La Traversée de Bondoufle

Jean Rolin · Chapitre 19 sur 35

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La Traversée de Bondoufle

Dans le vieux Saclay, devant...

Dans le vieux Saclay, devant l’église, j’ai acheté trois sachets de deux barres de Twix qui me maintiendront en vie, tant bien que mal, tout au long du chemin qui sur plusieurs kilomètres, à travers champs, suit le cours de la Rigole domaniale. Au-delà, dans la descente vers la gare de Massy que décrit, parallèlement à l’autoroute A 126, une voie à l’usage des bus et des cyclistes, j’ai observé un phénomène qui défie tout ce que nous croyions savoir de l’homme et du chien, et des liens qui les unissent. À mi-hauteur du talus qui borde la voie, deux profondes excavations, dont l’une au moins suggère une entrée de tunnel presque à l’échelle humaine, s’enfoncent dans la pente, le jaune gréseux de la terre ainsi remuée tranchant sur le vert de l’herbe. D’une manière ou d’une autre, plutôt que le travail méthodique d’un terrassier, ces deux excavations évoquent celui, plus brouillon, d’un animal fouisseur. Mais quelle sorte d’animal, sur le bas-côté d’une autoroute, a pu creuser des trous d’une telle ampleur, et pour quoi faire ? Un oryctérope, sans doute, en serait capable, mais cette espèce ne se rencontre pas dans l’Essonne. Alors que je m’interroge, planté devant les deux trous, une cycliste, apparemment originaire d’Asie centrale, s’arrête à ma hauteur et entreprend spontanément de me communiquer sa version des faits, avec beaucoup de conviction mais dans un français hésitant et parsemé d’anglicismes : d’après elle, « des chiens de Germany » – sans doute des bergers allemands –, appartenant à un policier, ou dressés par celui-ci, son récit n’est pas clair sur ce point, seraient à l’origine de ces trous. Mais quand bien même cette information serait exacte, elle ne nous dit pas si les chiens ont agi de leur propre initiative ou à l’instigation de leur maître, ni, surtout, à quelle fin.

Une semaine après m’être penché sur cette énigme sans parvenir à l’élucider, le vendredi 12 mars, vers 9 heures du matin, venant de la gare de Massy j’ai rejoint la D 120 pour la suivre dans la direction de Chilly-Mazarin. Après quoi je projetais d’atteindre la rive gauche de la Seine, si possible au point où le fleuve reçoit les eaux de l’Orge. Il soufflait de nouveau un vent froid, et sur le lac du parc Georges-Brassens, les foulques faisaient écumer la surface en pourchassant des poules d’eau. Si on pénètre dans le taillis qui de ce côté marque la limite du parc, en ce mois de mars 2021, on tombe sur un champ de colza, et plus haut sur un champ nu, retourné, au fond duquel on distingue les cabanes d’un ensemble de jardins ouvriers – symptomatiquement, ces derniers, ici comme un peu partout, sont devenus des « jardins familiaux » – dont l’accès est « réservé aux adhérents de l’association Les Potagers de l’Île ». Au bord de la route, à l’abri d’un épais rideau d’arbres et derrière une grille cadenassée qui en interdit l’accès, un terrain triangulaire, en dépit de l’habituel traitement anti-squatteurs dont il semble avoir fait l’objet, abrite au moins deux logements précaires actuellement occupés, comme en témoigne la présence de linge claquant au vent sur un fil, et celle d’une demi-douzaine de poules noires en train de picorer. En se rapprochant de l’A 10, qu’elle doit enjamber, la D 120 décrit un mouvement ascendant qui ménage dans toutes les directions des vues spectaculaires : du côté de Massy sur un champ immense, strié de lignes parallèles de jeunes pousses, piqueté de mouettes et de corneilles, qui vient buter sur les bâtiments de la zone industrielle de la Bonde ; du côté de Chilly-Mazarin sur une plateforme logistique de la Fnac, et en face de celle-ci sur un champ que traverse obliquement une piste, empruntée par des camions en provenance ou à destination d’une carrière de sable, et que limite au sud une haie d’arbres encore nus et de prunelliers en fleur. Au milieu du champ se dresse une haute touffe de verdure dont on se demande ce qui lui a valu d’être épargnée. La première fois que je suis venu par ici, il y a des années, une cabine téléphonique en état de marche (bien que ses vitres, tout de même, aient été vandalisées) était posée en bordure de ce champ, alors planté de maïs arrivé à maturité – on était au milieu de l’été –, dans l’un des angles formés par le croisement de la N 20 et de la D 120. À un moment donné, alors que je considérais la cabine depuis le bord opposé de la chaussée, le téléphone avait sonné à l’intérieur, mais le temps que je traverse il était trop tard pour prendre la communication, si bien que j’ignorerai toujours qui appelait, et qui était supposé répondre à cet appel. Quant à ce qui m’avait amené là, tout d’abord, c’était d’avoir observé, en passant sur la N 20, le triptyque formé par un hôtel d’entrée de gamme, le Parthénon, dont la longue façade rose, scandée de pilastres, s’efforçait sans succès d’évoquer le monument éponyme, puis une boîte de nuit, l’Acropol, qu’avait fréquentée la bande dite du « gang des barbares », responsable en 2006 de l’enlèvement, de la séquestration et de l’assassinat d’Ilan Halimi, enfin un restaurant réputé pour son karaoké, le Kanibalus, sans lien avec les deux établissements précédents, sinon de proximité, et auquel n’était attaché aucun souvenir dramatique, mais au contraire, pour ma part, des souvenirs d’ébriété à la fois heureux et burlesques. En mars 2021, l’emplacement de la cabine, en face de l’American Car Wash, à égale distance d’un McDo et d’un Buffalo Grill, est occupé par des panneaux publicitaires identiques, au nombre de neuf, dont tous font état de la disponibilité, « sur la zone », de locaux à vendre ou à louer.

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