Le moyen de parvenir, tome 3/3

Béroalde de Verville · Chapitre 5 sur 41

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Le moyen de parvenir, tome 3/3

V. Chapitre.

L 'H . Et ma cousine Esther, qui avoit nommé son cela naturellement, me répondit naïvement. O ma mignonne! lui dis-je, qu'avez-vous dit? Vraiment, mon cœur, dit-elle, je n'ai pas dit con).

A . Durant le dîner, Andrée s'avisa de son message, &

dit: à propos, monsieur, il est venu ici un homme qui vous a apporté un grand lievre. Où est-il? Je le vais quérir. Le voilà. Vraiment il est beau; il le faut mettre en pâte. Monsieur, il vous recommande ses affaires, ce pauvre homme. Comment a-t-il nom! Je ne l'oserois dire; il est trop sale. Si vous ne le dites, je ne saurai qui m'aura donné ce lievre. Ardez, monsieur, vous savez bien qui il est; je n'oserois dire ce nom-là, il est trop sale. Mademoiselle lui dit: dites-le en paroles couvertes. Bien donc, Monsieur, il a nom comme cela avec quoi on fout.

M . D'un âne vous êtes venu à un lievre, je crois que c'est

à cause des oreilles; à raison de quoi, pour le mettre en cosmographie, je vous dis que je ne vis oncques âne plus joli, que celui d'un apothicaire de Tours. Son maître même m'en a assuré, nous en faisant le discours ainsi. J'ai l'âne le meilleur du monde: même il est si naturel, qu'il me sent d'une demi-lieue.

 

C .

V. Vous me faites souvenir d'un voyage que nous fîmes en Espaigne; l'année que l'empereur devint fou. Je pense qu'Espaigne, c'est-à-dire, Espargne, i, pour r, comme il est écrit ès prologues des institutions de droit. Etant avec ces magnifiques, ils nous fêtoyerent aussi magnifiquement, & le tout de paroles. Je ne vis jamais tant de beaux banquets de paraphrases; les paroles y étoient apprêtées en toutes sortes; il y en avoit de couvertes en mode de pâtés de venaison; il y en avoit de rassises, pour manger avec du pain frais: le menu étoit de ces petites paroles, syllabes & lettres que l'on mange en poésie & en prose. Certainement ils nous en firent bonne chere: mais cela pourtant nous passoit apostrophiquement par la bouche. Les confitures & le dessert étoient révérences: & pour la bonne bouche, nous eûmes le mot de guet, & le mot pour rire. Voilà comment nous fûmes traités, avec belle eau fraîche, si nous en voulions. Cela étoit mal au ventre. (Ils ne nous traiterent pas, comme le mercier de Loches faisoit sa femme. Sa mere lui dit: mon ami, traitez-là bien doucement. Vraiment il le faisoit; il lui bailloit des oussemens. Ainsi les sages-femmes l'entendent, quand elles disent aux premieres grosses des autres: consolez-vous, ma mie, il en sortira plus doucement qu'il n'y a entré.) Or, nous fûmes bien arrivés auprès de la bonne eau d'Espaigne. Vraiment, si jamais je refais ma cosmographie, je ferai telle description de ce pays là, que l'on croira aisément que les peuples y sont enragés.

A . Mais à propos d'eau, quand un homme entre où l'on

dîne, lequel est le plus excellent, si on lui présente de l'eau ou du vin!

L . C'est à ce coup, que l'on connoîtra vos bons

esprits. O la belle proposition! ô le beau problême notable, qui fut débattu au concile des trois dixaines! Or boivez, pour décider cette affaire.

A . Quant à moi, pour le premier j'en dirai ma ratelée, & ce

d'autant que j'ai un beau nom. Et pour vous amuser un peu, qui sont les deux noms les forts délicats; nous n'avions garde d'avoir plus mauvais à un homme? Vous êtes quinaux; vous êtes quarante fesses. C'est Guillaume & Gautier, parce que l'on dit aux gens de nôces; venez, mes amis; mais ne m'amenez ni Gautier, ni Guillaume. En avez-vous? Or, quand j'irai où l'on dîne, je serai bien aise que l'on me présente de l'eau. L'eau, en ce temps là, c'est le juste & parfait symbole d'honneur & de profit à venir; c'est signe qu'il se faut laver, & se mettre le plus près de la table que l'on pourra, & sur-tout vers le milieu. Le vin a sa vérité quant & soi; c'est fait, il ne prophétise rien: l'eau prophétise le dîner; le vin, ayant été présenté & pris, signifie, boivez, & vous en allez. Ainsi, par l'eau, est représentée la jouissance future, & abondance; par ce peu de vin, est montrée une dayée de commodité qui se passe vîte. Ainsi l'eau présentée, alors représente le mystere dînatoire; & le vin dit congé. On baille de l'eau pour disposer l'appétit, non pas seulement pour laver les mains; aussi qu'en est-il besoin? Il ne faudroit, si cela étoit nécessaire, mouiller seulement que le bout des doigts; on ne met pas la soupe dans le creux de la main: ce lavement est donc pour exciter l'appétit; la main est la figure du foie, son rapport unique & formel, laquelle mouillée donne au foie une vertu cuisante. Voyez, je vous prie, les poissonnieres, lesquelles pour avoir toujours la main en l'eau & le feu au cul ont les joues vermeilles; elles sont gaillardes, aiment le bon vin, toujours étant en appétit. Voilà des points secrets de la très-profonde sagesse.

D . Que males mules aient ces philosophes foireux qui

ne font qu'ânonner: je les envoierai à mon métayer & à ses gens. Il y a plus de mille ans que le conte en est fait; mais on l'a mal retenu. La fille de ce métayer apporta des prunes à notre femme, qui lui dit: il n'en falloit point, ma mie. C'est votre gresse, mademoiselle; prenez-les, s'il vous plaît; aussi-bien nos pourceaux n'en veulent point. L'après-dînée, celle de chez nous rencontra la mere de cette fille, à laquelle elle dit ce que sa fille lui avoit dit. Ardez, répondit-elle, mademoiselle, elle dit vrai; ces méchans pourceaux aiment mieux manger la merde. Sur le soir, je rencontre le bon homme, auquel je conte le tout. Pardé, monsieur, dit-il, ce sont bêtes: leur bouche est en paroles aussi honnêtes que le trou de mon cul.

A . Appelez-vous cela des paroles couvertes? Je crois

qu'il les faut servir à couvert, de peur qu'elles ne s'éventent.

D . Si vous avez peur qu'elles s'éventent, avalez-les

vîtement, & faites comme en Italie, baillez-leur du plat de la langue.

H . Si j'eusse su cela, j'eusse bu, & eusse pris congé.

Q . Comme quoi? Est-ce selon que le prononça le

president Gascon? L'appellant voyant sa partie ne comparoître pas, demanda congé: je demande congé, messieurs. Le président ayant recueilli le conseil, chacun ayant dit: congé; il prononça: qu'il s'en aille. Il y eut un chaste abbé qui l'alla voir, & lui présenta son frere, lui disant: monsieur, je vous supplie de faire cette faveur à mon frere, de le tenir pour votre serviteur. Quoi! faveur! dit-il; je ne fais point de faveur; je fais justice.

L . Je me souviens qu'étant à Paris, chez un conseiller,

j'ouis un bon apophthegme. Il y avoit un bon paysan, qui avoit gagné son procès, & étoit allé parler à son procureur, qui lui avoit donné avis d'aller voir ce conseiller qui avoit été rapporteur, afin qu'il le remerciât. Ce bon homme allant, pensoit en lui-même, que possible il lui faudroit encore donner quelque chose: toutefois il s'assura qu'il auroit tant de conscience, qu'il ne lui demanderoit plus rien, vu que pour payer les épices, il avoit même été contraint de vendre sa vache, seul reste de son bien. Le pauvre homme vint saluer monsieur son rapporteur, qui lui dit: mon ami, je vous sais bon gré de m'être venu voir; je prends plaisir à m'employer pour les gens de bien; remerciez dieu, que vous ayez eu tel qui vous a conservé votre droit. Or il y avoit en la même salle un peintre qui faisoit une chasse en un paysage, où il y avoit plusieurs sortes d'animaux, que ce paysan se mit à regarder. Le conseiller lui dit: que regardez-vous-là, bonhomme? Je regarde si entre tant de bêtes qu'on vous donne, ou qu'on emploie pour vous apporter de l'argent, je ne verrai point ma vache; au moins que la moitié y fût, parce que vous l'avez bien eue & davantage. Ainsi que Laërtius parloit, voilà que la petite chienne de madame, qui demandoit à manger, aboie & le fâche: il étoit assez près, & lui cria: paix, petite vilaine, petite putain; voyez-vous un peu que cette petite vesse fait de bruit! Ce que voyant notre curé, va dire: je m'ébahis que ce philosophe n'a honte de donner le nom d'une personne, & le surnom d'une chrétienne à une chienne. C'étoit lui, qui, prêchant; disoit: enfans, apprenez la patenostre & l'ave à vos peres & meres. Il étoit des enfans de Moulins, auxquels on frotte le cas de beurre, quand ils sont malades. La fille d'un marchand de Lyon, qui s'étoit retirée à Genève, de peur de jeûner en carême, en fut punie, d'autant que, mangeant d'une bonne truite, une arête lui demeura en la gorge: hélas! elle étoit fille unique, uniquement aimée. On courut aux remedes. Médecins, chirurgiens, apothicaires, alquemistes, empiriques, sorciers, charlatans, secrétaires & bimblotiers de drogues furent appellés; mais on n'y pouvoit remédier. Déjà l'arête, ainsi passée, l'ulcéroit; & y avoit crainte qu'elle n'en mourût avec douleurs. Il passa par-là un vieil homme, qui, ayant ouï le bruit & la pitié, fut ému de compassion; il entra en la salle, fit faire un grand feu, & fit apporter une livre de beurre; puis, ayant fait sortir tout le monde, prit cette fille sur ses genoux, s'étant assis comme une nourrice, & lui montra le cul au feu, lequel muni de deux belles grosses fesses rebondies, il graissoit de ce beurre. L'opération en fut merveilleuse, d'autant qu'aussi-tôt l'arête fut avalée, & la fille guérie; & hoc certo certius.