeture quarante ans plus tard, a produit quelque huit millions et demi de véhicules, et transformé en profondeur tant le peuplement que la topographie d’Aulnay-sous-Bois. De ces friches, on ne distingue depuis la D 370 que de lointains parkings, sur lesquels scintillent les toits de plusieurs centaines de voitures rangées avec autant de soin que s’il s’agissait d’une collection de miniatures, et plus près, en contrebas de la route, une sorte de bassin en forme de trapèze, tantôt rempli d’eau et tantôt découvrant un fond craquelé où des herbes folles poussent selon une trame régulière. Comme ce bassin, du côté où la chaussée de la D 370 le domine de plusieurs mètres, présente une ouverture caverneuse dont on ne voit pas où elle mène, mais sans doute nulle part où l’on ait envie d’aller, je l’avais d’abord envisagé comme une sorte d’arène propice à des combats de fauves et de gladiateurs, l’ouverture mystérieuse servant à l’introduction des premiers, jusqu’à ce que la consultation de vieilles images de l’usine me fasse découvrir qu’il s’agissait d’un circuit pour les essais d’automobiles. Au-delà de ce bassin, les friches sont masquées, depuis la route, par un fourré suffisamment épais pour qu’un rossignol, en saison, parfois s’y fasse entendre, son chant assez puissant pour dominer le bruit de la circulation. Puis ce sont d’un côté les hideux empilements du centre commercial O’Parinor, de l’autre le chantier du Grand Paris Express – et plus précisément le « Centre de tri et d’évacuation des déblais » de ce chantier – et devant l’entrée de celui-ci une décharge sauvage de dimensions familiales. Enfin on enjambe une bretelle d’accès à l’autoroute A 3, puis cette autoroute elle-même, et on a devant soi un champ immense, planté de maïs en train de sécher sur pied, et qui est dans cette direction la première occurrence de la campagne aux portes de Paris. Dans le détail, on remarque qu’un peu plus loin que le maïs c’est du blé qui pousse, ou de l’orge, il est difficile d’en juger à cette distance, et qu’au-delà du champ, au nord-ouest de celui-ci, un renflement boisé, allongé sur l’horizon, marque l’emplacement du parc de la Patte d’Oie à Gonesse. À mi-distance environ de ce parc, un renflement plus modeste, à la limite nord du champ planté de blé ou d’orge, accueille un petit jardin assez inattendu dans ce contexte, à la fois verger et potager, mais beaucoup trop éloigné, en fait, pour que ce détail soit perceptible de là où nous nous trouvons pour le moment.

Ainsi, ce qui s’étend devant nous, ce serait la campagne ? Sans doute, puisque la terre y est nue, ou du moins exempte de constructions, et qu’il y pousse du maïs ou d’autres plantes comestibles. D’ailleurs lorsqu’il fut question d’édifier sur ce champ-là, précisément, celui que l’on a sous les yeux, un complexe de loisirs et de commerces à l’enseigne d’Europa-City, comportant une piste de ski praticable en toutes saisons, comme à Dubaï, c’est la vocation agricole et nourricière du terrain qui a été mise en avant pour combattre le projet et entraîner finalement son abandon. En attendant, elle ne paie pas de mine, cette campagne. Sur la gauche de la D 370, dans la verdure, une palissade masque l’entrée de ce qui est apparemment un terrain destiné aux gens du voyage et accueillant un habitat semi-nomade, caravanes et maisonnettes en préfabriqué, comme il s’en rencontre beaucoup, désormais, dans la région parisienne. Un nombre variable de chiens, de un à trois selon la saison, veille sur cette enclave, et quel que soit leur nombre ils se mettent infailliblement à aboyer dès que j’apparais, pourtant à bonne distance, de l’autre côté de la route, avec un tel entrain que le bruit de ces aboiements, comme un peu plus bas le chant du rossignol, s’impose par-dessus le vacarme de la circulation, incessante en semaine sur la D 370, auquel s’ajoutent le sifflement des avions d’affaires sur le point d’atterrir au Bourget, et le son plus grave des avions de ligne décollant de Charles-de-Gaulle. Du côté droit de la D 370, sous deux grands panneaux publicitaires, un chemin creux – dont il apparaît bientôt, au nombre de kleenex chiffonnés dont il est parsemé, que certains font un usage indu – s’enfonce sur une centaine de mètres entre le champ planté de maïs et une haie dominant le bas-côté de l’autoroute. Même au printemps, quand la haie qui le borde est fleurie, ce chemin n’invite pas à s’y aventurer, et d’ailleurs, pour autant que l’on puisse voir, il ne mène nulle part.

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