La Traversée de Bondoufle
En rejoignant à la périphérie...
En rejoignant à la périphérie d’Aulnay le champ qui avait été à l’origine de mon projet, dès le 24 avril j’avais parachevé celui-ci. Au demeurant, ne serait-ce que pour me convaincre que c’était bien la limite entre la ville et la campagne que je venais d’explorer, ou pour vérifier qu’entre-temps on ne l’avait pas déplacée, sinon abolie, ou encore pour surveiller la croissance de la végétation ou le mûrissement des récoltes, dans les semaines ou les mois qui suivirent je suis repassé, souvent à plusieurs reprises, par la plupart des lieux qui avaient jalonné mon parcours. C’est ainsi que le 3 juin, par exemple, j’étais de retour à Brétigny afin de bisser ma traversée de Bondoufle. « À vendre rhubarbe, poussette, meubles et classeur pour factures », proposait ce jour-là, au Plessis-Pâté, une affichette placardée sur la grille d’un petit jardin. Ce qui me fit envisager, inévitablement, d’acheter le tout, et de poursuivre mon chemin précédé d’une poussette remplie de meubles et de rhubarbe. Cela se passait non loin du bar-hôtel Santa-Cruz dont la vitrine, masquée d’un côté par un rideau de fer, de l’autre laissait voir le bureau encombré de dossiers, mais sans personne, cette fois, pour y mettre de l’ordre. À la ferme de la Pouletterie on pouvait acheter des fraises locales, et on promettait pour bientôt des tomates. Avant de m’engager sur le chemin menant à la zone d’activités de la Croix Blanche, je pris le temps d’écouter les grenouilles, nombreuses désormais à coasser dans cette mare qui m’avait évoqué la fin de Mouchette. Quant au chemin lui-même, le haut talus qui le bordait au départ, couvert de coquelicots et de chardons, s’interrompait bientôt pour laisser place à des champs de blé, d’un côté, d’orge de l’autre, au milieu desquels de vastes étendues d’épis couchés interrogeaient sur l’existence ou non des extraterrestres. En approchant de la zone d’activités, de jeunes plants de tournesol remplaçaient le blé, sur la droite, tandis qu’en face, sur le chantier d’une route inachevée et sous les pylônes d’une ligne à haute tension, stationnait une longue file de caravanes luxueuses, ou confortables, devant lesquelles, protégées par des auvents de toile, des chaises et des tables de jardin avaient été disposées par les gens du voyage. Comme on pouvait s’y attendre, la traversée de la zone s’avéra aussi ennuyeuse qu’à la fin du mois de mars, et peut-être même encore plus dans la mesure où rien, pas même la mise en garde contre les chiens en liberté, n’y avait pour moi l’attrait de la nouveauté. Entre les entreprises TEA et CATI le camp rom était toujours en place, et de même, peu après le passage de la limite entre Fleury-Mérogis et Bondoufle, le food truck dont le patron m’avait soupçonné de vouloir nuire aux « gens qui travaillent ». En fait, l’une des raisons pour lesquelles j’avais tenu à emprunter de nouveau cet itinéraire, c’était sinon de me justifier auprès du patron du food truck, au moins de lui montrer que ma présence dans ce périmètre était indépendante de la situation sanitaire : en gros, je souhaitais me défaire de cette image d’inspecteur du confinement. Malheureusement, si le food truck occupait toujours la même place, à l’angle de la rue Gustave-Eiffel et de la rue du Canal, il était tenu ce jour-là par un autre homme que celui qui m’avait apostrophé. L’homme en question était d’ailleurs sur le point d’être relevé par une jeune femme qu’en arrivant je vis descendre de sa camionnette. Comme lors de mon premier passage, en revanche, tout le monde se connaissait, sauf que cette connaissance mutuelle n’impliquait cette fois, outre le patron et la jeune femme s’apprêtant à le relever, que deux clients, costauds l’un et l’autre, les bras tatoués, fumeurs de Marlboro rouges.
« Santiago passe en première », annonce la jeune femme, à propos, je le présume, de son fils.
« Et tu sais pas ce qu’il veut faire plus tard ? Sciences Po ! »
« Au moins tu as de la chance qu’il veuille pas faire flic ! » commente un des tatoués.
« Ah non, répond la jeune femme, quand même, il a des bonnes notes ! »
« Eh bien moi, enchaîne le patron, on m’avait promis que j’aurais mes deux bacs, mais on m’avait pas dit que ce seraient des bacs à frites ! »
Puisqu’il était près de midi lorsque j’assistai à cet échange, on pourrait penser que j’en profitai pour déjeuner d’un des nombreux articles que proposait le food truck, en plus des frites, au lieu de quoi je décidai de progresser encore d’un ou deux kilomètres pour atteindre la boulangerie-pâtisserie du petit centre commercial situé dans le centre de Bondoufle, et y faire l’acquisition d’un médiocre sandwich. Ce qui explique, pour une part, ce choix de progresser en toute hâte jusqu’au centre de Bondoufle, c’est que depuis quelque temps, cependant que la température s’élevait régulièrement, je voyais des cumulonimbus s’amonceler dans le ciel, au sud-ouest, me faisant craindre qu’un gros orage n’éclate alors que je me trouverai à découvert, dans les champs que je devais traverser pour rejoindre Corbeil. Pour autant que je m’en souvienne, la chaleur, et la menace de l’orage, atteignirent leur plus haut degré lorsque devant la ferme de Montaubert, après avoir vérifié que la montagne de déchets en forme de ziggourat n’avait pas été escamotée depuis ma précédente visite, je m’engageai, entre deux champs de blé, sur le chemin menant vers le bois des Folies et au-delà vers Lisses. Avant d’atteindre le bois, le chemin longeait un champ de fèves envahi par les coquelicots, le mélange des deux produisant une composition florale magnifique. Et à l’entrée dans Lisses, sur une de ces limites bien tracées, nette et droite, entre un champ de céréales et un quartier pavillonnaire, je remarquai un détail qui m’avait échappé jusque-là, bien qu’il appartînt aussi à cette limite, et qui était, monté sur un poteau, un distributeur de « sachets d’hygiène canine ».
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