Le moyen de parvenir, tome 3/3
IX. Chartre.
T . Le bassin fut un de ceux qui servirent aux ambassadeurs
du duc, (aussi il y a des étoffes fées) quand il envoya vers le pape, lui remontrer la disette du pays, & le prier de lui donner deux cueillettes, l'an d'après. Il y avoit six ambassadeurs, notables seigneurs, & de crédit, qui, étant arrivés, le firent savoir au pape, qui, sachant leur venue, fit mettre une oie en mue, mais toute nue. (Elle étoit fille du jars si gras, qui fut mangé à Grenoble, quand le roi prit la Savoye. Ce jars présenté sur la table d'un seigneur, lequel en chercha l'ame, & ne la trouvant, appella le cuisinier: où est l'ame de cette oie? Ce n'est pas une oie, monsieur; c'est un jars, qui a tant chauché sa mere, que le diable a mangé son ame, que le cuisinier avoit donnée à sa mie: comme fit celui qui donna le bon brochet à une pour aller coucher avec elle: mais il fut trompé, le pauvre puceau, d'autant qu'elle avoit pris des dents du brochet, qu'elle avoit agencées de sorte que, quand il voulut engaîner, elle lui en serra le bout, dont il fut fort malade; depuis, quand il fut parlé de le marier, il voulut voir le comment a nom de sa promise, & y voyant je ne sais quelle petite éminence de clitoris: ô! ho, dit-il, voilà la langue, les dents ne sont gueres loin; je n'en veux point.
C .
IX. Ces ambassadeurs, (laissez-les se préparer) le plus sage d'entr'eux fut élu de tous pour porter la parole. Mais, dirent-ils, que donnerons-nous au pape? Il lui faut donner de ce qui abonde en notre pays; c'est de la crême, dont nous aurons chacun, dans un bassin d'argent, une belle & honnête quantité. Que voilà bien entendu! Mais, ce dit le président qui fut monsieur de Raconis, avisez bien tous à faire comme je ferai, de peur que ne fassions les sots. C'est bien dit; nous le ferons. Le jour de l'audience venu, ces messieurs s'en viennent avec leur équipage. La porte ouverte, le premier entre; de fortune il y avoit un petit seuil à bas, qu'il ne voyoit pas: il étoit tête nue, tenant ce bassin haut de ses deux mains, appuyé contre son estomac; il bailla du pied à ce petit seuil, qui lui fit baisser la tête, & donner du nez dans la crême: les autres, voyant sa barbe ainsi blanche, estimerent que ce fût par bienséance qu'il fallût ainsi se présenter; parquoi chacun d'eux se torcha & repassa le museau dans sa crême; & ainsi le présenterent au pape, faisant leur requête, qui leur fut accordée, moyennant que les années auroient vingt-quatre mois.
L R . Brusquet, un jour, contant cette histoire à la défunte roine, il y eut une de ses filles qui lui dit: Brusquet, vous n'avez pas ainsi blanchi votre barbe; mais votre mere, qui étoit pauvre femme, vous l'a cousue de fil blanc. Il est vrai, mademoiselle, dit Brusquet; & lui montrant l'entrée de son chapeau: mais aussi votre mere vous en a laissé autant de décousu. Pourquoi y alliez-vous, mademoiselle, lui dit notre ami? Vraiment, vous avez rencontré; aussi il y a une heure le jour, que l'on a tout ce que l'on desire & cherche.
F . Témoin le triste Augurel, qui se mit en une église
pour prier dieu, qu'il lui donnât la pierre philosophale. Il y en a qui ne savent que c'est de la pierre philosophale, qui disent que c'étoit un gentilhomme qui demandoit cent mille écus; (je ne dis pas sens mi le cu) il y fut jusques à l'autre midi sonné, qu'il se dépita fort, & va dire: dieu, donne-moi du bran. Et voilà un oiseau, qui lui va émeutir dans la bouche. A! ha, dit-il, je n'avois plus que cet instant, que je n'ai pas bien rencontré.
L . Cet instant fut propre à notre ami l'évêque de six poules,
qui se sauva d'entre tous les prêtres, qui se noyerent l'année passée. Hélas! que j'en eus de pitié! Et ce qui me faisoit dépit, étoit que ceux qui voyoient ainsi périr ces chastes ames, disoient: voilà belle chouse & grand pitié! Et chacun disoit: je prie dieu pour les marchands qui trafiquent sur l'eau, qu'ils ne puissent faire plus grande perte.
V . Par la vertu, j'ai quasi dit tout outre; encore je m'en
repens, pource que ces méchans penseront que j'aie envie de devenir huguenot; ceux qui parloient ainsi étoient hérétiques.
A . Je le crois, & en sais bien l'occasion; & autrefois j'eusse
juré sur mes œufs de pâques, qu'il n'y avoit point moyen de troubler la foi des François; mais aujourd'hui je ne m'ébahis plus de rien. Si je savois que vous deussiez faire profit de ce que je dirai, (nous autres vieilles gens ne prenons pas plaisir à parler pour néant) & que vous ne m'accusassiez de ce que je dirai, je vous alléguerois quelque chose de rare & notable. Certes je déplore la pauvre église Romaine qui se démolit, & sur tout pour un poinct & un acte qui se commet en France. Je vous le dirai, comme si j'eusse été présent à ce bateau qui périt, lequel étoit au fond chargé de sel; & je m'en rapporte à messieurs du grand parti. A! ha, pauvre prêtrise, ton crédit s'en va. Or sachez que la rareté du sel, qui est aujourd'hui si rare & chere, est cause qu'il n'y aura plus gueres de bons catholiques, parce qu'à peine trouvera-t-on du sel pour faire l'eau bénite à bon marché. Que si elle devient chere en continuant, on n'en fera plus; & adieu mere sainte église. Voilà, voilà une raison des hérésies en notre France.
A . Notre maître Loiseau la donna bien meilleure aux
dames, les reprenant de leurs folies; & puis se ravisant, disoit: je ne dis pas que vous soyez paillardes; mais que vous êtes habillées en putains. Et comme les dames lui eurent fait quelque petite priere, de ne les taxer plus ainsi, il disoit: vraiment, mes dames, je vous trouve assez femmes de bien; mais vos enfans sont miévres; ils sont de mauvais petits fils de putains. Les dames derechef le supplierent de les épargner; ce qui fut cause qu'il songea à sa conscience, & n'en parla plus. Mais pourtant voulant instruire sur les mœurs, il disoit aux dames: je suis bien-aise de votre conversion; mais je me fâche que vous avez des perroquets, auxquels vous faites dire de vilaines paroles: maquereau au diable. Oui, oui, cela est du diable. Apprenez-leur à dire de bons de profundis; cela servira aux ames des trépassés. Et puis se jettant après les hommes, il taxoit leur luxe & grande chere. Voilà grand cas, disoit-il, que l'on fait tant de dépense! Bien encore aux jours gras, soit; mais en carême, ô la pitié! Voilà, messieurs couvrent la table d'une belle nappe, boutant à bas des deux côtés; ils mettent des chaises autour la table; ils appellent cette action souper; & qui pis est, ils disent benedicite & graces. Ne mettez la nappe qu'un peu plus de demi: ayez des escabeaux autour de la table; ne dites graces; & dites que vous faites collation, & faites grand-chere tant que vous voudrez.