La Traversée de Bondoufle
C’est à travers les maïs...
C’est à travers les maïs aux feuilles crépitantes, une fois de plus, que le 30 septembre, en fin de matinée, je sortis de Villiers-le-Bel par le chemin des Âniers. Quelques minutes à peine après avoir gagné la campagne, on tombe sur une première décharge – elles sont si nombreuses, en Île-de-France, qu’il y a quelque chose de fastidieux à les mentionner toutes, mais peut-être cette insistance, à la longue, contribuera-t-elle à les faire disparaître, ou au moins à couvrir d’opprobre leurs auteurs –, puis sur une enclave boisée et clôturée, au milieu des champs, abritant un ou deux bâtiments à usage d’habitation, pour autant que l’on puisse en juger à travers le feuillage qui les masque, et donnant sur le chemin par un haut portail en fer, d’un noir mat, surmonté d’une caméra de surveillance et rehaussé d’un panneau « chiens méchants », au pluriel. Et ce qui ajoute à l’étrangeté de cette enclave, c’est que par cette journée encore chaude de la fin septembre, la cheminée de l’un des bâtiments dégage une fumée abondante : enfin je m’en voudrais d’attirer les soupçons sur la personne, sans doute irréprochable, qui possédait ce terrain à l’automne 2020, mais le fait est qu’environ un an plus tard, dans les premiers jours du mois d’août, repassant par le même chemin je constaterai que la caméra de surveillance et le panneau « chiens méchants » ont disparu, que les bâtiments ont apparemment été détruits et que le terrain lui-même, dans son ensemble, est devenu une décharge, de même qu’une partie du champ adjacent. Dans le même registre – celui de la destruction –, au niveau du carrefour formé par le chemin des Âniers et celui, perpendiculaire au précédent, que je devrai emprunter par la suite, la carcasse calcinée d’une voiture, et celle d’un scooter, témoignent de la porosité de la limite entre ville et campagne. À cheval lui aussi sur l’une et l’autre, le garage Saint-Pierre, établi un peu en retrait du réseau routier et au bord d’un chemin rural, aligne sur le bas-côté de ce dernier une longue file de véhicules disparates, certains en bon état, d’autres portant les marques d’un séjour prolongé dans la nature. Chaque fois que je suis passé devant, il provenait de l’intérieur du garage un bruit de meuleuse. Et quand on le recherche sur Google Maps, à côté de la pastille le désignant comme le garage Saint-Pierre, une autre, rédigée en caractères cyrilliques, et destinée par conséquent à un public restreint, le signale comme le « Vlado Garaj ».
À la sortie du petit bois abritant le château d’eau de Villiers-le-Bel, le chemin qui mène à Écouen n’est accessible qu’après que l’on a marché sur la bordure d’un champ, en prenant garde de piétiner ce dont il est planté. (Plus tard, j’observerai que des marcheurs et des cyclistes moins scrupuleux, ou plus pressés, ont choisi de traverser ce champ en diagonale, les traces de leurs passages successifs finissant par présenter l’aspect d’un chemin régulier : et plus tard encore, quand le maïs aura atteint son plein développement, il faudra passer au travers à la manière de Cary Grant dans La Mort aux trousses.) Puis de part et d’autre ce sont des champs nus qui s’étendent, au-dessus desquels un faucon crécerelle vole à basse altitude, longuement, sans rien trouver à se mettre sous la dent : et une fois de plus les effets conjugués du silence, de l’ampleur du paysage, de ses ondulations et de sa vacuité engendrent un sentiment proche de celui que l’on pourrait éprouver en pleine mer, sauf qu’en se retournant on découvre les toits et les pinacles du château d’Écouen émergeant peu à peu de la forêt qui l’entoure. Quant à la ville d’Écouen, on y entre à pied par la rue du Bicentenaire, et on en ressort presque aussitôt par le chemin du Buquet qui bientôt croise le chemin de la Voie profonde. Rien qu’à cause de son nom, on est tenté de prendre celui-ci, mais on poursuit tout de même sur le précédent, et cette erreur, car c’en est une, nous mène à un grand verger où la cueillette des pommes, là aussi, est en cours. Parfaitement alignées, les rangées d’arbres font alterner ceux qui portent des pommes rouges et ceux qui en portent des jaunes : encore serait-il plus exact d’écrire qu’ils les portaient, car désormais presque toutes ces pommes sont à terre, et c’est au tapis qu’elles forment au pied des arbres, tantôt jaune et tantôt rouge, que l’on remarque cette disposition alternée. De retour dans la bonne voie, on s’y heurte à une flaque de boue apparemment infranchissable, on la franchit cependant, on aperçoit au loin une jeune fille issue des Écuries de Mauduire lancée à la poursuite d’un chevreau et le rattrapant, offrant ainsi une image qui pourrait faire la couverture un peu niaise d’un livre pour enfants, puis un verger de pommiers, de nouveau, s’étend sur la gauche du chemin, et de nouveau la cueillette des pommes y bat son plein. Le verger est protégé sur toute son étendue par un filet, et c’est à travers les mailles de celui-ci que l’on voit travailler les cueilleurs, sans autre outillage que de courtes échelles et des brouettes, et s’interpellant dans une langue que je ne reconnais pas mais que j’imagine pouvoir être un dialecte kurde. Pendant ce temps, leur chef, assis aux commandes d’un tracteur, s’arrête pour ramasser des fruits au pied d’un grand noyer planté au bord du chemin. Et si on se retourne à ce moment-là, de nouveau c’est le château d’Écouen que l’on découvre à l’arrière-plan, mais présentant cette fois non seulement ses toits mais toute sa façade, et donnant ainsi l’illusion de s’être élevé depuis tout à l’heure de plusieurs mètres.
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