La Traversée de Bondoufle
Le dimanche 7 février 2021,...
Le dimanche 7 février 2021, « par un froid glacial », comme la presse ne manquera pas de le souligner, quelques dizaines de militants ont établi à Gonesse une nouvelle ZAD, ou « zone à défendre », en plantant leurs tentes sur un terrain vague enclavé entre la D 317, la carcasse évidée d’un hôtel de bas de gamme en cours de démolition, la ferme de la Patte d’Oie et le chemin dit « de la Justice ». De l’autre côté de celui-ci s’étendent sur quelques centaines d’hectares des terres agricoles, au milieu desquelles doit être implantée une gare du Grand Paris Express dont les occupants de la ZAD ne doutent pas qu’elle entraînera l’urbanisation accélérée de tout ce secteur. (À la crainte de voir disparaître des terres agricoles présentées par les adversaires de la gare comme d’une remarquable fertilité, la mairie de Gonesse objecte qu’elles recouvrent d’anciennes décharges et qu’elles sont polluées par les miasmes du trafic aérien.)
Six jours après l’établissement de la ZAD, ayant échoué à la localiser sur une carte d’après les informations données par la presse, et décidé à la trouver malgré cela, j’ai traversé le parc du Sausset où l’eau du lac, au milieu de la matinée, était encore gelée en surface. Arrivé à Aulnay, j’ai constaté sans surprise, en contournant le rond-point de l’Europe, qu’il était trop tard pour les lapins, puis j’ai suivi la D 370 jusqu’au point où elle franchit l’autoroute du Nord, qui est également celui où quelques mois plus tôt j’avais découvert, ou décidé, que commençait la campagne. À l’instant où j’atteignais ce point, un chien enchaîné de l’autre côté de la route se mit à aboyer dans ma direction, comme j’ai noté déjà qu’il le faisait à chacune de mes apparitions, tantôt seul et tantôt avec le renfort d’un ou deux de ses congénères.
À partir de là, j’ai continué à rechercher la ZAD le long de la D 370, sur les bas-côtés de laquelle fleurissaient les premières jonquilles. Mais lorsque celle-ci, après avoir longé l’extrémité nord de la piste principale de l’aéroport du Bourget, a convergé avec d’autres voies, formant un nœud routier apparemment infranchissable, je suis revenu sur mes pas jusqu’au parking de l’hôtel Ibis Gonesse, en face duquel un chemin agricole menait à travers champs dans la direction de la Patte d’Oie, et donc aussi, présumai-je, dans la direction de la ZAD. Ce chemin, qui quelques mois plus tard devait être le théâtre du seul incident sérieux m’ayant opposé à l’un de mes semblables pendant toute la durée de mon périple, ce chemin conduisait tout d’abord à la petite butte verdoyante que j’avais remarquée dès ma première visite, mais de trop loin, alors, pour découvrir s’il s’agissait d’un simple monticule ou d’un ouvrage plus représentatif du génie humain. Or plus on s’en approchait, plus c’était la seconde hypothèse qui prévalait. À mi-distance, l’aspect de la butte, ceinturée de plaques de tôle et de barbelés, rappelle celui de ces petits fortins que le Corps expéditionnaire français, dans les années 50 du siècle dernier, avait éparpillés sur toute la surface de l’Indochine, et qui devaient succomber l’un après l’autre aux assauts le plus souvent nocturnes du Vietminh. Les CD accrochés aux barbelés, flottant au gré du vent et lançant des éclats, accentuent cet aspect militaire, démenti par le fait qu’à l’intérieur de la clôture, et sur les pentes de la butte, la terre porte les traces d’une intense activité de jardinage. C’est au-delà de cette butte que les choses se compliquent un peu, si l’on veut persévérer dans la direction de la Patte d’Oie, au moins jusqu’au moment où l’on rejoint le pont qui fait franchir la D 170 au chemin dit « de Gonesse à Villepinte ». Celui-ci devait être autrefois une véritable route, comme en témoignent les dimensions du pont, et mener de Gonesse à Villepinte comme son nom le suggère. Mais les bouleversements de la voirie ayant rendu cette route obsolète, dans la direction de Villepinte elle s’évanouit dans les champs peu après le passage du pont, et dans la direction opposée, vers Gonesse, elle se prolonge dans le chemin de la Justice, celui sur lequel donne, comme nous le savons déjà, le poulailler de la ferme de la Patte d’Oie. Tout ce cirque pour en arriver là, quand il aurait suffi d’emprunter à Villepinte le bus 20, celui qui dispose à travers champs d’une voie réservée ! Certes, mais il s’agissait cette fois de retrouver le campement des zadistes, dans l’ignorance du lieu exact où il pouvait se tenir. Or voici qu’en débouchant du chemin de la Justice, en ce samedi 13 février aux premières heures de l’après-midi, je découvre que la palissade entourant le terrain vague qui fait face à l’entrée de la ferme, à l’angle du chemin de la Patte d’Oie, est couverte de slogans tels que ceux-ci : « À bas l’empire, vive le printemps ! » ou « Des légumes, pas de bitume ! », et d’autres plus radicaux, flétrissant le patriarcat ou laissant présager le triomphe de l’anarchie. À l’intérieur de la palissade, les zadistes s’activent à consolider quelques abris, tandis que des sympathisants, venus de l’extérieur, se pressent pour apporter leur contribution, sous forme de participation aux tâches matérielles ou de dons de sacs de couchage, parmi d’autres objets d’une utilité inégale. Dès cette première visite, alors que je passais devant l’hôtel en voie de démolition, un garde de sécurité inutilement agressif avait jailli d’un véhicule en stationnement pour me notifier l’interdiction de me trouver là. Trois jours plus tard, lors d’une seconde visite, la température s’est radoucie, mais en fin de matinée le vent se lève, et le ciel, de bleu qu’il était, vire au gris. Devant le portail de la ferme, cinq jeunes zadistes, qui pour quatre d’entre eux sont des filles, marchent d’un pas décidé vers l’entrée du camp, dont l’aménagement a fait de sensibles progrès pendant ces quelques jours. De leur côté, les adversaires de la ZAD ne sont pas restés inactifs, et le maire de Gonesse a pris un arrêté, placardé sur un lampadaire proche de l’entrée de la ferme, interdisant la circulation et le stationnement « sur le chemin vicinal n° 2 dans sa portion comprise entre le carrefour de la Patte d’Oie et le chemin de la Justice, ainsi que sur la totalité de la chaussée du chemin de la Justice et des chemins ruraux dits de Savigny, de Tremblay et de Montservon ». Mais le talus dans lequel est planté le lampadaire est criblé de terriers, et une telle proximité avec les lapins nuit un peu à la solennité de ce placard. Cependant lorsque je m’engage sur le chemin de la Justice, un garde de sécurité s’interpose pour m’en barrer l’accès, avant de se raviser devant mon aspect inoffensif. Car ce qui rend ce chemin intéressant, de mon point de vue, comme sans doute l’a pressenti le garde de sécurité en me laissant passer, c’est seulement qu’il ne mène nulle part et ne soit d’aucune utilité, excepté peut-être agricole, puisqu’il s’interrompt au milieu des champs, peu après avoir enjambé la D 170, ménageant dans ce mouvement une vue sans égale sur les confins de la ville et de la campagne dans le nord de Paris. De retour dans les parages du campement, je remarque que dans l’angle sud-ouest de celui-ci, les zadistes ont édifié depuis ma précédente visite une cabane baptisée « Vigie sud », qui permet d’observer ce qui se passe en contrebas sur la D 317. Toutefois ces dispositions n’empêcheront pas que la ZAD soit évacuée par la police deux semaines et un jour après son installation, et que par la suite tout ce périmètre soit rendu à peu près inaccessible au public, comme je le constaterai pour ma part dès le lendemain de l’évacuation. Ce jour-là, le mercredi 24 février, est également celui où pour la première fois, en 2021, j’aurai entendu une alouette grisoller, tandis que par un temps splendide, anormalement chaud pour la saison, en compagnie d’une personne que dans un autre contexte, deux ans auparavant, j’avais baptisée du nom de Celui des ours, venant d’Aulnay-sous-Bois nous longions le bas-côté de la D 370, à nos risques et périls, jusqu’à l’entrée du chemin qui mène à travers champs dans la direction de la Patte d’Oie. En approchant de cette butte dont j’ai noté plus haut qu’elle évoquait pour moi la guerre d’Indochine, nous avons remarqué que quelqu’un était en train d’y travailler, et Celui des ours, qui bien plus que moi a le sens du contact, a lié conversation avec le jardinier, un homme âgé, coiffé d’un bonnet de laine noir, un peu dur d’oreille, duquel il émanait quelque chose d’extraordinairement sympathique, et que par la suite je prendrai l’habitude de désigner comme « le jardinier kabyle » bien que tout ce que je sache de lui, sous ce rapport, c’est que lui-même, ou sa famille, est originaire d’une région montagneuse d’Afrique du Nord. Quand nous lui signalons que nous venons de Paris, il n’en revient pas, mais peut-être a-t-il compris que nous avions fait tout le chemin à pied ? Lui-même vient de Sevran, plus ou moins régulièrement selon la saison, il a soixante-treize ans, il dit avoir travaillé pendant la plus grande partie de sa vie dans une épicerie, sans que l’on sache s’il en était ou non le propriétaire. La butte sur laquelle il jardine marquerait l’emplacement d’une ancienne décharge, ou plus vraisemblablement d’un amas de déblais, d’où son relief, et le propriétaire du terrain, un céréalier auquel appartiennent également les champs alentour, lui en aurait concédé gracieusement l’usage : cette circonstance fait apparaître le propriétaire sous un jour favorable, et on verra par la suite que ce détail n’est pas sans importance. De la butte, il dit aussi qu’avant qu’il ne l’entoure de cette clôture d’où lui vient son aspect militaire, et qui s’enfonce sous terre, assure-t-il, jusqu’à près d’un mètre de profondeur, elle était « comme le métro pour les lapins ». Sur le terrain désormais préservé des rongeurs, le jardinier kabyle a planté quelques arbres fruitiers, parmi lesquels c’est l’abricotier qui donne le mieux, mais c’est surtout de ses légumes qu’il retire une grande fierté, et en particulier de son ail, si gros que trois têtes ne pourraient tenir en même temps dans sa main, et de ses tomates, dont l’une aurait atteint l’an dernier le poids de 1 200 grammes. En le quittant, je lui promets de revenir quand les abricots seront mûrs, mais on verra comment un incident imprévu, révélateur d’un autre versant de la personnalité du propriétaire, si tant est qu’il s’agisse bien du même homme, m’empêchera de tenir cette promesse. Ce même jour, sitôt passé le pont qui enjambe la D 170 et dans le sens opposé ne mène nulle part, nous sommes tombés sur un premier vigile escorté d’un chien-loup répondant au nom de Sarko, puis sur deux autres, également accompagnés, avant même d’avoir atteint la ferme de la Patte d’Oie. Au milieu du champ dont les zadistes préconisaient la transformation en potagers s’allongeaient désormais de hautes levées de terre, témoignant d’une activité décuplée sur le chantier de construction de la gare. Et pour protéger ce dernier, outre les gardes de sécurité déjà mentionnés, il y en avait encore d’autres, et de plus agressifs, à la périphérie du terrain que les zadistes avaient occupé avant d’en être expulsés. Sur celui-ci, des engins de chantier s’employaient à creuser de profondes tranchées séparées par de hauts remblais : un travail que j’avais souvent vu achevé, sur d’autres terrains vagues de la région parisienne auparavant squattés, mais que pour la première fois je voyais en train de s’accomplir.
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