Le moyen de parvenir, tome 3/3

Béroalde de Verville · Chapitre 30 sur 41

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Le moyen de parvenir, tome 3/3

XXX. Attestation.

S'il faut baiser, à ce qu'on dit:

Tout ce qu'aux dames on présente,

Je ne saurois baiser mon vit;

Je le garde pour la servante.

 

A .

 

XXX. Vraiment voire, ce dit la servante de chez nous, si j'étois la maîtresse, je ne bougerois du lit quand il fait froid. En nanda, notre valet étoit plus habile homme, qui, parlant à mon pere (qui est gentilhomme, ne vous déplaise, & d'antique race, je le dois bien savoir, moi qui ai été condamné aux grands jours d'avoir non la tête coupée, mais le col, & me voici; c'est tout un, je suis de la vieille noblesse: non admise par médecine, ni mairie, ni échaunage, ni lettre; mais par source de vieille gueuse, ferme tigneuse, & bonne putain d'antiquité. Que disois-je? Cette folle humeur de vanité noblesseuse m'a si bien fricassé la cervelle, que j'ai oublié ce que je voulois dire. Parguille, si je m'y mets, je ne dirai jamais rien, que je ne fasse comme Auguste, ce grand preneur de taupes à la glu, c'est-à-dire, empereur des Romains.

P . Et que faisoit-il?

P . Il vous chioit au nez tout d'une volée: laissez-moi dire;

je reprens ma mémoire comme le grimoire; j'ecrirai tout ce que je voudrai dire, & serai si sot que, quand je demanderai à ma femme à le faire, je l'écrirai en mes tablettes, afin de ne paillarder à bien dire sans faute. (Ce notre valet, voyant mon pere être appellé pour l'arriere-ban, aussi étoit-il gentilhomme, ce qui le fâchoit, parce-qu'il n'aimoit point la guerre; il aimoit le lard, & haïssoit les chiens. Foi de demoiselle, disoit ma mere pançant ses pourceaux, mon mari est aussi noble que le roi; il aime bien à ne rien faire, & se donner du plaisir: & notre valet, qui est des meilleurs, voyant mon pere fâché pour cette arriere-bannerie, lui va dire, cordille, mon maître, si j'avois autant de bien que vous, je n'iras pas à la garre! Et qu'est-ce, Colas mon ami, que tu ferois? Que je ferois? Je m'en irois voir le procureur du roi avec un bon lievre, & il me donneroit main-levée. Et si ce n'étoit pas assez, ou qu'il ne fût pas assez grand…

T . Il n'y a remede. Il disoit comme la bonne femme qui

présentoit le pain béni à saint Pierre-aux-bœufs. Mais en conscience, toi qui te connois en tout, lequel des deux bœufs qui sont là est le plus gras?

S . Je l'ai mis en ma chronique. Deux comperes aviserent

à cela, & gagerent. Le sire Adam disoit au sire Girôme que l'un étoit plus gras que l'autre. Ils gagerent, s'en rapporterent à ceux qui sortiroient de la premiere messe. Le sire Adam se leva de nuit, & alla graisser de sain celui qu'il avoit dit être le plus gras; puis quand le monde sortoit, & que ces sires demandoient l'avis d'un chacun, dame, chacun trouvoit, cettui-là être plus gras.

D G . Hé, grosse pécore, il y en a un voirement plus gras

que l'autre, d'autant que l'on met en son corps les huiles pour servir au luminaire, & il en tombe dans ce creux, si qu'il est plus gras. C'est philosopher, cela. Mais à cette femme, mais à ce pain; & bien à tous deux.

T . Cette bonne femme étoit sourde; & présentant son

pain, & faisant la révérence, elle fit un pet. Les présens & présentes se prirent à rire. La bonne femme, croyant qu'ils se moquoient de son pain qui étoit bien petit, se retourne & dit: messieurs & dames, excusez-moi, s'il vous plaît; je le ferai une autre fois plus gros. Et chacun de rire plus fort, attribuant le plus gros au pet, qui étoit délicat. Il étoit noble, ce pet, puisqu'une demoiselle l'avoit fait.

P . Et pourquoi non? Le métayer ne disoit-il pas bien,

voyant des pourceaux: ô! la belle noblesse que voilà! Il en dit bien d'autres: & comme ma tante lui demanda touchant les biens de la terre, ce qu'il en pensoit: ô! mademoiselle, pour les bleds & tels grains vous n'en avez gueres; mais vous êtes la roine des vesces. Je ne vis jamais tant de demoiselles qu'il y a aujourd'hui; tout en est conchié. Quand vous en saurez la raison, vous ne serez plus tant étonnée; il faut…

A . S'il faut, il ne prend pas.

P . Si vous étiez aussi mordant que reprenant, il n'y auroit

cul qui n'eût des dents. Sachez donc qu'un jour une belle, jeune, fretille, bonne & sage demoiselle que je connois bien, (je la dois bien connoître; son pere m'a fait bonne chere) un jour d'été qu'il faisoit beau, eut fantaisie de monter sur un arbre. J'eusse bien mieux aimé monter sur elle.

P . Tu es dégoûté comme le clousier de Vaux, qui pensant

entrer en la salle, y vit plusieurs dames, & se voulut retirer. Entrez, dit madame de Saint-Martin, entrez; nous ne mordons ni ne ruons. En da, dit-il, donques, mesdames, je voudrois bien être monté sur icelle bête.

P . Cette belle demoiselle, que je vous dis, étant sur cet

arbre, y cueillit ce qu'elle voulut; puis descendit. Or est-il que la queue de son chaperon de velours y demeura, sans qu'elle y prît garde; & le cocu fit son nid dessus, & tellement que plusieurs oiseaux la couverent, cette belle queue lui multiplia si bien, que maintenant il ne faut que secouer un coup, voilà une demoiselle faite. Et gai, il ne tiendra pas à moi que je n'en fasse, & je ne leur exhibe une andouille & deux œufs, la pitance d'un religieux.

L . Tu te vantes bien. S'il étoit, ou qu'il fût; mais il est.

P . Et bien, cela est bien dit.

L . Notre official le fit interpréter à l'homme & à la femme qui

se plaidoient. L'homme disoit du cas de sa femme: s'il étoit, montrant le pouce joint au premier doigt; puis il disoit: ou qu'il fût, comme les deux pouces joints à bout, & les deux premiers doigts; mais il est, montrant son chapeau. Et la femme dit, parlant de l'outil de l'homme: s'il étoit, empoignant sa cuisse; qu'il fût, empoignant le bras; mais il est, montrant le petit doigt.

A . La dispute en est aussi bonne, que celle d'un savant qui

vint à Genêve, lorsque Jysquel y faisoit ses études. Cettui-ci dit qu'il vouloit disputer; mais qu'il ne parloit qu'en signes. Il n'y eut personne qui voulût y entendre, d'autant qu'en ce pays-là (c'est à Genêve) ils n'ont gueres de signes; ils veulent tout à droit. A la fin, il y eut un menuisier qui étoit de Montargis, parent du démoniaqué, & d'un maître d'hôtel de madame la duchesse de Ferrare, & réfugié à Genêve pour la concupiscence; hoi, je cuidois dire conscience, (comme il avint un jour à Tours, que le roi y étoit. Il y avoit lors une dame, qui durant les jeux avoit joué conscience, qui pour cela en eut le nom tout le temps de sa vie. Je la trouvai en la rue, & je la cherchois; il m'avint de lui demander le logis de madame Conscience. Qui êtes-vous, dit-elle qui m'injuriez? Hélas! madame, pardonnez-moi; on m'a dit que vous avez ainsi nom. Ce sont des sots qui le disent. Je ne le dis donc plus.) Ce menuisier dit qu'il disputeroit avec ce savant, selon les accords. On les met sur un échafaud, devant le monde. Ce savant, se présentant résolument devant ce menuisier, auquel on avoit baillé une robe ministrale & un bonnet consistorial, & levant le bras, haussa la main, fermant le poing, en lui montrant un doigt: le menuisier lui en montra deux; le savant en présenta trois; à savoir le pouce & les deux doigts: le menuisier lui montra le poing clos. En après, le savant lui montra une pomme; le menuisier, cherchant en sa pochette, trouva un petit morceau de pain, & le lui montra. A donc le savant, tout ravi en admiration, se retira; puis dit qu'il avoit là trouvé le plus docte homme du monde; & tant que ce bruit a duré, l'école de Genêve a été en réputation. Depuis on prit à part le menuisier, & on lui demanda qu'il avoit agi réciproquement avec cet autre. Il nous dit: voire, c'est un homme fin! Il m'a menacé de me pocher un œil; & je lui ai fait signe que je lui en pocherois deux. Puis il m'a menacé de m'arracher les deux yeux, & m'enlever le nez; & je lui ai montré le poing, avec quoi je l'assommerois. Et comme il m'a vu en colere, il m'a présenté une pomme, pour m'appaiser comme un enfant; je lui ai fait voir que je n'avois que faire de lui, & que j'avois du pain qui valoit mieux.