La Traversée de Bondoufle

Jean Rolin · Chapitre 30 sur 35

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La Traversée de Bondoufle

Chaque fois qu’à Villiers-le-Bel je...

Chaque fois qu’à Villiers-le-Bel je prenais le train dans la direction de Paris, comme je le fis encore, ce lundi 26 avril, après avoir été tâter à la Patte d’Oie les défenses de la société Prodomo, je m’émerveillais, juste avant l’arrêt en gare de Sarcelles-Garges, de retrouver sur le côté gauche de la voie, comme si la ligne D du RER avait été transportée par l’opération du Saint-Esprit en Lozère ou dans le Morvan, les vaches en pâture dans la prairie baignée par le Petit-Rosne. Et comme j’avais observé, sur la carte, que celui-ci confluait un peu plus loin avec le Croult, j’étais désireux, l’ayant connu dès ses débuts dans le voisinage de Moisselles, de le suivre jusque là où il prenait fin en mêlant ses eaux à celles du Croult. Le jeudi 29 avril, ayant atteint vers 8 h 30 la gare de Sarcelles-Garges, je longeai les voies jusqu’à la passerelle piétonnière qui les enjambe, au pied de laquelle le paulownia couronnant une pyramide de déchets avait finalement succombé sous le poids d’une couche supplémentaire de ceux-ci. Cette passerelle marque aussi l’un des points d’entrée de la zone occupée par ces petits jardins, découpés en lanières, que cultivent principalement, sinon exclusivement, des personnes originaires des îles du Cap-Vert. Or le 29 avril le temps est couvert et froid pour la saison, le périmètre des jardins est désert, et en m’y hasardant, dans une brume tombée soudainement, qui estompe le contour des choses et brouille les repères, j’éprouve pendant quelques minutes, avant d’y retrouver mon chemin, l’impression de traverser les champs d’un village de brousse dont la guerre aurait fait fuir les habitants. De manière plus anodine, c’est également lors de cette traversée des jardins, dans la brume, que j’observe combien les piquets soutenant les clôtures sont nombreux à être coiffés d’une bouteille vide. À cette date, je n’ai pas encore repéré qu’il est possible de suivre le cours du Petit-Rosne, à ce niveau resserré dans une buse et recouvert de dalles de ciment, dans son passage sous les voies de chemin de fer, et jusqu’à son retour à l’air libre dans les prairies de la ferme des Condos. C’est donc au terme d’un long et inutile détour que je rejoins celle-ci, où je suis reçu assez froidement lorsque je m’y renseigne sur le chemin que je dois prendre pour aller vers le confluent. Mais cette froideur, à la réflexion, de la part de personnes généralement aimables, elle provient sans doute de ce que quatre semaines auparavant, c’est un jeune employé de la ferme, peut-être celui-là même auquel je m’adresse, qui en allant donner à boire aux vaches, dans la pâture qui jouxte le bois des Condos, est tombé sur le corps sans vie d’une jeune femme apparemment d’origine indienne. Or le chemin que je dois emprunter passe précisément par cet endroit, entre pâture et bois des Condos, et il se peut que mon interlocuteur ait imaginé que ma démarche était inspirée par quelque penchant nécrophile, ou par une propension également malsaine à me prendre pour un détective. Car il est difficile, je m’en rends bien compte, d’admettre que quelqu’un vienne de loin rien que pour explorer le confluent du Petit-Rosne et du Croult. Si on oublie cette découverte macabre, le chemin, dans sa première partie, est un enchantement, d’abord le long d’un enclos abritant brebis et agneaux, chèvres et chevreaux, puis le long d’une prairie où une dizaine de vaches pies sont couchées dans l’herbe, ainsi que deux spécimens roux et chevelus de la race Highland. Et encore ne dis-je rien des deux ânes, du couple de dindons, ou des nombreux colverts, à demi sauvages, qui barbotent sur les eaux de nouveau à l’air libre du Petit-Rosne. Et tout cela alors qu’à cent ou deux cents mètres, bien visibles au-delà des prairies, se dressent les immeubles des cités de Garges, et dans le bruit intermittent des trains, y compris le Thalys et l’Eurostar, circulant à des vitesses différentes mais généralement élevées, dans mon dos, sur le long viaduc ferroviaire. À l’orée d’un bois, clôturé, qu’il doit traverser en s’écartant légèrement du Petit-Rosne, le chemin franchit un portail métallique, entrouvert, dont il est difficile de ne pas craindre, au moins pour un instant, qu’il se referme irrévocablement derrière soi. Puis à travers les arbres on aperçoit d’un côté les montagnes de sable érigées sur le terrain de l’entreprise Petit-Didier, de l’autre les bâtiments du château d’Arnouville, par où Louis XVIII a transité, semble-t-il, en juillet 1815, lors de son peu glorieux retour de Gand. Pour finir le chemin débouche dans la cour d’une minoterie dont les employés ne m’adressent aucun reproche, m’indiquant au contraire ce que je dois faire maintenant pour retrouver le Petit-Rosne, qui entre-temps était redevenu souterrain : arrivé au rond-point du Christ, il suffit de prendre sur une centaine de mètres la route en direction de Bonneuil, puis dans celle-ci, sur la droite, un chemin menant à un terrain vague, au-dessus duquel deux topographes, ce jeudi 28 avril en fin de matinée, s’apprêtent justement à faire voler un drone. Compte tenu de la complexité de ce qui suit, on comprend qu’il faille un drone pour s’y retrouver. Car le Petit-Rosne, certes à l’air libre, mais de nouveau resserré dans une auge de ciment, au lieu, là où ils se rencontrent, de se jeter aussitôt dans le Croult, lui-même canalisé et contenu dans une auge du même genre, commence par le croiser à angle droit, par en dessous, et ne le rejoint, pour y mêler ses eaux redevenues libres, que plus loin, à l’abri des regards, dans un sous-bois spongieux et presque à la verticale du restaurant Quick de Garges-lès-Gonesse.

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