Le moyen de parvenir, tome 3/3
XXI. Doctrine.
D .
XXI. Je voudrois que ma femme fût aussi bien confessée & bien noyée; je serois plus content que Bersaut, ni le moine.
R . Pourquoi voudriez-vous avoir perdu votre femme?
P . Parce qu'elle ne me veut point obéir.
S . En da, la mienne m'obéit une fois: ce fut quand je la
jettai en l'eau. Nous passions sur le pont d'Arve; & le balendrier, id est garde-fous, étoit ôté. Je la poussai en bas, & lui dis: va où tu pourras. Ce qu'elle fit galammant. Elle se sauva peut-être comme saint Pierre, quand il chut dans le ruisseau de Champagne. Je vous en dirai l'histoire comme elle avint à notre maître Rabelais, que voilà bien empêché à trouver l'essence d'un cervelas avec Théodore & Pline: (sur quoi quelqu'un me demandera de quoi il étoit, je lui dirai qu'il étoit fait comme nos autres viandes). Sachez donc que cette belle compagnie faisoit bonne chere, & telle qu'on fait hors du monde, comme nous faisons nous autres esprits séparés de nos corps. Notre bon vin n'est autre chose que le pur esprit de vin, qui échappe aux quintessencieux; nos viandes sont faites des ames des bêtes; vous, qui êtes grossiers & corporels, en mangez les corps; & nous, les ames que nous fricassons avec les fumées de sauces, & les essences des aromatiques à la clarté du feu vif, aidés de bonheur de l'huile incombustible & du sel fusible.
L A . Paix! ne passez-pas outre, ne dites pas tout.
S . Et bien, sire, je me tairai. Mais si un malotru, sire, m'en
parloit, je le ferois déjeûner de l'esprit de fiente royale. On dit que c'est la meilleure, je m'en rapporte aux pourceaux.
L . On voit bien que vous n'êtes guere sage de nous
conter tout ceci.
S . O! pauvre animal mortel, mon ami, ne sais-tu pas bien
qu'ayant un corps, il faut qu'il se vuide? Et tu consens bien que la merde soit serrée en tuyaux de briques & belles canes: que souvent on la remue, & que même, ho! monsieur le doyen du chapitre de la grande église, vous en faites faire des conclusions en vos régistres, & commettez commissaires de bran pour curer les aisances. Ainsi ceux qui ont imprimé ceci, font commissaires d'excrémens. Ceci est la fiente de mon esprit; & puis je fais comme vous, messieurs les cardinaux, je fais ce bâtard: il faut qu'il vive. Mais en conscience n'est-ce pas un vrai abus, que de nos beaux ouvrages & plus sérieux? Certes ils sont aussi-bien prophanés que les plus vils. S'il y a quelque beau tableau en taille-douce bien élabouré, il sera aussi-tôt en la boutique d'un savetier, qu'au cabinet du roi. Il échet une même fortune aux uns & aux autres. Et voyez, les livres des doctes qui furent nuit & jour après la forfanterie, sont quelquefois ès mains des laquais & des putains, qui diront: que voilà qui est bien fait; ou bien: voilà qui est mal à propos. Comme disoit, un jour, une jeune garce, que son con avoit fait demoiselle par la tête, tenant un beau livre où elle n'entendoit rien, faisoit la dédaigneuse; je lui pardonne à la pauvre bête, elle en est devenue noire comme un charbon, & sale comme eau. Avisez-y, doctes; parce que souvent vos labeurs, vos bons livres sont employés à faire des cornets d'épices, ou des mouchoirs de cul; & ne peut avenir pis à cettui-ci, qui n'est écrit que pour la juste démonstration de ce qui est, d'autant que l'on voit ici la bêtise des grands de ce tems, la sotise des habiles gens, l'impudence des doctes, & la méchanceté des autres. Mais bran pour eux, ainsi que dit M. Habpin, maître chirurgien. Je n'ai jamais vû envieux & avaricieux devenir vieux. Pleurez, grands, de ne m'avoir pas eu pour pédagogue; vous fussiez bien heureux. Or adieu vous dis, comme un de profundis: & de fait, on ne voit gueres pendre de sots que par hazard & malheur, comme ce paysan de la Rochelle, qui, étant à l'échelle prêt d'être jetté, disoit: laissez-moi aller, laissez-moi aller; mes bœufs se gâtent. Et diantre, mettez donc une coëtte là bas, afin que je ne me rompe les jambes. Il ne pensoit pas devoir tenir par le col, ainsi que ces beaux esprits & tant d'habiles gens d'entendement, qui se font pendre. Faites-en de même par dépit.
M -F . Oui; mais il avint à plusieurs comme à Mauduit, que l'on pendoit, & le bourreau lui disoit: monsieur, mon ami, je vous prie, ne vous tourmentez pas tant: je vous pourrois faire tort, d'autant que je n'ai jamais encore pendu personne. Hélas! dit-il, mon ami, je n'ai aussi encore été pendu. Dieu nous en doint bon encontre à tous deux.
F . Elle lui seroit donc meilleure, qu'au bourreau de St.
Denis en France, auquel un marchand de Paris demandoit de l'argent. Je te prie, dit-il, compere, attends un peu; je n'ai point d'argent: la pente n'a pas été bonne, cette année. Dieu y pourvoira.
N . Voilà bien doctriné! Vous avez laissé le conte de
Rabelais.
L' . Il est vrai; & c'est ici la grande dignité de cet ouvrage,
plein de l'intelligence de la pierre philosophale, parce que tout s'y transmue. Vous n'attendiez pas ceci, est-il pas vrai? Or bien sachez que voici le moyen de transformer, non-seulement les visages, mais aussi les essences. Et de fait, prenez-y garde de près, (comme le chevalier d'honneur de la reine, qui dort avec ses lunettes, pour sommeiller à double fond) & vous trouverez que ceux qui béniront ceci deviendront sages, s'ils ne le sont; parce qu'en vérité ces écrits cesseront, & ne seront plus grands; les vices cesseront, & toutes sortes de gens ne feront plus de folie. L'ambition & l'impiété des grands, l'ignorance des prêtres, les présomptions des ministres, le désordre des moines, l'envie des chanoines, la fausse science des docteurs, les usures des huguenots, les piperies des papistes & toute autre contradiction qui fait naître ces beaux commentaires, qui sont compilés de l'étourdissement des hommes, & friponnerie des femmes, qui s'est établie encore plus fort, depuis qu'on a nommé un cheval haquenée, un moine ou un chanoine dignité, & qu'on a appellé un chat minon: & de fait, huchez un moine, & lui dites: moine; il se fâchera.
H . Vous me faites souvenir de ce moine de Saint-Denis
en France, qui voulut faire l'entendu, voyant maître Thierri de Heri à genoux, tourné vers la figure de Charles VIII. Le moine lui dit: monsieur mon ami, vous faillez: ce n'est pas l'image d'un saint que celle devant qui vous priez. Je le sais bien, dit-il; je ne suis pas si bête que vous; je connois que c'est la représentation du roi Charles VIII, pour l'ame duquel je prie, parce qu'il a apporté la vérole en France; ce qui m'a fait gagner six ou sept mille livres de rente. Ce moine là pensoit être bien savant.
P M . Si ne l'étoit-il pas tant, que le cousin de Vaugirand, qui est docteur en théologie, qui, venant un jour de prêcher d'un village où on l'avoit prié, s'en retournoit. Or allant & rêvant sur sa bête, il s'égara, & trouva un paysan auquel il demanda le chemin pour aller à Seveniere. Le paysan le reconnut, & lui dit: hé da, monsieur, vous êtes un homme de bien; je vous ai ouï prêcher en notre village; j'ai plus retenu de votre sermon que de tous les autres; je voudrois bien en avoir une demi-douzaine de semblables. Et bien, dit-il, mon ami, vous en aurez quelque jour; mais enseignez-moi le chemin pour aller à Seveniere. Ha! a, dit le paysan, le bon dieu m'en veuille bien garder d'enseigner à un homme qui sait tout, ha! a, vous vous moquez bien de moi. Les petits enfans le savent bien; & vous, qui savez tout, ne le sauriez-vous pas? Il n'y a pas de dret: adieu, monsieur; & le laissa là. Et le bon seigneur nous vint regarder chez nous, où nous lui fimes bonne chere. Il fut bien camus de cette réponse du paysan; il en eut le nez aussi long qu'il fut camus.
J H . Mais d'où cuidez-vous que cela est venu, que l'on a fait signifier même chose à deux contraires?
H . Je ne saurois.
J H . Je vous le dirai. Un jour de grande fête, il avoit auprès du revêtiaire de bon feu dans le chariot à grille; & un quartaire y faisoit griller du boudin durant matines. Il fut pressé d'aller, pour donner l'encens; il mit son boudin dans sa manche, & va faire son devoir. Quand le chanoine lui eut baillé l'encensoir, il va vers monsieur le chantre, qui se disposa pour recevoir la sainte fumée. Adonc le quartaire se met à jetter l'encens; & sa manche, qui se délia, laissa aller le boudin au travers des joues de monsieur le chantre, qui fut aussi étonné qu'émerveillé, & depuis le proverbe a eu lieu en France.
A . Voilà bien débuté! Quand je lui vis le con, je dis bien que
c'étoit une femelle.
G . La fites-vous remettre?
A . Comment?
G . Ainsi que la demoiselle de Blois, qui, ayant fait une fille,
après qu'elle fut accouchée, elle demanda ce que c'étoit. C'est une belle fille, dit-on. Adonc l'accouchée dit: je n'en veux point; remettez-la.
P . J'aimerois autant celle qui disoit que l'on avoit enté une
queue de chevreau à un agneau qu'on lui avoit vendu.
A . Oui; & celle qui dit qu'on avoit mis un œuf au cul
de la poule qu'elle avoit achetée, pour faire mine qu'elle pondoit; & elle n'avoit pas depuis pondu.
L . Je ne sais pourquoi vous parlez de pondre. Il
vient de cette fente un vent qui est pondu de n'agueres, il est bien frais.
S . Attendez; je me mettrai au devant.
L . Corbieu, tu me presserois trop; & puis, ô de par
le diantre sans jurer, ne sais-tu pas bien qu'il y a trois choses qui ne veulent souffrir être pressées?
S . Quelles?
L . La tête d'un fou, les pieds d'un gouteux & le
ventre d'un moine. Et si j'étois fol, moine ou gouteux, ou tout ensemble?
S . Quoi! tu serois, mon bel, aussi difficile à tenir qu'un
beau petit ange d'Arragon.
L . J'aimerois mieux être d'Espagne.
S . Tu serois comme le Bandol le puîné, qui est un sage,
homme de bien, Espagnol & catholique.
M . Que dites vous là?
S . Je demandois s'il y avoit des bordeaux en votre pays,
madame?
M . Non da, il n'y en a point; mais il y a des maisons
d'honneur, où l'on se réjouit avec les dames; & quelques dames d'honneur, réputées pour cela, en tirent rente pour nourrir des moines.
B . C'est donc en ce pays-là, où moine signifie larron; comme en l'isle des sots, sot signifie monsieur. Et de fait, si je vous y trouvois, je vous dirois: bon jour, sot. Ce seroit autant que vous dire: bona dies, monsieur.
S . Mais l'isle des sots est par-tout; & celle des fous
est au-delà; témoin la petite fille de maître Simon, qui me vit aller à l'église avec mon surplis: elle courut à sa mere: ma mere, mon mignon est devenu fou; il a mis sa chemise sur sa robe.
B . Pourquoi est-ce que, quand on nomme un homme
sot, il s'estime cocu? Et si on appelle une femme vesse, elle pensera être putain?
P . Ce n'est pas de même, parce que, si vous appelliez un
homme pet, il ne s'en soucieroit pas; & toutefois c'est de même. Il y a fort peu à dire, pour autant que les pets font du bruit, & les vesses coulent doucement; & c'est la raison pour laquelle les hommes font tant de bruit en les priant, & elles coulent doucement comme vesses.
B . O! o, ce n'est pas cela; il y en a bien une autre raison.
P . Quelle?
B . Les femmes ne prient point les hommes, parce
qu'elles savent bien que le four est toujours chaud; mais la pâte n'est pas toujours levée. Elles seroient confuses, si elles demandoient une chose mal à point, dont elles ne seroient pas servies. Et puis elles sont honteuses quand on les prie, parce que ce qu'on leur demande est si près du cu. Il est vrai que les brehaignes sont plus heureuses que les fécondes, parce que le cas ne leur pue point; & est vrai que le cas de celles qui font des enfans est toujours faguenant & mal odorant; ce n'est qu'à cause du cu.
M . Vraiment voire; pensez-vous qu'elles seroient aises, si
elles n'avoient point de cu? Cela n'iroit pas bien. J'entends de trou fignon.
A . Je crois qu'elles n'en ont pas, ou bien elles
feignent de n'en avoir point, d'autant qu'elles sont ou font les sobres, afin de nous faire croire qu'elles ne fiantent pas.
A . Tu as dit vrai; c'est ne plus ne moins qu'elles font les
chastes, afin de nous faire désirer de leur bailler ce qu'elles enragent d'avoir. Ainsi que Fleurie, la chambriere de notre bon ami le prieur de S. Eloi, laquelle vouloit épouser un cordonnier, & le pressoit devant l'official. Les parties étant devant ce juge, cette femme insistoit à avoir pour mari ce cordonnier, qui protestoit n'en vouloir point. Et pourquoi, dit l'official? Ha! dit-il, monsieur, je n'en veux point; c'est une méchante, elle m'a donné la vérole. Hélas! dit-elle, monsieur, c'est un méchant homme de dire cela; comment la lui aurois-je donnée? Je l'ai encore.
R . Il étoit instruit & dégoûté; ainsi que notre berger, qui,
étant avec la servante, elle lui offroit son cas, selon leur bonne coutume; & il lui dit hardiment: ma Toinette, je t'en remercie autant que si j'en avois bien pris ma réfection.
M B . C'est ce que j'aime que ceci; je le trouve: ce sont contes de peau-d'âne; c'est la vérité.
M . Il a raison, d'autant que tous ces mémoires, dictions,
discours, sentences & paroles sont prises du dictionnaire à dormir en toutes langues, de l'institution à lire sans points, sans lettres, sans caracteres, sans accens, sans figures, sans notes: aussi-bien les notes font faillir, ainsi que le disoit frere Ambroise, qui disoit qu'il eût bien chanté; mais que la note l'empêchoit. Aussi sans chiffrer telles choses, a été fait ce livre par le fils du dernier homme; item de l'épitome des bibliotheques de Saint-Germain & autres, du grand luminaire des sots, tous livres extraits de cettui-ci, auquel si chacun avoit remis ce qu'il y a pris, il n'y auroit plus qu'un livre au monde.
S . Tu es bien sot de nous conter ceci, afin que tout le
monde le sache, & on le vouloit céler.
M . Tu es un sot, toi-même. Je te recommanderai au maître
des sots.
S . Et qui est-il?