Le moyen de parvenir, tome 3/3
XIII. Exploit.
E .
XIII. Pour parenthese, je vous dirai que c'est de lui que je tiens qu'il y a au monde quatre nations anagogiques aux quatre mendians de l'hôpital, qui sont poux, puces, morpions, punaises.
U . Voici qui est beau.
M . Ecoutez; tantôt nous rentrerons bien en propos, à droit
ou à gauche. Là, cher ami, je vous prie. Les poux sont les Allemands, qui mordent & mangent, & se laissent assommer, ainsi que les Suisses, sans s'avancer. Les puces sont les François, qui sautent & n'ont point d'arrêt, & laissent des marques par-tout où ils vont, ainsi qu'on le voit par-tout; mais ils n'y sont pas. Les morpions sont les Espagnols, qui se sapent ès places si bien, que, si on les peut ôter, c'est piece à piece. Les punaises sont les Italiens, qui empuantissent tout de leurs inventions de danses & belles farfanteries qui infectent le monde.
N . Que deviendront les autres nations?
M . Je les recommanderai aux cordeliers réformés, ministres,
jésuites & telles gens de l'autre monde nouveau.
C . Mais où en étions-nous?
P . Sur les diables familiers, ce me semble, ou quelque
chose de diablerie: c'est tout un.
R . Si vous avez perdu la mémoire, je vous dirai une jolie
aventure, pour vous reguiser la mémoire. Ceux de Benest & d'autour devoient aller au marché à Bourgueil; & quelques-uns s'étant donné but pour partir de bonne heure, il y eut un serrurier qui se leva plus matin que les autres, & voyant que ses compagnons ne se vouloient point lever, se mit en chemin. Ayant fait plus d'une lieue, & avisant qu'il étoit encore trop matin, se voulut reposer. Il échut qu'il se va jetter à quartier sous une potence, où depuis quelques jours on avoit attaché un larron, qui gambadoit en évêque champêtre. Le serrurier s'endormit très-bien. Le jour venu, ceux qui alloient au marché passant par-là, il y en eut de joyeux qui dirent qu'il falloit appeller ce pendu. C'est bien dit. Hau, compagnon, hau, hau, veux-tu pas venir? Il y a assez que tu es là. Le dormeur qui étoit à bas, qui ouit ce bruit, s'éveilla, & répondit: oui, oui, hau, hau; je vais, attendez-moi. Ces passans se trouverent surpris extrêmement, & s'enfuirent, cuidant que ce fût le pendu qui eût parlé à eux; & le serrurier de courir après. Eux, oyant ses ferremens, pensoient que ce fût la chaîne du pendu; parquoi ils s'enfuient: le serrurier appelle & plus il appelle & court, & plus les autres tout épouvantés s'enfuient, & ne cesserent de courir, qu'ils ne fussent à Bourgueil.
S . Or ça, nous voilà au marché, qu'acheterons-nous?
Z . Achetons des moutons & des poules, pour les payer au
seigneur Breton, auquel on doit, par aveu bien écrit, trente moutons lainés, couilleux, cornus, & vingt poules avec leur sauce de ménage: voilà qui est bon, tout sert en ménage.
R . Oui da. Mais quelles sont les plus grandes nécessités ou
pauvretés du ménage? Je ne sais. Ni moi aussi. Ni moi. Je vous les dirai, & les retenez. Je parle comme la bonne femme, à la porte de laquelle on avoit chié, & s'en plaignant à un sergent, lui dit: monsieur, je vous en embouche le premier; ardez, si vous m'en faites avoir raison, je vous promets de vous en faire bonne chere; & vous ayant satisfait, nous en ferons chez nous un bon repas. La premiere pauvreté & nécessité, c'est quand on brûle le balai, par faute de bois. La seconde, quand par faute d'autre pâte on fait cuire le levain. Et l'extrême, quand, par disette de linge, on torche le cul aux enfans avec la langue. Vous sentez qu'il faut être marié; autrement cela n'auroit pas lieu par-tout.
B . O! ne vous abusez pas. Ceux qui ne se marient qu'au
mariage du diable, ne laissent pas d'avoir des enfans; parce qu'ils font la cause pourquoi.
A . Ne parlons point de cela; nous ferions des
querelles. Et puis, mon ami, les parfaits sont aux cieux. Demeurons en terre, tandis que nous y serons bien. Donc nous converserons avec les femmes mariées; & pour l'amour de si belle conversation, je vous dirai qu'une dame de Paris, d'auprès le coin de la rue Aubri-le-Boucher, avoit trois filles, qu'elle maria en un même jour; & le lendemain, voulant savoir si ses filles étoient femmes, elle les prit à part, & leur dit: or ça, mes filles, nous voici toutes femmes; il faut tout dire: je veux savoir laquelle est la mieux de vous, ou si vous êtes bien toutes trois. Là, dites-moi, quel cas ont vos maris? L'aînée dit: ma mere, mon mari l'a menu, mais il est long. Bien! voilà qui est bon, quand la cuillier va jusqu'au fond du pot. La seconde dit: mon mari l'a court, mais il est gros. Cela est raisonnable, lors que la cheville emplit le pertuis. La jeune: mon mari l'a petit & menu, mais il me le fait souvent. C'est ce qui est propre, & est grand heur d'avoir petite rente qui vient toujours. Or devinez laquelle est la mieux mariée; & vous souvenez que l'outil de mariage est le plus sale drogueux de tous, parce qu'après avoir bien pilé en son mortier, il crache dedans.
F . Une fois, étant à Paris, je discourois familiérement
avec une maquerelle. Je lui demandois quels membres virils étoient les meilleurs. Elle me montra que tous ses doigts entroient en un de ses naseaux; & qu'ainsi les cas des femmes sont selles à tous chevaux.
B . Ne le prenez pas-là, joint que Mathurin de Blere ne
vous le concédera pas, vu qu'il ne put presque jamais dépuceler sa femme; & sans la fourchette de saint Carpion, jamais il n'en fût venu à bout.
L . Boivons un coup, puis nous saurons cela.
Boivez-vous des coups?
A . Oui, d'autant que cela, c'est-à-dire boire, va à coup & se
serre délicieusement: je dirai une volte, si vous voulez; aussi je la bois mieux que je ne la danse, & audaces fortuna juvat; cela veut dire, que qui chapon mange, chapon lui vient. Ceux qui sont un peu malades, & se renforcent à boire & à manger, guérissent; aussi l'on ne meurt que faute de boire & de manger, & bref de s'abstenir de faire les vertus cardinales.
P . En bonne finte, doncques maître François me vouloit
faire prendre courage & esprit; parce que qui a bon esprit, il boit & mange bien. Je le priai de me donner une recette, pour m'empêcher de devenir gras, comme l'étoit Fouillez de Tours; il me dit que j'ouvrisse les yeux & fermasse la bouche. C'étoit cela pour m'accommoder.
D . Il ne vous eût point fallu de fourchette pour établer
vos morceaux. Mais à propos de cette fourchette.
B . Il y avoit de mon temps, à Nevers, un bon
personnage, qui cherchoit la pierre philosophale; depuis sa mort on l'a fait saint, & nommé Carpion. Ce bon homme donnoit des eaux, (comme celui qui avoit fait un enfant à une belle demoiselle, dont elle avoit été délivrée, & le fait fort secret, ce qui a paru, parce que depuis elle a été bien mariée au fils d'un bailli. Le soir des nôces, cette demoiselle parlant à son ami qui lui avoit aidé à faire cet enfant, lui disoit: j'ai peur que cet homme ne s'apperçoive de la dilatation de mon cas. J'y ai pourvu, dit-il; envoyez, ce soir, votre laquais; & faudra qu'il me vienne demander de l'eau pour les yeux. Je vous envoierai de l'eau qui le rendra si étroit, qu'il n'y aura pas quasi moyen d'y passer un filet. Ce conseil pris, le laquais alla quérir l'eau, & l'eut; & l'apportant, il pensa en soi-même que souvent il avoit mal aux yeux, & que l'on ne lui en donneroit pas, parquoi qu'il valoit mieux qu'il en prît; ce qu'il fit, & s'en frotta les yeux, qui se serrerent, si fort, qu'il fût demeuré là qui l'y eût laissé). Le bruit de ce bon personnage étant grand pour tel effet, il avint qu'il y eut un jeune homme (c'est celui dont vous avez parlé, ou tout autre, c'est tout un) marié avec une bourgeoise. Ces deux étoient encore fort jeunes, & ne savoient rien du manége de concupiscence: tellement qu'ils se mettoient, sans rien faire, l'un sur l'autre. La mere de la nouvelle mariée lui demanda, un jour, comment elle s'en trouvoit; & si son mari avoit fait ouverture à sa nature. Elle lui dit que non. O! ma mie, il faut aller à monsieur saint Carpion, & lui demander de l'aide. La belle y va, & lui fit sa plainte. Il lui demanda si son mari avoit des pendillantes au bas du ventre. Elle dit qu'oui; mais que ce qu'il y avoit en forme d'écritoire étoit si vif, & se levoit si fort contre le nombril, qu'ils n'en pouvoient rien faire. O bien, ma mie, venez ici sur les quatre heures du soir. Le bon personnage fit son apprêt. Et la belle étant revenue à sa mere, lui dit: en da, ma mere, nous serons bien heureux; ce bon homme nous fera grand bien. Je vais vîtement le voir. Etant arrivée: bon soir, bon soir, monsieur: avez-vous eu le plaisir de songer en moi? Oui, ma mie; tenez, voici une fourchette qui est de franc-coudre. Voyez; elle est enveloppée & sacrée en ce papier; emportez-la; & quand vous serez au terme de vous coucher, recommandez-vous à dieu, vous & votre mari: puis étant tous deux tout nuds, faites-le mettre à genoux entre vos jambes; & ce qu'il a qui se joint si ferme au nombril, abbaissez-le en le poussant avec cette fourchette, tant qu'il soit à droit de ce petit pertuis, que vous avez au bas du ventre. Allez, ma mie. La jeune bourgeoise ainsi instruite, ne faillit en rien; si qu'elle & son mari trouverent le point qui leur fit grand bien; & tant s'y accoûtumerent qu'il ne leur fallut plus de fourchette. Parquoi, avec un petit présent d'une ceinture, que les fileurs de soie nomment un cude, elle reporta la fourchette au bon pere, lui disant qu'elle étoit bien tenue à lui, & qu'ils n'en avoient plus affaire; que le cas se baissoit assez, sans aide que de la main. Le sage lui dit: gardez-la, ma mie, gardez-la; elle vous a servi à le baisser à cette heure qu'il est jeune; elle servira à le lever, quand il sera vieux.