La Traversée de Bondoufle
Si la voie des Prés,...
Si la voie des Prés, d’où l’on enchaîne sur la voie des Poulettes, ne marquait pas localement la limite entre ville et campagne, ce serait à désespérer de l’odonymie. Bientôt la voie des Poulettes se prolonge dans l’avenue Victor-Basch, et ce changement de nom intervient au moment même où elle devient le plus rustique, bordée à main droite d’un champ nu que picorent à perte de vue pigeons et corneilles, et à main gauche d’un autre champ que reverdissent imperceptiblement des pousses encore minuscules. Dans le fond du champ nu, la limite atteinte par le quartier de Longjumeau-Sud – avec son lycée, son gymnase, sa ferme pédagogique et son dosage équilibré d’habitat social ou pavillonnaire – est soulignée par une haie discontinue de prunelliers en fleur. Et à propos de fleurs, le champ de colza que j’ai dû traverser un peu plus tard, passé le bois de Balizy et la zone d’activités de Ballainvilliers, avant d’atteindre les jardins familiaux de la Ligue française du Coin de terre, ce champ de colza commençait à en présenter quelques-unes, d’un jaune vif, bienvenues dans ce paysage encore pauvre en couleurs. Quant aux jardins familiaux, une affichette, collée sur le portail par où l’on y accède, s’émeut de ce que la serrure de celui-ci, « récemment changée, a été de nouveau vandalisée », un acte que l’auteur du texte qualifie d’« inadmissible » et de « déplorable ».
L’entrée dans Villiers-sur-Orge se fait par une rue que bordent successivement un Ehpad puis une HLM condamnée, présentant sur trois niveaux des logements murés et tagués. Après quoi les rues qui l’une et l’autre mènent à l’Orge longent sur deux côtés le haut mur, d’allure carcérale, de ce qui fut à la fin du e XIX siècle un établissement psychiatrique assez vaste, et assez éloigné de la capitale, pour qu’une gare de la compagnie des chemins de fer d’Orléans soit construite spécialement pour sa desserte, et pour qu’elle porte le nom de celui-ci, Perray-Vaucluse, de préférence à celui de la localité qui l’avait accueilli. Si à l’époque cet hôpital de Perray-Vaucluse était situé en rase campagne, ce qui devait inciter les fous à se tenir tranquilles, ce n’est plus le cas aujourd’hui, même si la vallée de l’Orge présente encore un certain caractère de ruralité, mais d’une ruralité autant touristique et résidentielle qu’agricole. Enfin c’est tout de même par une route au milieu des champs qu’après avoir fait le tour du bassin de Carouge on entre dans Brétigny, sur le seuil de laquelle se tient un cantonnier repérable de loin à son gilet orange, armé d’une sorte de pince à sucre à long manche destinée à la collecte des menus déchets.
Durant la seconde moitié du e XX siècle et dans les premières années du siècle suivant, la ville de Brétigny était surtout connue pour la base aérienne qu’elle abritait, dotée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale de la piste réputée la plus longue d’Europe, et dédiée notamment aux essais en vol de nouveaux modèles d’avions. (Dans mon souvenir, même si déjà, avec l’Ouragan puis le Mystère IV, se profilait l’hégémonie de Marcel Dassault, les années 1950 étaient encore propices aux inventeurs capables de bricoler dans leur jardin de banlieue – façon de parler, bien sûr – des prototypes d’avions à réaction sans avenir, affublés de noms tels que Griffon, Grognard ou Durandal, tous faisant l’objet dans des revues spécialisées d’articles illustrés que je collectionnais.) La base aérienne, que les avions avaient désertée depuis longtemps déjà, a fermé en 2011, les militaires s’en réservant toutefois une partie qui accueille désormais un Institut de recherches biomédicales des armées : un établissement dont les travaux doivent présenter un assez haut degré de confidentialité, à en juger par les précautions dont il s’entoure, à commencer par son floutage sur les vues aériennes de Google Maps. Le reste du terrain a été partagé entre différentes activités, dont la plus visible est une plateforme logistique d’Amazon, la plus grande de cette entreprise sur le territoire français, et la plus discrète une ferme, la « ferme de l’envol », qui sur un peu plus de soixante-dix hectares élève des moutons, bientôt des vaches, et fait pousser, en bio comme il se doit, différentes sortes de légumes. Pour quelque raison le terrain occupé par cette ferme, qui jouxte celui de la plateforme amazonienne, n’est pas accessible au public, dans l’état actuel des choses, et il faut pour s’y introduire franchir un portail métallique qui ne s’ouvre, mais alors comme par enchantement, qu’après que l’on a composé une longue suite de chiffres sur son téléphone intelligent (pour peu, évidemment, que ce code vous ait été communiqué au préalable). Le jour où je m’y suis rendu, au tout début du mois de septembre 2021, l’endroit était absolument désert, ce qui décuplait l’impression de toute-puissance – l’impression de disposer de superpouvoirs – que me procurait le fait de commander à distance, par des gestes aussi infimes que l’effleurement de quelques touches virtuelles sur l’écran de mon téléphone, l’ouverture du portail, celui-ci glissant alors lentement, majestueusement, presque sans bruit, sur son rail, avant de se refermer presque aussitôt derrière moi, me faisant craindre de ne pouvoir reproduire à rebours le prodige de son ouverture, et de me retrouver durablement coincé sur le territoire de la ferme. Et ce sentiment de toute-puissance, ou de transgression, devait persister pendant toute ma visite, aussi bien lorsque sans rencontrer quiconque, mais ayant aperçu au passage quelques moutons, je marchais le long de cette piste qui du temps de mon enfance avait vu établir plusieurs records aériens de vitesse, records célébrés à l’époque comme autant de victoires de la nation tout entière, que par la suite, lorsque après avoir contourné le petit bois désigné une fois de plus comme un « terrain militaire », d’« accès interdit » – d’où sans doute le portail métallique, le code à quatorze chiffres et tout le tintouin –, je tombai à l’improviste sur les antennes monumentales émanant de quelque installation souterraine, à proximité desquelles gisaient abandonnés, leurs toits crevés, leurs fenêtres brisées, leurs murs souillés de graffs (dont le plus terrifiant représentait une tête de mort rose souriant de toutes ses dents et d’une hauteur d’au moins trois mètres), les immeubles de brique rouge, déjà peu avenants sans cela, qui avaient dû abriter autrefois le personnel de cette installation. Sur le chemin du retour vers le portail enchanté, voyant le temps passer et désespérant d’accomplir avant de quitter le terrain un acte à la mesure de mon sentiment de toute-puissance, ou de mon désir de transgression, en longeant un champ dans lequel poussaient, ou plutôt rampaient, des courges potimarrons d’une belle couleur orange, j’en avisai une, la plus petite, et la seule qui se fût un peu écartée de l’alignement, dont je rompis la tige avant de la faire disparaître dans mon sac.
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