La Traversée de Bondoufle
Outre le retour du froid,...
Outre le retour du froid, qui durant la nuit avait revêtu d’une mince couche de glace l’eau des fossés, ce qu’il y avait de plus remarquable, dans la matinée du 7 avril, lorsque venant d’Ozoir j’ai traversé la forêt de Ferrières, c’était l’étendue des dégâts causés par les sangliers. Visibles un peu partout, ces dégâts atteignaient un paroxysme à la sortie de Pontcarré, où la partie du chemin comprise entre le village et la D 471 était littéralement défoncée par les porcs, puis le long du chemin de la Rucherie, là où le vieux mur qui le borde s’étant écroulé, et la brèche ayant été colmatée avec du grillage, celui-ci avait été percé par les suidés d’une large ouverture, au ras du sol, de part et d’autre de laquelle la terre était criblée de traces de leurs sabots. En se rapprochant de Ferrières, on entendait des bruits de tronçonneuses, et autrement rien que celui du vent dans les arbres, dont seuls les plus petits avaient commencé à feuillir. Là où finit la forêt et où commencent les champs, quand on a suivi auparavant le chemin de la Croix Blanche, on se retrouve soudainement, si l’on n’y prend garde, dans le jardin, ombragé par deux grands sapins, d’une villa dont l’isolement, outre son allure générale, fait que l’on y regarderait à deux fois avant de la louer pour l’hiver. Il est vrai qu’un chemin carrossable la relie à une grande ferme, qui porte sur les cartes le nom de Maulny, et un peu plus loin à une petite route, la D 10, qui après avoir enjambé l’autoroute de l’Est rejoint le village de Jossigny. Dans l’intervalle, au milieu du champ qui fait face à la ferme de Maulny, et par là même inaccessible à moins de piétiner les cultures, un petit bois, ou un simple bouquet d’arbres, enveloppe les ruines d’un édifice ancien, la chapelle Saint-Léonard, que leur inaccessibilité même rend irrésistiblement attrayantes, et dont le triangle qu’elles forment avec la ferme et la villa aux deux sapins me semble riche de potentialités romanesques presque illimitées.
Quant au village de Jossigny, déjà, sous ses airs innocents et champêtres, on y voit poindre les oreilles de Mickey. Ainsi depuis le calvaire de la Croix Blanchetot, à la limite nord-est du village, lorsqu’on s’apprête à prendre à travers champs le chemin du Bois des Moines, distingue-t-on nettement, à deux ou trois kilomètres de distance, la silhouette des immeubles de Val d’Europe : or ce quartier principalement commercial et secondairement résidentiel, où triomphe le pastiche architectural le plus éhonté, est un satellite de Disneyland, inclus comme ce dernier dans le cercle que décrit la D 344, puis dans son prolongement le boulevard du Grand-Fossé. Dans le sens où je l’emprunte, ce boulevard périphérique de Disneyland est encore partiellement bordé de bois et de champs mais aussi de chantiers empiétant sur les précédents, tel celui de la résidence Senior Act’, « 199 appartements et 28 maisons de plain-pied » destinés à des « seniors modernes » (ceux qui ne meurent pas plus qu’ils ne deviennent impotents), dont la présentation sur Internet ne donne pas spécialement envie de vivre vieux. De Disneyland je n’aurai guère vu, en fin de compte, et encore était-ce à contre-jour, que la silhouette d’une gigantesque statue, au-dessus d’un lac, qui aurait pu aussi bien être celle d’un Bouddha. Là où le cercle du périphérique est plus ou moins tangent à la D 934 je l’ai quitté pour traverser celle-ci, et m’engager sur une petite route à l’entrée de laquelle un puits de pétrole jouxtait un champ de céréales. Si je me retournais, sans doute voyais-je encore les superstructures du parc de loisirs, mais condamnées par le confinement à l’immobilité et encombrées d’échafaudages, au point qu’au lieu de l’entreprise prospère qu’elles couronnaient, elles évoquaient ces attractions plus ou moins déglinguées de Coney Island, à New York, dont le cinéma a fait un si grand usage.
Dorénavant mon objectif était la Marne, que je prévoyais d’atteindre, ce mardi 13 avril, en milieu de journée. C’est dans ce but qu’à Chalifert, sous un ciel impeccablement bleu et dans une légère odeur de crottin émanant du poney club, je m’engageai sur le chemin de la Haillette. Du côté gauche de celui-ci un quartier pavillonnaire menace de s’étendre, du côté droit un champ de blé, vaste, traversé tout du long par une ligne à haute tension, ménage par moments des vues lointaines. Et voici que du fond de ce champ, surgissant d’un petit bois situé en contrebas, un homme coiffé d’un chapeau de cuir s’avance à ma rencontre, remorquant une grande poubelle à roulettes. M’ayant surpris en train de noter quelque chose – mais, cette fois, sans enfreindre aucune règle de civilité –, l’homme au chapeau de cuir m’interpelle : « Alors, on dessine ? », à quoi je lui réponds que non, je ne dessine pas, je me borne à écrire. « Quoi ? » insiste-t-il. Et moi : « Des bêtises. » « Ah pour ça, reprend l’homme, moi j’en dis toute la journée ! » Et notre conversation se poursuit quelque temps sur ce ton de badinage. « Avant, dit l’homme, énigmatique, en montrant le champ de blé traversé par la ligne à haute tension, avant c’était que des bœufs. » Quant au chemin des Haillettes, désormais goudronné, il se souvient de l’avoir connu non revêtu, et bordé de ces grands peupliers que nous voyons morts aujourd’hui, si bien que le tronc de l’un d’eux, qui s’était abattu en travers du chemin, a dû être débité en tronçons. Sans cesser de remorquer sa poubelle vers le point le plus proche desservi par la voirie, l’homme raconte qu’il vit « depuis quarante ans » dans le bois d’où je l’ai vu sortir, d’abord dans une caravane, puis dans une maison construite petit à petit, de bric et de broc, mais disposant de l’eau courante, insiste-t-il, et de l’électricité. Ce qu’il y a de plus étonnant, chez cet homme, qu’il ait ou non passé effectivement quarante ans de sa vie dans le bois, c’est qu’il semble pleinement satisfait de son sort et dépourvu d’acrimonie à l’égard de quiconque, en particulier de ses voisins pavillonnaires dont il se serait assuré la bienveillance en leur rendant quelques petits services.
Au bord du chemin qui à travers le bois descend vers le canal de Meaux à Chalifert, je repère au passage sa maison, signalée par un écriteau « La belote », autour de laquelle sont échouées plusieurs automobiles vraisemblablement hors d’usage. Plus bas, la partie carrossable du chemin s’interrompt, au niveau d’un terre-plein sur lequel deux petits bâtiments en parpaings, inachevés, et une caravane en déshérence ménagent une atmosphère oppressante, au moins de mon point de vue, ce cul-de-sac m’évoquant un lieu de séquestration d’otage ou de fin de cavale. Au-delà, c’est un simple sentier qui descend parmi les arbres, et dans la boue duquel on relève des traces de chiens, d’ongulés, d’êtres humains à pied, à cheval ou à moto. En approchant du bas de la pente, on aperçoit, à demi ou aux deux tiers masqués par les branches, des piliers de béton, hauts peut-être de vingt ou vingt-cinq mètres, et régulièrement espacés, dont il est impossible de voir ce qu’ils supportent, aussi longtemps que l’on est dans le bois, et qui de plus près s’avère être une voie de chemin de fer à grande vitesse. En suivant ces piliers, on atteint l’avant-dernière écluse du canal de Meaux, celle qui précède sa disparition dans un tunnel puis son confluent avec la Marne, au sein d’un nœud de voies, tant fluviales que ferroviaires ou routières, d’autant plus indémêlable qu’en majeure partie souterrain. Ainsi est-il difficile de comprendre pourquoi l’un des deux ponts de chemin de fer qui franchissent la Marne, au niveau de ce confluent, est aujourd’hui désaffecté, l’essentiel étant que l’on puisse l’emprunter, à pied, pour rejoindre sur l’autre rive une route peu fréquentée menant vers Dampmart à travers champs. À la lisière d’un de ces champs, en partie planté de choux, se voit un petit hangar, couvert en tôle ondulée et inévitablement tagué, en dépit de sa situation, telle qu’il pourrait vraisemblablement s’écouler près d’un demi-siècle avant que quiconque prête attention à ces enluminures. Puis je quitterai la route pour suivre un chemin plus proche de la berge, en partie sous bois, au bord duquel, avant d’atteindre Lagny, je ferai la découverte de cette chose étrange et déplaisante, le cadavre encore frais d’un petit chien jeté pêle-mêle avec un pull-over de laine blanche et une brosse à cheveux de taille enfantine.
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