Le moyen de parvenir, tome 3/3
XX. Parenthese.
Par mon opinion sinistre,
De savetier je suis ministre.
P .
XX. Dis que tu en as, Calvin.
C . Je n'en veux autre vengeance que celle qu'en prit
Bersaut sur le curé de Barace & ses compagnons. Que Chose vous le raconte: je suis empêché. Ne savez-vous pas que je bois & mange si peu, qu'il me faut être en repos pour pâturer, avisez: je ne mange pas tant que beaucoup de personnes: & si tout le vin du monde étoit-là, je n'en boirois pas le quart.
R . Mais ne laissons aller Bersaut.
C . Dis haut, couillaud d'Angers mon ami, & je te promets
que, quand tu seras chanoine de S. Maurice, tu ne paieras rien pro futuitu, quoique nos devanciers l'aient toujours fait, & les successeurs le feront, pour entretenir les cérémonies de l'église.
C . Bersaut passant au-dessous de la bennerie, rencontra
une nue de prêtres qui venoient d'un gaignage. Lui, bien accompagné, les environna, & leur demanda d'où ils venoient. Prêtres étonnés ne savoient presque dire, tant ils avoient peur. Or, çà, çà, dit Bersaut à un page: pied à terre; & au bon homme de curé de Barace, qui étoit fort âgé: sus, bon homme, cul bas; là, détachez vos chausses. Il pensoit devoir être écouillé. Quand les chausses furent baissées, le page, au commandement de son maître, attacha le derriere de sa chemise aux reins. Adonc il fit baisser le curé, comme quand on joue au frappemain, ou à la fausse-compagnie; puis, çà, enfans, à l'offrande. Tous les autres prêtres vinrent baiser le cul, & mirent leur argent au chapeau du page. La cérémonie accomplie, il leur demanda: & bien, enfans, me connoissez-vous? Oui, vous êtes le bon monsieur Bersaut. Allez, dit-il, & faites votre devoir; soyez gens de bien. Le lendemain, ces prêtres conterent à deux cordeliers ce qui leur étoit avenu; & les deux freres (qui aussi vont toujours deux à deux. Voire, deux à deux, ce seroient quatre: ils vont un à un. Coucher une à un est bon). Les cordeliers, passant pays, vindrent à Chesfe, où sont les oies rouges, & dînerent avec des gendarmes. Après dîner, ils rendirent graces, & dirent: dieu nous veuille donner une bonne paix. Adonc un des gendarmes va dire: dieu nous ôte le purgatoire. Ha! monsieur, ma chere ame parente de chrétienté, vous blasphémez. Mais vous, dit le soldat; il faut que chacun vive de son état. S'il n'y avoit un petit de guerre & un purgatoire, il ne faudroit ni moines ni gendarmes. A! ha, ha, hé. Au reste, étant passés outre dans le haut Anjou, par-delà Angers,
Basse ville, hauts clochers,
Riches putains, pauvres écoliers.
& proche de la maison de Bersaut, ils s'entredisent: frere, qui ira? Ce sera moi, dit l'aîné, qui avoit nom frere Eustache. Il y alla donc, & demanda à parler à monsieur, devant lequel on l'introduit. (Quoi! dit Badius, vous dites monsieur sans queue? Je le crois bien; n'ai-je pas été nourri dans les cloîtres? Je dis comme les femmes de prêtres, qui, tant pauvre soit leur maître, parlant de lui, nomment monsieur: monsieur par-ci, monsieur par-là.
R . Je ne pensois pas que tu eusses été de ces petits
pages de frocs.
C . Chut. Comment osez-vous ainsi nommer les semences
futures des pédagogues de l'église? Laissez-moi dire. Etant devant monsieur, il lui demanda humblement l'aumône. Oui da, dit-il, vous l'aurez, pere Moustache; mais j'ai céans un vieil serviteur qui se meurt, que je désire faire confesser. Monsieur, vous êtes en bon propos. Adonc il le mena en un grenier, où il avoit un vieil chien qui se mouroit de vieillesse. Voilà, ce dit monsieur, le serviteur dont il est question. He! a, dit le moine, monsieur, je cuide que vous vous moquez de moi simple religieux. Croyez que je ne suis pas si instruit, que je ne sache comme il faut vivre; & qu'il n'est raisonnable d'attribuer à un chien, ce qui convient à la personne. Partant, monsieur, vous m'excuserez. De dépit, lui fit donner le fouet à nud, & à bon escient; puis l'envoya. Le triste frere revint à son compagnon, auquel il conta sa fouettée & l'occasion d'icelle. Laisse-moi, dit l'autre, j'aurai pis ou mieux. Il y alla donques; & son entrée & discours furent au semblable des premiers faits à son compagnon; & Bersaut lui ayant parlé de ce vieil serviteur, il demanda à le voir. L'ayant vu, il dit: & bien, monsieur, il est raisonnable; faites-moi donner un petit bâton. Je ne veux pas que vous lui fassiez mal. Aussi ne ferai-je; mais j'ai affaire de ce que je demande. On lui bailla un bâton: & le moine le fendit un peu plus que la moitié; puis dit à monsieur & à ses gens qu'ils sortissent & se tinssent à la porte; qu'il ne falloit pas ouïr la confession d'autrui. Etant sortis, il prit l'oreille du chien dans ce bâton fendu, & lui dit: or çà, mon ami chien, voulez-vous pas mourir en chien de bien. Et lui pressant l'oreille, le chien huchoit assez haut: ouan, ouan. Ne demandez vous pas pardon à votre maître de l'avoir trompé, en mangeant le gibier quelquefois? Ouan, ouan, ouan. N'êtes-vous pas fâché d'avoir autrefois blessé quelqu'un? Ouan, ouan, ouan. Pardonnez-vous pas tout le monde? Ouan, ouan, ouan. Or soyez donc chien bienheureux, absous comme un loup gris, trépassant comme une autre laide bête. N'en êtes-vous pas bien aise, monsieur le chien? Ouan, ouan. Il y ajouta plusieurs autres belles cérémonies de chien, qui furent fort agréables & au chien & à son maître, qui, après cette action, prit le moine, lui fit bonne chere, rit avec lui, lui donna de l'argent & son cou chargé de bled, & lui promit de lui en donner, toutes les fois qu'il viendroit le voir. Le frere retourne vers le fouetté, lui montre sa quête: hé, grosse pécore, lui dit-il, tu ne sais pas vivre. En s'en allant, ils trouverent de leurs amis; & le fouetté dit: nous avons été bien fouettés. L'autre dit: mais bien vous; frere; & non pas moi. A d'autres il dit: nous avons eu bien du bled. Mais bien moi, frere, & non pas vous.
P . Voilà que c'est d'entendre les affaires.