La Traversée de Bondoufle
À peine sorti de Bessancourt,...
À peine sorti de Bessancourt, on tombe sur une décharge sauvage dont les deux plus grosses pièces sont des carcasses de voitures préalablement incendiées. Puis le chemin franchit par au-dessus l’autoroute A 115, traverse une de ces enclaves où des caravanes de standing voisinent avec des maisons en préfabriqué, enjambe une nouvelle décharge de dimensions plus modestes que la précédente, passe sous une ligne à haute tension, devient assez meuble pour que l’on y relève les traces récentes de plusieurs motos tout-terrain. Bois sur la gauche, champ labouré sur la droite, tout indique que l’on est à nouveau dans la campagne. Cela se passe à la fin du mois de novembre 2020, environ quatre semaines après l’entrée en vigueur du second confinement : autant dire que l’on ne risque pas, a priori, de croiser beaucoup de monde en chemin. Bientôt le bois s’étend des deux côtés, et l’on y remarque, parmi des arbres dont certains sont morts ou du moins envahis par le lierre et d’autres plantes parasites, un étrange monticule de terre ocre, haut de plusieurs mètres, en partie nu et en partie couvert de buissons, dont la forme et l’aspect évoquent ceux d’une gigantesque termitière. Là où le chemin s’élargit, bordé de part et d’autre, désormais, par des champs plantés de jeunes pousses vertes, j’observe qu’au-dessus d’un autre bois dans lequel il va bientôt s’engager, la brume matinale que le soleil a dissipée partout ailleurs continue à stagner, et lorsque j’entre dans le bois je la sens en effet se plaquer sur ma figure et réfrigérer l’air que je respire. Enfin ça n’est tout de même pas au point qu’en me retournant je ne puisse voir au loin la colline de Taverny couronnée de ses antennes, ni qu’en regardant devant moi je n’anticipe le virage en épingle à cheveux que le chemin décrit bientôt vers la droite, le long d’une haie de chênes rabougris. On entend des jacassements de pies, la rumeur pas si lointaine de l’autoroute A 115, et des coups de feu tout proches dont il est raisonnable de penser qu’ils sont tirés par des chasseurs. Soudainement, alors qu’entre les arbres on commence à distinguer sur la gauche, éparpillés sur toute la surface d’une grande clairière, les cabanes, les véhicules et les autres impedimenta de ce qui est sans doute le campement rom le plus étendu, sinon le plus peuplé, et peut-être aussi le plus retiré, de la région parisienne, le chemin s’interrompt, entaillé par une sorte de fossé antichar d’une largeur et d’une profondeur dissuasives, dont le creusement doit être assez récent à en juger par la couleur et la consistance de la terre, rouge et grasse. On le contourne, non sans difficulté et non sans une certaine gêne, car on n’est pas sûr d’être le bienvenu dans ce camp où personne ne nous a invité, et que précèdent, de part et d’autre du chemin, de grands amas de détritus. Afin de me signaler comme un promeneur, espèce a priori dépourvue de tout pouvoir de nuisance, je sors de ma poche ma carte IGN au 1/25 000e et je feins de m’être égaré, ce qui n’est d’ailleurs qu’à moitié faux.
Bref, je m’adressai ainsi successivement, et dans les deux cas avec succès, à un couple très cordial, d’apparence yougoslave, qui s’apprêtait à quitter le camp en voiture, puis à un homme un peu plus farouche, en voiture lui aussi, que je surpris en train de truquer son attestation dérogatoire comme je l’avais fait moi-même un peu plus tôt. Après quoi, et alors que j’étais encore loin d’être sorti du périmètre du camp – et sans doute est-ce à cette occasion que je remarquai combien celui-ci était étendu, et dispersé, au point que plutôt qu’un camp rom c’était un village gaulois, ou un village indien dans une clairière amazonienne, qu’il évoquait –, je ne vis plus quiconque d’assez proche pour affecter de lui demander mon chemin, mais seulement des gens qui à distance, depuis le pas de leur porte, ou au pied d’un camion qu’ils étaient en train de décharger, me considéraient avec suspicion, ou plus vraisemblablement avec un étonnement goguenard, un peu comme une autre fois où au bord de la Seine, à Vigneux, je m’étais retrouvé, le jour même de Noël, dans une situation comparable. Et pour comble voici qu’une petite chienne, qui un instant auparavant était occupée à jouer avec ses chiots, me poursuit en aboyant et en s’efforçant de me mordre les mollets, m’obligeant à me retourner constamment pour lui faire face, portant ainsi à son plus haut degré de perfection le spectacle clownesque que je suis conscient de présenter.
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