La Traversée de Bondoufle
Finalement la petite chienne ne...
Finalement la petite chienne ne m’avait pas mordu, et ce fut sans autre incident que par le chemin de Saint-Prix je pus rejoindre le chemin des Bœufs – une route, en fait, plutôt qu’un chemin – au niveau de la zone industrielle des Béthunes, dont le plus beau fleuron est l’usine Veolia de « recyclage et valorisation des déchets ». De loin – et l’absence de relief du paysage où elle est implantée fait qu’elle se voit en effet de très loin, et dans toutes les directions –, son élégante silhouette évoque celle d’un demi-camembert métallisé, surmonté de deux cheminées tubulaires dont souvent l’une ou l’autre fume, et parfois non. Sur la droite du chemin des Bœufs j’ai commis l’erreur d’emprunter le chemin de la Haute Vacherie, qui longeait la zone industrielle et se terminait en cul-de-sac, avant d’essayer celui de la Basse Vacherie qui s’est avéré plus propice, puisque à travers des champs plantés en cette saison de moutarde blanche et de colza, il mène presque en droite ligne à la gare de Saint-Ouen-l’Aumône-Liesse. Et c’est de cette même gare que je suis reparti, trois jours plus tard, pour emprunter à rebours un itinéraire proche du précédent, sinon exactement identique, qui devait me conduire à Frépillon : une localité dont le nom seul, évocateur du poisson qui frétille – du fretin – non moins que du papillon qui vient d’éclore, était à l’origine de mon désir d’y aller voir. Sur cet itinéraire inversé, la principale nouveauté consiste à passer non plus par le camp rom mais par le lieu-dit Les Boërs (avec un tréma sur le e, confirmant qu’il ne s’agit pas des colons néerlandais d’Afrique du Sud). À ce carrefour de pistes – que précède, lorsqu’on vient de Pierrelaye, un grand chêne d’une forme si parfaite, si canonique, qu’on pourrait le croire empaillé –, un ensemble de bâtiments et de cours abritait autrefois un centre équestre, comme il s’en rencontre un peu partout, désormais, dans les campagnes périurbaines, qui ayant périclité, pour une raison que j’ignore, a vu sa partie habitable devenir un squat, le reste du domaine étant envahi par une décharge sauvage de matériaux de construction, car une aussi belle occasion ne pouvait échapper aux éparpilleurs de gravats. L’ensemble étant en cours de destruction ou de restauration, des engins de chantier s’y ébrouent dans la poussière, et une clôture provisoire oblige à le contourner pour retrouver le chemin un peu plus loin. Comme ce contournement n’a pas été pris en compte par l’entreprise responsable du chantier, il ne peut se faire qu’en se tordant les chevilles successivement dans un bois, ou plutôt les vestiges d’un bois, dont les arbres sont en train de mourir étouffés par le gui, puis à travers une prairie en pente couverte de mousse, d’orties disposées en massifs comme des plantes d’agrément, enfin d’une myriade de coquilles d’escargots blanchies comme de vieux ossements, quelle que soit la raison pour laquelle un si grand nombre de ces mollusques a trouvé la mort sur cette pente. Les terriers de lapins y sont également nombreux, sans que l’on puisse établir un lien entre la prolifération de cette espèce et l’hécatombe de la précédente. Peu après qu’on l’a retrouvé, le chemin doit encore triompher d’une série d’obstacles dont le plus redoutable est une barrière de béton, associée à une fosse dont sur le moment, avec peut-être une pointe d’exagération, j’avais estimé la profondeur à quatre mètres, et au fond de laquelle gisait ce jour-là une poussette. Localement, cette prolifération d’obstacles, destinés à décourager les squatteurs ou à leur compliquer la vie, finit par donner à certains chemins agricoles un aspect guerrier, évocateur de zones de conflit, ou de frictions, telles que la vallée du Jourdain ou la frontière entre Israël et les territoires occupés de Cisjordanie.
Pour le reste, plus on avançait dans cette journée du 2 décembre et plus il s’avérait qu’elle serait placée sous le signe de la toponymie. Car ce qui avait dicté mon choix de la dernière partie de l’itinéraire, c’était qu’une fois passé l’A 115, le chemin que je devrais suivre, pour atteindre la gare de Frépillon, passât entre deux champs dont l’un porte le nom de « cimetière aux chevaux » et l’autre de « bois des culs des anges ». Il est facile d’imaginer combien j’étais curieux de voir à quoi pouvait ressembler ce dernier, même si je me doutais, malgré tout, qu’il s’agissait d’un champ comme les autres, sans rien de particulier. Mais après avoir sans surprise vérifié ce défaut de particularité, au moment de noter, dans un carnet, que je venais de traverser ou plutôt de longer le bois des culs des anges, en regardant plus attentivement la carte au 1/25 000e je constatai qu’en fait d’anges, c’étaient des angles dont le nom de ce champ célébrait le cul : même si, dans la mesure où l’on ne voit pas bien ce que pourrait désigner le cul des angles, on a tout lieu de penser que c’était en effet d’après le cul des anges que ce champ, ou ce bois, avait été nommé tout d’abord, et que son nom avait été édulcoré, ultérieurement, dans un souci de correction et peut-être à la suite d’une demande pressante du clergé, de même qu’à Paris, par exemple, la rue de la Pute-y-Muse était devenue la rue du Petit-Musc.
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