La Traversée de Bondoufle

Jean Rolin · Chapitre 27 sur 35

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La Traversée de Bondoufle

À partir de la gare...

À partir de la gare de Vaires-Torcy, estimais-je, du train où j’allais, qui n’avait jamais été très rapide et tendait à ralentir en approchant du but, il me faudrait encore deux étapes pour atteindre le parc du Sausset, à cheval sur Villepinte et Aulnay-sous-Bois, bouclant ainsi la boucle dans laquelle je m’étais engagé quelque neuf mois plus tôt. De Vaires-sur-Marne, dans la matinée du 17 avril, je gagnai Brou-sur-Chantereine, dont rien que le nom offre un succédané satisfaisant de la campagne. D’ailleurs il est de fait que la majeure partie du territoire de cette commune est occupée par un bois qui porte son nom, le bois de Brou, et une partie non négligeable, bien que nettement moindre, par des champs. Et Brou dispose également de son centre équestre, Les écuries du poney d’or, comme il se doit pour une commune limitrophe de la ville et de la campagne. C’est le chemin de Chantereine, à Brou puis à Chelles, qui sur deux ou trois kilomètres marque avec précision la limite entre l’agricole et le pavillonnaire, et il le fait en suivant une trajectoire approximativement parallèle à celle du ru de Chantereine, ce dernier si rectiligne qu’il faut qu’on lui ait autrefois un peu forcé la main. Dans l’état actuel des champs qu’il traverse, plantés de chaumes ras et roussis pour les plus proches, et plus loin de colza en fleur, le cours du ru se signale par le vert éclatant de la végétation, peu élevée, qui couvre ses berges. Et ce que l’on remarque également, avec regret, c’est que les fleurs de beaucoup d’arbres fruitiers, dans les jardins pavillonnaires, n’ont pas résisté au gel intempestif de la semaine passée. Après avoir traversé la D 34, franchi le ru, longé le bois Raffeteau, je me suis retrouvé sur un chemin dont le destin balançait encore entre un passé rural et un avenir commercial et périurbain, dilemme qu’illustrait la proximité d’un petit écriteau signalant une « vente à la ferme [de] volailles, œufs, légumes », et d’un panneau publicitaire de taille standard claironnant qu’« ici on dynamise l’économie locale avec l’agrandissement de la zone d’activité de la Régale, accueil de 23 PME, création de 250 emplois ». Dans la dernière partie de ce chemin dit du Bois Raffeteau, avant qu’il ne prenne fin à deux pas de la mairie de Courtry, le paysage témoignait cependant d’une recrudescence de l’activité agricole, et plus précisément maraîchère, telle qu’à la mi-octobre 2021, plusieurs mois après mon passage, « six Moldaves », pouvait-on lire dans Le Parisien, s’y faisaient épingler, en pleine nuit, par les policiers du commissariat de Chelles-Villeparisis, alors qu’ils étaient sur le point de charger dans leurs véhicules « environ 50 kilos de choux, tomates, pommes de terre, carottes et autres légumes ». Mais si redoutables que soient les voleurs de légumes, et plus particulièrement les Moldaves s’adonnant à cette activité, ils ne sont pas, semble-t-il, le principal danger qui menace les habitants de la région. En effet, sur les hauteurs modestes séparant Courtry de Villeparisis gît l’un de ces forts conçus par Séré de Rivières, le fort de Vaujours, aujourd’hui désaffecté, mais qui au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et jusque dans les années 80 du siècle dernier, a été le théâtre de différentes expérimentations – celles, en particulier, du détonateur de la première bombe atomique française – mettant en œuvre de l’uranium appauvri et d’autres matériaux de mauvaise réputation. En 2010, la majeure partie du terrain occupé par le fort a été rachetée par l’entreprise Placoplatre afin d’y exploiter une carrière de gypse, comme elle le fait déjà, en divers autres lieux de la région, pour alimenter son usine située aux confins de Vaujours et de Villeparisis. Depuis, des habitants et des élus des communes voisines, arguant d’un taux anormalement élevé de cancers, particulièrement à Courtry, se sont plaints de n’obtenir ni de l’État, puisqu’il en était le précédent usager, ni de Placoplatre les éclaircissements qu’ils réclament concernant la dangerosité persistante du site et l’opportunité de le mettre sens dessus dessous. En attendant, bien que formellement interdit au public, le fort lui-même n’a pas cessé d’être fréquenté par les habituels adeptes de l’urbex ou des jeux de guerre à balles molles, cependant qu’une partie plus éloignée du terrain voyait s’installer un camp rom, et dans le même mouvement une décharge sauvage alimentée principalement par des entreprises du bâtiment. Mais de tout cela, il convient de le préciser, je ne sais encore rien lorsque dans la journée du 17 avril, sortant de Courtry par la rue de la Bergerie (en contrebas de laquelle, par un heureux hasard, paissent effectivement des moutons), je rejoins le sentier aménagé le long de l’aqueduc de la Dhuys, puis la D 84 au niveau de la boucle qu’elle décrit avant de s’engager dans une longue descente vers Villeparisis. À l’intérieur de la boucle est établi un de ces hameaux pour gens du voyage où se côtoient caravanes et habitations plus durables, dont celle qui abrite une « clinique de la chaise, rempaillage, cannage, tapisserie, recollage », ou celle dont le porche est orné de deux splendides chiens-loups en plâtre. Dans la descente vers Villeparisis, au bas de laquelle trône, majestueuse et empanachée de fumée, l’usine Placoplatre, dans la descente vers Villeparisis avec vue au loin sur l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle figé par la pandémie dans le silence et l’immobilité, la D 84, comme si son voisinage avec le fort de Vaujours n’était pas un fardeau suffisamment lourd à porter, longe encore une « installation de stockage de déchets dangereux », sur la droite, et sur la gauche l’immense parking, couvert d’automobiles prisonnières, d’une entreprise de remorquage travaillant pour la fourrière. Un peu plus tard, attendant le bus n° 8 à destination de Bobigny-Pablo-Picasso, je me suis fait la réflexion, en considérant la longueur du mur (même s’il s’agit en fait d’une haie) qu’elle présente au trottoir opposé de la rue de Meaux, que l’usine Placoplatre n’était sur toute la durée de mon parcours que la troisième, après Stellantis à Poissy et les Grands Moulins de Corbeil, dont les proportions et sans doute le nombre de salariés correspondaient plus ou moins à l’idée que l’on se faisait autrefois d’une usine.

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