Le moyen de parvenir, tome 3/3
VII. Committimus.
H . Et voilà donc l'usage auquel est sujet, comme tout
autre marié, ce mercier, la femme duquel desiroit avidement l'accointance du chirurgien son voisin; mais on ne pouvoit y trouver ordre. Ils s'aviserent en parlant à la boutique, les étoffes les séparant, & exécuterent leur dessein. Voilà ma commere la merciere, qui fait la malade; elle plaint sa tête; elle fait semblant d'avoir des soulevemens de cœur: le mari, tout étonné, envoie querir maître Pierre; aussi-tôt qu'il est venu, il la visite. O mes amis, dit-il, & vous, mon compere, parlant au mari, voilà ma commere qui est bien malade; c'est la contagion: mais il y a moyen. Çà un peu de vinaigre; vous avez bien fait de venir au devant; si vous eussiez tardé, il n'y eût plus eu de moyen. Çà, venez ici, apportez cela; ici du feu; là une écuelle; de l'eau, du linge, fermez ces huis un peu; là, parlez bas; des ciseaux; je suis tout étourdi, tant j'ai hâte. Ainsi faisant l'empêché, il fait un emplâtre fort léger, & dit au mercier: mon compere, il faut que vous mettiez cet emplâtre sur le bout de votre membre viril: & que vous le poussiez dans la nature de votre femme. Quoi! dit le mari, faites votre état, maître Pierre. Mais c'est votre femme. Faites votre état, mon ami. A donc le barbier mit l'emplâtre sur le bout de son inconvénient, & le porta à la ruelle du lit; mais quand ce fut à ficher, il ôta le linge poissé, qu'il pausichonna en sa pochette; & mit maître cas dans la belouse, autrement dit, le trou de service, frais, vif & en bon point: & ainsi guérit madame la merciere; & qu'ainsi en puisse prendre à toutes celles qui le desirent.
C .
VII. Il en prit autrement à un petit barbier de Vendôme. Monsieur le médecin Taillerie, menoit en pratique ce petit chirurgien; & parce qu'il avoit long temps à être chez la noblesse ou il alloit, monsieur le médecin, jà vieillard, menoit sa femme qui étoit encore jeune, que le barbier accompagnoit en trousse. Etant en chemin, le médecin demanda au barbier comme se portoit sa femme. Vraiement, dit il, monsieur, il faut qu'elle se porte bien, si elle veut; d'autant que je l'ai approvisionnée six bons coups, cette nuit, sans ce qui s'est fait depuis. Cela leur servit de risée, tant qu'ils furent arrivés à la noblesse, où ils alloient. Le soir, chacun étant retiré, le médecin devisant avec sa femme: laquelle lui avoit entamé le propos de ce jeune barbier, lui demandant, possible en songeant à ce qu'il avoit dit tantôt, pourquoi il s'en servoit plutôt que d'un autre. Ma mie, ce dit-il, je me sers de lui, parce que je desire qu'il ait sa vie toute gagnée, d'autant qu'il n'a plus que deux ans ou environ à travailler, à cause qu'il paroîtra tout ladre. Cette réponse fut cause, que la demoiselle s'en dégoûta. Comme ils s'en retournoient, le médecin gaussa sa femme; & ainsi qu'ils furent en un carroi, où il y a de grand arbres, il lui dit: ma mie, mettez pied à terre; je vous veux baiser entre cul & con. Mon ami, dit-elle vous êtes fâcheux. Non suis; le pied à terre, je le veux. Etant à bas tous deux, il la prend & la baisa en la bouche, comme au jour de leur nôces; puis elle dit: pourquoi me disiez-vous cela? Parce que je l'ai fait; ne vous ais-je pas baisée? Oui. Ha! ma mie, voilà un ruisseau qui se nomme cul, & celui-là con; nous sommes entre-deux. Ainsi, beaux esprits, voilà de belles paroles; elles sont claires comme eau.
M . Comment voudriez-vous faire entre con & cul une
muraille seche?
C . Je ne sais.
M . Il faudroit boire l'eau, & manger le mortier: achevez.
L' . Etant de retour de fortune, mademoiselle du médecin
se trouvant chez une commere; (c'est-là où on cause) vint qu'on parla de maître Claude ce barbier. Vraiment, dit cette demoiselle, je suis marrie de son inconvénient, il sera ladre dans deux ans; mon mari me l'a dit. Cela alla de bouche en bouche, ou de couche en couche, tellement que le barbier le sut, qui, tout scandalisé, vint trouver monsieur le docteur, auquel il fit sa plainte, & demanda s'il l'avoit dit, & pourquoi. Parce qu'il ne faut pas, vous qui êtes jeune, que vous parliez devant ma femme, en ma présence, de le faire six coups; & soyez sage.
B . Je connois ce barbier, il est honnête homme: il a
fessé un chien; il est Gascon & a demeuré à Tours chez un de nos amis. Vraiment il fit un jour un trait notable. Une femme d'honneur étoit malade, & il falloit, au carême, avoir dispense, pour lui faire manger des viandes qui sont interdites en saint temps.
A . (Mais la cause pourquoi la chair terrestre est-elle
plutôt défendue que l'aquatique?
P . Mais aussi vous dirai-je, un étron est-ce chair ou
poisson?
A . Il y faudroit goûter: & puis vous sauriez que tandis qu'il
a le sens chaud, il sera chair; s'il l'a froid, il sera poisson & vous en soulez. Ce n'est pas cela. Répondez au prêtre: je vous dirai: c'est parce que la chair fout, & on seroit fou toujours, & le poisson fraie.
N . Voilà de belles raisons. J'aimerois autant celles de
Jannotin, qui dit: qu'il faudroit être sergent pour aller en paradis, d'autant que les sergens vont devant: da, da. Il est bon, s'il n'y avoit que les gens de justice qui allassent en paradis. Et c'est le contraire, & je l'ai vu en la danse macabrée de Fubourg, où les présidens, conseillers, avocats, procureurs & clercs, sont par les sergens conduits en enfer, & t'en guette).
B . Or vela beau cauré? laissez-les dire: j'acheverai
mon discours. Maître Pierre le Grand, petit barbier de Tours, avoit chez lui ce compagnon qui se tenoit fidélement à la boutique. Ainsi qu'il fut avisé: ce maître eut un certificat du médecin, afin que l'official ou grand vicaire: (au diable soient-ils, si je me souviens auquel il faut avoir recours, si d'aventure on ne joue deux personnages comme le maréchal de Ballan, qui étoit notaire & aussi barbier, & quand on le demandoit, il disoit: me voulez-vous pour ferrer, ou barber, ou écrire, ou ajourner, parce que depuis il fut sergent.) Le certificat fait par le médecin, le chirurgien le porte chez lui, & dit à son homme: va faire signer cela à monsieur l'Official. Le garçon ouit de biais, & pensoit que le maître eût dit: va faire une saignée chez monsieur l'official. Il prend son manteau & ses outils, & y va. Il heurte à la porte, & le neveu de monsieur lui vint ouvrir, auquel il demanda comment se portoit monsieur. Il se porte fort bien. Si est-ce qu'il y a ici quelqu'un malade, que mon maître m'a envoyé saigner, en voilà l'ordonnance. Le neveu, fort suffisant vit le papier, & ne pouvant rien connoître, pour faire le savant, dit: il faut que ce soit pour moi, d'autant que je suis morfondu; venez & entrez. Ce qu'il fit & le saigna bien & beau. Je m'ébahis qu'il n'en fût mal, mais dieu fut aide aux innocens, & puis la risée lui racoutra le foie. Si le valet fut trompé, le maître le fut aussi. Il vit un vieil paysan, qui se plaignoit d'une douleur en la joue. O, lui dit-il, viens, je la guérirai, je t'arracherai la dent qui te fait mal. Pargoi, vous ne sauriez. Pardienne, si ferai. Je gage demi écu que non. Le voilà: je gage que si, or allons. Quand ils furent en la boutique, & que le patient fut sur la chaire, le barbier se met à regarder en sa bouche, & n'y trouva aucune dent. Et qu'est-ce que cela? C'est que j'ai gagné, dit le pied-gris. Il y a plus de trente ans que je n'ai pas une dent; & dis que tu en as, soulier à belles oreilles.
C . Je vous reprends, vous jurez. Etes-vous des consuls
de Tours?
B . Que voulez-vous dire des consuls de Tours?
C . Rien que bien, sinon que mon compere le sire
François, je ne dirai pas son surnom, étant consul, condamna un marchand. Le marchand lui dit: par dieu, vous n'avez pas bien jugé. Le consul lui dit: vous payerez l'amende, par dieu, vous avez juré. Et vous aussi, dit l'autre. Ha! dit le consul: tenez, greffier, voilà mon amende, recevez la sienne.
A . Cela est aussi bon que le fait de monsieur de Césarée,
évêque portatif, qui faisoit sa visite par le diocese d'un qui l'en avoit prié, & où il avoit autrefois tenu les ordres. Il se trouva qu'il interrogea un prêtre qu'il trouva ignorant. O! dit-il, gros bedier, âne que tu es, qui t'a fait prêtre? Qui est le veau d'évêque qui t'a conféré cet ordre? C'est vous, monsieur. Par dépit, bédier, je paierai cent sols d'amende; & toi, dix francs. Mon secrétaire, faites vous payer.
A . Si c'étoit à moi, je corrigerois bien tous ces abus-là.
A . O! oui, vous êtes brave correcteur, comme celui des
bons hommes; corrector à corrigendo.
L . En ma conscience, je le crois; ils s'arrousent
bien le cœur; je pensois que cela fût hors du monde.