La Traversée de Bondoufle
Venant du parc du Sausset...
Venant du parc du Sausset à travers le parc Robert-Ballanger, dans la matinée du samedi 24 avril, j’ai atteint le rond-point de l’Europe vers 9 heures et demie, alors que plusieurs lapins s’attardaient encore sur le terre-plein central. Sur le boulevard Georges-Braque des camions stationnaient des deux côtés en longues files, tandis qu’aucune activité n’était perceptible, pour cause de week-end, sur le chantier Puits Braque de la ligne 16 du Grand Paris Express. Après le franchissement par au-dessus des deux autoroutes, aucun chien ne se manifeste, contre toute attente, au moment où j’atteins la limite du champ originel : celui qui se déploie, Dieu sait pour combien de temps encore, juste après le croisement de l’autoroute A 3 et de la D 370. À l’heure où je m’engage sur le bas-côté de la seconde, en bordure du champ et dans la direction de Gonesse, il fait un temps splendide, un peu frais, sans un nuage. L’absence inespérée des chiens aboyeurs m’a mis de bonne humeur. Une caractéristique fâcheuse de la D 370, cependant, c’est qu’à moins de s’y tenir du mauvais côté du rail de sécurité on est obligé, faute d’un véritable bas-côté, de marcher sur le bord du champ, soit dans la terre meuble, soit dans une végétation peu propice, afin de ne pas piétiner les cultures, soit encore, de loin en loin, dans de petits dépôts de vieux pneus, de gravats ou d’autres rebuts. De telle sorte que lorsque j’atteins l’embranchement du chemin qui sur la droite mène vers la butte du jardinier kabyle, mon humeur, si excellente au départ, est déjà légèrement altérée par ces difficultés, et par la pression que la circulation sur la D 370, incessante et rapide, même un samedi, impose à quiconque a l’imprudence de marcher le long de celle-ci. Or au moment même où je m’apprête à contourner la barrière interdisant l’accès de ce chemin aux véhicules, une automobile s’y présente, dont le conducteur s’extrait en toute hâte, vient vers moi et me prend à partie. Je n’entrerai pas dans le détail de l’algarade qui s’ensuit, aussi bien parce qu’un tel récit ne refléterait que mon point de vue, inévitablement déformé par la colère dans laquelle cet incident m’a plongé, que parce que je n’en conserve en vérité qu’un souvenir confus, faute d’avoir été en mesure de prendre des notes aussitôt. Ce qui pour moi, toutefois, ne fait aucun doute, c’est que le conducteur du véhicule – qui est aussi, semble-t-il, le propriétaire des terres – a manifesté d’entrée de jeu une agressivité disproportionnée avec l’enjeu de cette confrontation, qui était de savoir si j’avais ou non le droit d’emprunter ce chemin, à pied, comme je le faisais depuis des mois avec des chemins semblables sans que jamais quiconque ne me l’ait reproché ou n’ait prétendu me l’interdire. Toujours est-il que nous n’avons pas été loin, me semble-t-il, d’en venir aux mains. Il est vraisemblable que les choses n’auraient pas pris cette tournure si le présumé propriétaire, qu’à partir de ce moment je décidai d’appeler le marquis de Carabas, n’avait pas craint que les zadistes, chassés deux mois auparavant du terrain qu’ils occupaient un peu plus loin, ne tentent d’installer un nouveau campement, et cette fois sur ses terres. En repartant vers Aulnay, puisque le chemin à travers champs vers Gonesse m’était désormais interdit, de nouveau suivant le bord de la D 370, probablement sous le coup de la colère je me suis pris les pieds dans le rail de sécurité, et j’ai chuté en travers de la route dans une position telle, c’est tout du moins ce que je me plus à imaginer par la suite, que si un camion était passé à ce moment-là il m’aurait roulé sur la tête. Et tout cela, bien entendu, cette chute, dans laquelle je me fis sur le rail une sérieuse entaille à la jambe droite, suivie de cette quasi-décapitation, je n’hésitai pas à en rendre responsable, encore qu’indirectement, le marquis de Carabas, et à fulminer contre lui les plus terribles anathèmes. Le lundi suivant, après mon échec au sud je décidai de tenter ma chance par le nord. Non dans le dessein d’envahir de cette façon les terres du marquis – car je craignais désormais, si je persistais, de compromettre le jardinier kabyle –, mais pour voir où en était le dispositif de sécurité mis en place autour du terrain occupé en février par les zadistes. Celui-ci, constatai-je, avait été labouré avec une obstination particulière, de même que les terrains voisins dont on avait sans doute estimé qu’ils présentaient des caractéristiques trop semblables. Même le terrain accueillant des gens du voyage avait été vidé de ses occupants, au pied de l’hôtel désaffecté, et celui-ci était désormais entouré du même genre de cordon que l’on tend autour d’une scène de crime. Ici et là se voyaient des véhicules en stationnement occupés par des gardes de sécurité apparemment originaires d’Asie centrale et manifestement débutants, accompagnés de chiens-loups dont on pouvait craindre qu’ils n’aient pas eu le temps d’apprendre le maniement. Un peu partout des panneaux signalaient que le site était sécurisé par l’entreprise Prodomo, et au niveau de ce qui avait été la « Vigie sud » du campement, un panneau d’une autre sorte mettait en garde, sans doute mensongèrement, contre le « danger de mort » que présentait une « installation sous tension ». Près de la ferme de la Patte d’Oie, à l’entrée du chemin de la Justice était notifiée une interdiction de l’emprunter, mais si timidement, par un simple écriteau « propriété privée, défense d’entrer », que j’eus à peine l’impression d’enfreindre quoi que ce soit en m’y engageant. D’ailleurs à deux reprises j’y fus rejoint, dépassé et certainement observé, par les occupants de deux 4 × 4 qui ne tentèrent pas de me faire rebrousser chemin. Depuis l’extrémité du pont qui après avoir franchi la D 170 ne mène nulle part, on jouissait ce jour-là, le lundi 26 avril, en fin de matinée, d’une vue à laquelle rien ne faisait obstacle sur les terres du marquis de Carabas, en partie nues et en partie couvertes de blé, au-delà sur l’hôtel Ibis de Gonesse, l’aéroport du Bourget, et à peu près tout ce qui, dans le nord de Paris, dépasse la hauteur moyenne d’un immeuble.
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