Le moyen de parvenir, tome 3/3
XII. Production.
P .
XII. A savoir si ces valets avoient mal fait.
Œ . Non, s'ils l'avoient pris avec action de graces,
comme le soldat qui échappa le pendre, aux premiers troubles. Monsieur le prince de Condé avoit fait faire un ban, par lequel il étoit défendu aux soldats, à peine de la vie, de prendre chose aucune. Ainsi il sortit d'Orléans, en huguenoterie pour lors, avec une belle troupe. Il y avoit un jeune soldat, qui au partir étoit à pied, & le lendemain il parut monté. Cela fut rapporté; parquoi il le fait venir devant lui, pour être jugé & livré au bourreau. Sentant cette approche, il fut fâché extrêmement d'être pendu, principalement quand on se porte bien. Il se jette à genoux devant monsieur le prince, & lui dit: monseigneur, s'il vous plaît ouïr ma raison, je vous rendrai satisfait. Dis-la. Monseigneur, nos ministres nous prêchent que tout ce que nous prendrons, nous le prenions avec action de graces. Ayant trouvé cette monture, je me suis mis à genoux, & l'ai prise avec action de graces. Va, va, n'y retourne plus, & ne sois plus larron.
B . Il ne l'appella pas larron; non da, non de pardieu, il s'en
garda bien, d'autant qu'ayant connoissance de beaucoup d'honneur, il savoit bien qu'il n'y avoit pas raison de nommer un homme larron, sans faire tort à beaucoup de sortes de gens, parce qu'il y a des larrons de toutes sortes de sectes, habits, qualités & autres nations de peuple.
C . Vous n'exceptez rien.
B . Non; & si je ne m'en confesserai point. Non, non.
C . Bien donc, de ce qu'on n'a point fait, ni eu envie de faire,
s'en faut-il confesser?
B . Allez demander cela au pénitencier.
C . Et si je ne sais rien pour lui dire?
B . Répondez, comme le bon homme de Vannes, qui étoit
charron, lequel s'étant confessé, le curé lui dit: dites votre confiteor. Je ne le sais pas. Dites votre ave. Je ne le sais pas. Dites la patinostre. Je ne le sais pas. Que sais-tu donc? Je sais faire de belles civieres rouleresses; je vous en ferai une quand il vous plaira, & à bon marché.
L . Vraiment, ce fut presque de pareille monnoie
que furent payés, à Rouen, messieurs les consultans, qui, ayant fort exactement avisé l'affaire d'un Marin Gautier, & lui ayant déclaré l'avis du conseil, il prit son avocat à part, & lui demanda si messieurs se contenteroient bien chacun d'une signole. Signole est une piece d'or valant moins d'un écu; & signole aussi est ce que nous appellons la roue que font les jeunes garçons. L'avocat pensant aux pieces d'or, dit qu'oui, & que c'étoit honnêtement. Adonc Marin va compter ces messieurs; & ayant mis bas son manteau étendu sur la place, fit autant de signoles qu'ils étoient; & deux pour son avocat, & puis les remercia, & adieu.
I . Il paya le talent d'autrui de son labeur. C'est ainsi qu'il
faut mettre la piece au trou, comme fit Martin Chouri, qui vint voir le rapporteur de son procès, pour lui montrer quelques pieces qui lui étoient nécessaires, pour le gain de sa cause. Le rapporteur qui avoit été pressé par les parties adverses, qui lui avoient mis ès mains des rouelles de bonne faveur, dit à Martin: mon ami, il n'étoit pas besoin de ces pieces, d'autant que nous avons jugé votre procès. Comment sans ces pieces: Nous l'avons jugé à vue de pays. Et moi, j'en appelle à travers champs.
L . Cet appel eût pu courir bien loin, s'il n'y eût eu montagne
ni vallées, ainsi que le disoit messire Marguerin au paysan qu'il confessoit. Le bon homme étoit au lit de la mort; & le prêtre lui prêchoit la résurrection, afin qu'il n'eût point de regret à cette vie; & suivant son propos, lui disoit qu'après le jugement, il n'y auroit ni montagne ni vallée. O! o, dit le paysan, il fera donc beau charroyer. Un peu après aussi, la femme se mouroit; & le prêtre lui disoit qu'elle alloit en paradis, où elle verroit les saints avec lesquels elle seroit: a! ha, dit-elle, il n'est que d'être parmi le monde qu'on connoît.
U . Elle n'étoit donc pas comme le valet du ministre de
Vaivai, au-delà de Lauzanne, qui connoissoit le diable. Un jour qu'il faisoit tonnerre, pluie & tempête, & que le monde étoit, un dimanche au soir, aux prieres: voilà un éclat de tonnerre qui donna; & au même instant un pauvre ramonneur de cheminée, pour éviter le danger & la pluie, se jette dans le temple. A son arrivée, chacun le voyant si noir, s'enfuit. Il voit le monde fuir, il fuit aussi après. A la sortie, & qu'il étoit le dernier, il arrête ce valet, qui aussi étoit le dernier des autres, & lui demanda ce qu'il y avoit. Le pauvre valet lui dit: hélas! monsieur, ne me faites rien; je vous connois bien. Et qui suis-je? Vous êtes monsieur le diable, à qui dieu donne bonne vie.
G . Il étoit aussi fin que le Genevoisien qui étoit en garde
avec quelques François à la porte neuve. Un des François, revenu de sentinelle, se jetta sur le lit de bois pour se reposer: ce Genevoisien étoit auprès. Avint qu'en dormant le François va faire un pet, sur quoi l'autre se va écrier: au diantre soit la couvaye, le chancre la puisse ronger! Ils disent qu'ils sont ci venus pour l'évangile, & ils petent comme poirs, c'est-à-dire, pourceaux.
A . Cela se rapporte comme le moine qui mene un diable
en lesse, disant ses heures, le tout en peinture, qui dit: telle est la génération de ceux qui cherchent la face du dieu de Jacob. Je l'eusse dit en latin, sans que le diable qui s'en formalisa, dit tout haut en bon françois, par la bouche d'un procureur qui voyoit cette figure aux augustins de Tours, où le grand conseil tenoit: si le diable avoit des peintres, on verroit plus de peintures de diables menant des moines en lesse, que des moines y menant des diables; encore qu'il y ait, comme il se comptera à la fin du monde, un tiers plus de moines que de diables pour les amuser.
C . Je pense que vous rêvez de parler ainsi.
S . Non fait, il ne rêve pas. Il est comme le sire George,
qui étoit fort malade; & sa femme avec quelques siennes commeres le réconfortoient; & comme elles voulurent essayer s'il les connoissoit, l'une dit: hé bien, mon compere mon ami, nous connoissez-vous bien? Oui. Qui sommes-nous? Vous êtes toutes des plus fortes putains de Blois. Ardez, ce dit l'une, il rêve. Vraiment non fait, dit sa femme, il vous connoît bien.
R . J'y étois; je le pançois, j'en ris assez; & encore plus,
quand les dames y étant pour le renforcer, l'incitoient d'avoir courage. Madame la gouvernante y étoit, qui lui disoit: or ça, courage, sire George; là, il faut prendre quelque chose. N'avez-vous rien pris aujourd'hui? Il répondit: sauf votre grace, madame, j'ai pris une puce à la raie de mon cul.
C . Je crois qu'il étoit fou: le saffran de sa boutique lui avoit
altéré le cerveau.
R . Encore dites-vous vrai, témoin monsieur de
Vendôme, qui étant malade & dégoûté, vouloit manger du ris; ce que disant à son médecin, il le lui accorda. Le prieur ajouta qu'il eût bien voulu qu'on y eût mis du saffran. Bien, dit le médecin, mais il n'y en faut gueres. Non, répondit le prieur, il me feroit mal: & de fait, je vis un jour un cheval qui en étoit trop chargé; il en devint fou.
M . Estimez-vous pour cela que ce seigneur fût fou? Non,
pas du tout; mais il tenoit un peu de la féve. Et c'est ce que notre Pythagoras nous enseigne, disant: gardez-vous ou abstenez-vous de féves: c'est-à-dire, d'être fous, ou d'en faire des traits. Je ne sais pas quel fou étoit cet abbé, mais j'ai retenu de lui des maximes notables.