La Traversée de Bondoufle

Jean Rolin · Chapitre 13 sur 35

Pages du PDF

La Traversée de Bondoufle

Le 2 janvier 2021, au...

Le 2 janvier 2021, au débouché de la chaussée Jules-César dans la D 22, l’usine de production de béton étant à l’arrêt, une grande partie de son terrain était recouverte par une mare, plutôt qu’une flaque, d’eau gorgée de ciment et durcie par le gel. Cinq jours plus tard la mare a dégelé et des camions malaxeurs y manœuvrent dans la boue, le bruit de leurs moteurs, et de la bétonnière qu’ils portent sur le dos, le disputant à celui des convoyeurs à bande. En contrebas de la D 22, sur la gauche, juste avant que celle-ci ne franchisse l’autoroute A 15, les deux gigantesques plateformes logistiques du « leader européen du e-commerce », ainsi que cette entreprise se présente, brillent encore de l’éclat du neuf, au point qu’un an plus tard Google Earth n’aura toujours pas pris acte de leur existence. Ce n’est pourtant pas faute, pour ces plateformes, d’occuper de l’espace ou d’imprimer leur marque au paysage, et d’ailleurs pas nécessairement pour le pire, si l’on veut bien admettre, par exemple, que la plus proche de la D 22, cet immense parallélépipède noir zébré d’éclairs orange, améliore plus qu’elle ne l’aggrave le décor dans lequel elle s’inscrit. De ce côté, l’entrée dans la ville nouvelle de Cergy se fait à travers un nœud de voies relativement peu propices à la marche, jusqu’à ce que l’on atteigne, au confluent de l’avenue des Navigateurs et du cours des Merveilles, la grille de ce qui fut un parc d’attractions, du nom de Mirapolis, dont l’ambition était marginalement de réconcilier le grand public avec quelques monuments du patrimoine culturel : ainsi de Gargantua, dont une statue géante, absolument horrifique, se voyait de plusieurs kilomètres à la ronde. L’ensemble, inauguré en 1987 par Jacques Chirac et saccagé par des forains le lendemain même de son ouverture au public, s’est maintenu, avec des fortunes diverses, plutôt de mauvaises que de bonnes, jusqu’à sa fermeture définitive en 1991. Quant à la statue de Gargantua, brandissant de la main gauche une fourchette garnie d’un porcelet, et de la droite un hanap de vin rouge, deux symboles de notre légendaire art de vivre, elle a continué de régner sur les ruines du parc jusqu’à son dynamitage en 1995. Aujourd’hui, le territoire du parc a été pour la plus grande part reconquis par la végétation, à l’exception du parking destiné aux visiteurs, occupé par des gens du voyage dont l’un, au volant d’un véhicule utilitaire siglé du nom de son entreprise, a opposé à ma demande de visite, vers la mi-janvier 2021, un refus assez sec. Du moins ce bref échange m’a-t-il permis de vérifier que la grille du parc, au niveau du pavillon d’entrée, était toujours ornée de motifs évoquant des têtes d’éléphant.

Après deux tentatives peu concluantes de sortie de Cergy par la campagne – dont une, le 20 janvier, par un temps très venteux, lors de laquelle je vis des cantonniers, au pied de l’église de Courdimanche, détruire à la flamme des herbes présumées mauvaises, celles-ci dégageant curieusement la même odeur, dans cette circonstance, qu’une volaille plumée à laquelle on ferait subir le même sort –, j’ai décidé de retourner le problème et d’aborder cette sortie à rebours, en partant de Maurecourt et en suivant un itinéraire calqué en grande partie sur un sentier de randonnée, et balisé pour le reste par les pylônes d’un faisceau de lignes à haute tension. Dans ce sens-là, je risquais d’autant moins de me perdre que de presque partout, pourvu que l’on ne soit pas sous le couvert d’un bois, on peut se guider sur la silhouette du château d’eau de Courdimanche, reconnaissable à la couleur bleue dont il est partiellement revêtu.

À peu près à mi-distance de Maurecourt et de Courdimanche, le chemin que j’emprunte, après s’être tenu quelque temps sous les lignes à haute tension, longe sur une courte distance une limite ville/campagne particulièrement nette et rectiligne, soulignée par un grillage d’environ deux mètres de haut, séparant l’espace agricole de celui dévolu aux équipements sportifs et scolaires d’un quartier récent. Puis le chemin, à partir du bois des Merisiers, pique obliquement vers le village de Boisemont, à travers une campagne menacée de submersion par la crue des quartiers pavillonnaires de Vauréal qui déjà exercent leur pression sur son flanc droit. À l’entrée de Boisemont, ou du hameau de Boisemont nommé Le Bout d’en bas, un vieux mur sépare le chemin d’un pré en pente où paissent des chevaux. Et à la sortie du même hameau, la première chose qu’on rencontre est un cheval, de nouveau, qu’un homme mène par la bride, tandis qu’au point le plus élevé atteint par le chemin entre Boisemont et Courdimanche, d’où la vue, par-dessus la forêt de Saint-Germain, porte jusqu’aux tours de la Défense, une dizaine de chevaux sont réunis dans un enclos, vêtus de couvertures qui leur donnent une allure médiévale ou tauromachique. Et bien que les poules soient désormais moins nombreuses que les chevaux dans l’espace périurbain, et surtout beaucoup moins emblématiques de celui-ci, on en remarque tout de même quelques-unes, caquetantes, inclinant la tête de côté pour vous regarder par en dessous, dans un poulailler situé à l’entrée de Courdimanche, dans l’angle aigu formé par la rue André-Parrain et le chemin du Décret.

OceanofPDF.com