La Traversée de Bondoufle
Si Louis XIV, au lieu...
Si Louis XIV, au lieu d’être roi, n’avait été que président de la République, sans doute aurait-il aimé faire son jogging le long de cette allée, imaginée par Le Nôtre, qui court en droite ligne depuis les confins de Villepreux jusqu’au parc du château de Versailles. Et peut-être sa belle-sœur, la princesse Palatine, l’aurait-elle suivi de temps à autre, comme dans la réalité il lui arrivait de l’accompagner à la chasse. (Dans une lettre, à propos de l’une de ces parties de chasse, elle prend la peine de rapporter qu’elle a vu une pie, ce qui pourrait témoigner de la rareté, sous le règne de Louis XIV, de cet oiseau devenu envahissant depuis lors.) Le jour où j’ai emprunté cet axe monumental, les aménagements dont il avait récemment fait l’objet semblaient s’être interrompus avant même le passage sous l’autoroute A 12, et au-delà de celle-ci, sur une courte distance, les pavés de son revêtement d’origine, ou du moins d’un revêtement très ancien, saillaient dans la terre nue comme les vertèbres fossiles d’un grand herbivore du crétacé. Après cela il me fallut contourner l’aérodrome de Saint-Cyr-l’École, traverser la ville qui lui est associée, et encore tout un pan de la forêt de Versailles – dans laquelle, plus chanceux que la princesse Palatine, je vis un écureuil grimper le long d’un arbre sans que s’interrompe le chant d’une grive musicienne perchée au sommet de celui-ci – avant d’atteindre la D 91, de la franchir, et de me retrouver à Guyancourt dans la rue Louis-Blériot, laquelle marque à ce niveau, avec une netteté parfaite, la limite entre ville et campagne : quartier pavillonnaire d’un côté, et de l’autre un champ à l’horizon duquel se dessine la silhouette du Centre de recherche automobile de Guyancourt, tandis que plus loin encore se devine, à d’incessants mouvements d’hélicoptères ou d’avions de tourisme, l’aérodrome de Toussus-le-Noble. Entre le point où l’on rejoint la rue Louis-Blériot, au sortir de la forêt de Versailles, et la gare de Jouy-en-Josas, que l’on atteint quelques kilomètres plus loin, on a d’ailleurs le loisir d’observer un échantillon de presque tout ce qui caractérise cette limite, dans une zone relativement privilégiée : outre l’habituelle confrontation entre l’agriculture et le pavillonnaire, par laquelle on a commencé, ce sont successivement des équipements sportifs, la zone d’activités de Buc puis celle de la porte des Loges, un terrain de golf, deux haras, celui des Loges et celui des Côtes, enfin les serres et les plates-bandes d’un pépiniériste. Dans cette énumération j’ai omis l’élément original – original mais non exceptionnel – que constitue le fort du Haut-Buc, un de ces ouvrages défensifs échelonnés autour de Paris, après la défaite de 1870, d’après les plans du général Séré de Rivières. Lorsque, ayant quitté depuis un moment la rue Louis-Blériot et venant à travers champs, je me suis heurté à la clôture interdisant l’accès du terrain boisé qui l’entoure et le dérobe à la vue – outre qu’il s’agit principalement d’un ouvrage en creux –, j’ignorais l’existence de ce fort du Haut-Buc, et devant le panneau « Défense d’entrer, danger », rongé par le lichen au point d’être devenu presque illisible, j’ai hésité un moment, le grillage présentant un certain nombre de trous à taille humaine qui manifestement avaient beaucoup servi, mais finalement j’ai renoncé, par prudence, il faut en convenir, et ce n’est que plus tard, de retour chez moi, que j’ai découvert l’existence du fort et le crédit dont il paraissait jouir auprès des amateurs d’urbex, pour ne rien dire des simples d’esprit adeptes de différents jeux de guerre et d’autres fantaisies satanistes. Enfin il semble que le fort serve aussi, de temps à autre, à des entraînements de la police ou de la gendarmerie, ce qui constitue une raison supplémentaire de ne pas s’y introduire à l’improviste.
Trois jours plus tard, le vendredi 5 mars, vers 9 heures et demie du matin, il fait froid et venteux lorsque je m’éloigne de la gare de Vauboyen dans la direction de Saclay. Entourée de champs et de bois, cette gare de Vauboyen donne l’illusion de se trouver en pleine campagne : illusion qui se dissipe, partiellement, sitôt qu’en haut d’une côte aux bas-côtés fleuris de primevères on atteint, pour le contourner, le quartier pavillonnaire du Val d’Albian. De ce quartier procède une piste cyclable qui bientôt vient buter sur une enceinte militaire, encore une, incluant un vieux fort qui dans le temps devait croiser ses feux avec celui du Buc, et des bâtiments plus récents abritant pour le compte de la Direction générale de l’armement un Centre d’essais de propulseurs. En longeant le mur de cet établissement, on atteint un rond-point d’où se découvre un paysage composite, fait de champs, de bois et de pylônes électriques, au-dessus desquels se forme et s’éparpille, tour à tour, un petit nuage d’étourneaux. En dépit d’un vent fort, ou à cause de celui-ci, il émane de ce paysage une odeur de chimie, probablement d’origine agricole. Sur la carte au 1/25 000e de la région, le trajet décrit à travers les étangs de Saclay par la D 446 est tentant, mais le chemin qui contourne par l’ouest l’étang Vieux ne l’est pas moins, d’autant qu’il semble, à mi-parcours, ménager un accès à la réserve ornithologique établie sur ce plan d’eau. D’ailleurs à peine me suis-je engagé sur le chemin que j’aperçois au loin, dans un pré, trois grandes aigrettes, un oiseau qui, même de passage, ne court pas les rues dans la région parisienne. Puis à travers un champ labouré, sur une terre lourde qui colle aux semelles et ralentit ma course, je poursuis un troupeau de bernaches du Canada répugnant extrêmement à s’envoler : naturellement, je sais que ça ne se fait pas, surtout à mon âge, d’effaroucher délibérément des animaux qui ne vous ont causé aucun tort, mais les bernaches du Canada, outre qu’il s’agit d’une espèce aux trois quarts domestique, m’énervent par leur indolence, et par le fait que seules, parmi les oiseaux, elles produisent des déjections qui ressemblent à des crottes de chien. Quand j’atteins ce qui doit être l’entrée de la réserve, je m’étonne à demi d’y trouver un panneau « Terrain militaire, défense d’entrer ». Avisant un homme que son âge et son allure générale désignent comme un ornithologue plutôt que comme un guerrier, je lui demande confirmation de ce qu’indique le panneau : il s’agit bien, m’assure-t-il, d’un terrain militaire – sans doute à cause de la proximité du Centre d’essais – mais « c’est pour le plus grand bien de l’étang », insiste l’ornithologue. Et comme il ressort de ce qui précède que je ne pourrai accéder à la berge, je m’enquiers auprès de lui de ce que l’on peut observer ces jours-ci sur le territoire de la réserve : « Des canards en migration. » Je m’étonne, en mon for intérieur, qu’il ne me dise rien des grandes aigrettes, dont il n’a pu manquer de remarquer la présence, et je me demande si c’est qu’il me prend pour une bille : mais cette impression sera nuancée par la remarque qu’il fera par la suite, comme quoi sur un panneau d’information touristique disposé en bordure de la D 446, on a représenté parmi les espèces fréquentant les étangs une harelde de Miquelon, dont aucun spécimen, m’assure-t-il, n’y a été vu de mémoire d’homme. Or ce n’est pas auprès du premier venu que l’on mentionne le nom d’une espèce aussi peu familière au grand public.
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