La Traversée de Bondoufle
Sur la rive droite de...
Sur la rive droite de la Seine, face à Corbeil-Essonnes, c’est par la rue de la Montagne-du-Perray que l’on atteint ce parc, en fait un petit bois, qui porte le nom de François Mitterrand. De ce parc où j’étais entré par une voie régulière, le samedi 27 mars dans la matinée, je suis ressorti peu après par une brèche dans le mur qui l’entoure, non par volonté de transgresser quoi que ce soit, en l’occurrence, mais parce que c’était le chemin le plus court, et dont le piétinement attestait qu’il était souvent emprunté, pour rejoindre la rue du Golf-de-Villeray, à Saint-Pierre-du-Perray, qui marque la limite entre les champs et un vaste quartier pavillonnaire. Alerté par une première plaque portant le nom d’Arthur Rimbaud, puis par une seconde qui, plus étrangement encore, portait celui de Marguerite Duras, j’ai constaté que toutes les voies de ce lotissement étaient nommées d’après de grands auteurs dont seuls deux étaient contemporains, et parmi lesquels c’était Victor Hugo qui se taillait la part du lion, une des voies portant son nom, deux autres celui d’une de ses œuvres, et une quatrième celui de l’île où il s’était volontairement exilé. Puis la route du Golf, s’émancipant de la littérature, filait droit entre deux champs couverts de jeunes pousses de blé, que les nuages, selon qu’ils masquaient ou non le soleil, faisaient passer continuellement de l’ombre à la lumière, et d’une nuance de vert à une autre. Et en toute saison, que le blé soit mûr ou qu’il ait encore l’apparence du gazon, on voit à l’horizon s’élever au-dessus de la forêt de Bréviande les dix pylônes supportant les antennes de la base de Sainte-Assise, dédiée aux communications avec les sous-marins en charge de la dissuasion nucléaire.
Entre le golf de Villeray et l’orée de la forêt de Sénart, l’allée Royale – conçue à l’origine pour les chasses de Louis XV et jamais empruntée, semble-t-il, par ce dernier – court sur plusieurs kilomètres, non moins rectiligne que son équivalent villepreusien, et non moins monotone, plantée de séquoias d’une taille encore trop modeste pour parvenir à rompre cette monotonie. Là où l’allée se termine, au seuil de la forêt, des chants de pinsons se font entendre, triomphants, et le sol est tapissé de jonquilles et d’anémones des bois : tout cela est de saison.
Si le nom de la forêt de Sénart me dit encore quelque chose, c’est pour y avoir vendu des pommes, un demi-siècle auparavant, pendant quelques jours, pour le compte d’un entrepreneur un peu louche qui présidait à cette activité depuis un pavillon situé non loin de là, à Brunoy. Les pommes étaient présentées dans des cagettes, celles-ci disposées sur le bas-côté d’une route qui pouvait être la N 6 ou la D 33, et bien qu’il s’agît en fait de goldens importées d’Italie elles étaient supposées avoir été cueillies la veille dans des arbres de la forêt, tant la prédilection pour les circuits courts et les produits locaux exerçait déjà son empire. D’autre part les travailleuses du sexe étaient alors nombreuses, dans ce secteur de la forêt de Sénart, et cette activité s’y est manifestement maintenue, puisque le samedi 27 mars c’est encore l’une d’elles que j’aperçois tout d’abord, alors que j’approche du carrefour de Quincy, en train de se démaquiller, ou de procéder à d’autres soins, à l’abri d’un parapluie ouvert dont la couleur rouge framboise fait qu’il ne passe pas inaperçu. Au niveau de ce même carrefour, un chauffeur de taxi, à quatre pattes, est occupé à ramasser de la terre forestière afin d’en garnir son jardin. Puis pour rejoindre Boussy-Saint-Antoine j’ai dû emprunter le chemin, dit « route des Uzelles », qui avant d’entrer dans Quincy passe sous la D 33 par un tunnel, la voûte de celui-ci ornée d’une fresque réalisée en 2020 par un ou plusieurs artistes du nom d’ARMCrew, en hommage à un certain Jacques Frade, mort à vingt-deux ans, un quart de siècle plus tôt, dans des circonstances dont cette œuvre d’art ne dit rien.
Si, au moment de quitter la forêt de Sénart, on consulte encore une fois la carte au 1/25 000e, on observe que la campagne, zébrée de voies rapides et de lignes à grande vitesse, grignotée par les zones d’activités et les déchetteries, est parvenue néanmoins à préserver quelques enclaves le long du cours de l’Yerres. Ainsi à Boussy-Saint-Antoine, lorsque l’on vient de la gare, une fois traversé le parking du centre commercial, sitôt que l’on s’engage dans la rue du Moulin-de-Jarcy, on se retrouve au milieu d’un paysage si parfaitement rustique, tel qu’il m’apparut dans la matinée du 29 mars – berges de l’Yerres ombragées de grands arbres, nénuphars et roseaux, prairies toutes brillantes de rosée et parsemées de chevaux en pâture –, que l’on est tenté de se demander s’il ne s’agit pas d’un décor. Ce qui est d’ailleurs en partie vrai : car si cet environnement a été si bien préservé, il le doit sans doute à la présence d’un bâtiment historique que l’on peut louer pour des réceptions ou des séminaires, ce moulin de Jarcy qui a donné son nom à la route, et à celle d’un centre équestre d’où sont issus les animaux – chevaux, ânes ou poneys – épars dans les prés.
C’est dans le bois que j’ai dû traverser, par la suite, pour rejoindre l’Yerres au niveau de son confluent avec la Rigaude, c’est dans ce bois que pour la première fois, en 2021, j’ai entendu chanter le coucou, et c’est également là que j’ai découvert une chose que nul n’est censé ignorer, à savoir que les écureuils poussent des cris, comme le fit à mon approche un spécimen de cette espèce qui peut-être m’avait pris pour une martre des pins, ou une pie, ou tel autre prédateur susceptible de nuire à sa progéniture.
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