Le Proscrit De Delta
Chapitre IX
D’étranges hémisphères luminescents flottaient, oscillaient doucement, répandant une clarté douce, bizarre, curieusement lénifiante.
Cela évoquait des ludions de fluorescence dans un aquarium démesuré. Et les visages prenaient un relief qui accentuait les traits, si bien que les expressions en étaient d’autant plus visibles et qu’ainsi Klaus pouvait mieux lire en ses interlocuteurs.
Le dialogue s’était engagé.
Au début, encore surpris par ce singulier truchement émanant bien entendu de ces invraisemblables cylindres à clavier, le proscrit avait quelque peu buté sur les mots. Mais l’émission qui le touchait psychiquement lui permettait des progrès foudroyants et au fur et à mesure que la conversation s’engageait, il se rendait compte qu’il faisait déjà moins de fautes de syntaxe, qu’il trouvait les mots les plus corrects, si bien qu’insensiblement il assimilait cet idiome inconnu. Il pouvait se dire, à la vitesse foudroyante de la pensée, qu’en peu de jours sinon d’heures il parlerait tout aussi bien que ces planétaires.
Mais de quels planétaires s’agissait-il ?
Il brûlait de poser des questions. En fait, c’était l’homme aux cheveux blancs qui lui en posait. Klaus avait toujours gardé, sur sa planète patrie, un grand respect à ses aînés mais ici il ne pouvait s’interdire de trouver ce semi-vieillard assez antipathique.
Et son antipathie croissait. Une certaine irritation sourdait en lui. Tout bonnement parce qu’il lui était demandé son nom, son âge, sa profession, ses origines, bref une fiche signalétique qui rappelait fâcheusement les interminables et lassants interrogatoires, désespérément semblables, qu’il avait dû subir sur la Terre depuis qu’il avait été assimilé à un marginal indésirable dans l’hypersociété.
La jeune femme gardait en permanence un certain sourire. Tellement permanent que Klaus finissait par lui trouver une expression figée qui, à ses yeux, déparait son incontestable beauté, la régularité (d’ailleurs trop parfaite) de ses traits.
Le personnage maigre à cheveux blancs dut comprendre les sentiments agitant l’impétrant car il lui dit – et maintenant Klaus saisissait parfaitement le sens des mots de cette langue heurtée et peu euphonique :
— J’imagine que je vous agace un peu… Mais admettez qu’il nous est indispensable de savoir à qui nous avons affaire… Un homme débarque brusquement dans notre domaine et…
— Serais-je le premier ? fit remarquer Klaus interrogativement. J’imagine moi aussi des choses. Étant donné le formidable degré de technique qui me paraît régner ici, il me serait difficile de croire que vous ignorez tout des communications interplanétaires, voire interstellaires…
— Et même intergalactiques, sourit le personnage. Nous sommes allés très loin en effet. Très loin, seigneur Klaus Verdier. Vous vous en êtes rendu compte, du moins partiellement, très partiellement (il eut un regard complice vers la jeune femme qui acquiesça de la tête sans cesser son sourire qui commençait à devenir crispant pour Klaus). Nous sommes – ou presque – maîtres de la matière…
— Ce monde est sans doute admirable sur ce point. Puis-je savoir… ?
— Notre but ? Quel est celui de l’homme, Klaus Verdier ? Savoir… Savoir et aussi comprendre… Depuis les origines du monde, les diverses humanités (et nous avons pris contact avec plus d’une) poursuivent un même idéal : atteindre à la connaissance parfaite…
Klaus, instinctivement, évoqua la légende de la Genèse.
L’image subite d’une pomme, ce fruit si simplement terrestre, s’imposait en lui, dans une vision interne. La pomme… symbole de la chute de l’homme. De l’homme dont le côté féminin, curieux par excellence, l’avait amené à croquer le fruit défendu, celui du savoir. Ce savoir qui devait l’élever à son Créateur et lui permettre ainsi de s’égaler à lui, donc de s’en séparer au besoin.
Les Terriens avaient su ce que cela leur avait coûté. Nul doute que ce peuple dont il ne savait pas encore grand-chose risquait de connaître un choc en retour quelque peu fâcheux avec de tels raisonnements.
Mais on semblait enclin envers lui à la bienveillance. Il sut ainsi que cet individu se nommait Praât. Que la fille aux cheveux de cuivre était Kwam. Et qu’on se trouvait, non sur leur planète d’origine, mais sur un satellite philohumain, de dimensions analogues à celles de la Lune d’après un rapprochement fait par Klaus. Et que ce petit monde était un formidable champ d’expériences.
Il admit en être parfaitement conscient, et relata qu’il avait observé les phénomènes les plus surprenants, tous en apparence contre nature.
— Nous y voilà, expliqua Praât. Nous ne controns pas délibérément les forces naturelles. Nous les catalysons, nous les utilisons…
— Mais pourquoi ? Pourquoi ?
— Je croyais vous avoir répondu.
— Vous voulez agir sur la Nature ? Vous égaler aux dieux, ces dieux auxquels les humains ont attribué des pouvoirs infinis depuis l’éternité ? Depuis qu’ils ont senti s’éveiller leur conscience !
— Nous ne connaissons qu’un dieu !
Klaus accusa le coup. Tout cela lui semblait vaguement diabolique, au sens où l’entendaient les sectes de la Terre. Et voilà qu’on évoquait le monothéisme, ce qui allait peu avec le raisonnement de tels ambitieux.
Il laissa filtrer un soupçon d’ironie dans sa voix en reprenant :
— Vous avez donc une religion établie ? Vous possédez un culte ? Des temples ? Vous pratiquez les rites ? La prière ?
Praât souriait toujours, mais avec une apparence de mépris ripostant à la raillerie à peine dissimulée du Terrien :
— D’après ce que je sais des autres mondes, partout on croit en un dieu, ou des dieux. Et on se prosterne, on s’humilie, on supplie, on gémit, que sais-je ? Nous, seigneur Klaus Verdier, nous nous rions de ces balivernes, avilissantes pour ce héros cosmique qu’est l’homme… Un dieu, oui… Mais avec lequel nous voulons des contacts permanents. Un dieu proche de nous, qui nous parle, nous conseille, nous guide… Un dieu-ami… Me comprenez-vous ?
Très vite allait la pensée de Klaus.
Au fur et à mesure que Praât débitait ce que le proscrit considérait déjà comme d’insanes élucubrations, il évoquait certaines sectes de sa planète patrie. Depuis toujours des prêtres et des illuminés, vrais ou faux inspirés, avaient prétendu parler au nom des divinités, et ce pour leur plus grand profit, le plus souvent au détriment des malheureux crédules.
Pour lui, homme intégral, la foi, c’était bien autre chose. La conviction profonde d’une union avec l’Unique, avec l’Éternel.
Il commençait à s’énerver de cette pseudo-métaphysique proche à son sens du charlatanisme le plus vulgaire. Praât s’en rendit-il compte ?
— Kwam, dit-il, n’est-il pas temps de démontrer à notre hôte venu de la Terre quel est notre pouvoir, et nos contacts avec notre dieu ?
Kwam se leva et invita Klaus à la suivre d’un geste gracieux.
Praât s’était lui aussi mis en route. Il devait avoir souci d’opérer lui-même la démonstration promise.
Ils quittèrent tous trois le bureau et se retrouvèrent dans l’immense usine. Partout les semi-sphères flottaient, noyant tout de leur clarté changeante. Klaus revit les machines invraisemblables autour desquelles s’affairaient ce peuple en tuniques blanches.
Chemin faisant, on ne cessa de lui parler. Maintenant on le renseignait avec une certaine complaisance, lui enseignant en fait ce qu’il ne faisait que souhaiter savoir.
Le planétoïde était appelé Chkmaô, satellite de la planète Rè, leur origine avec laquelle ils gardaient un contact permanent. Eux se nommaient entre eux les Rè-O-Rè, c’est-à-dire humains. Praât, ainsi que Kwam, appartenaient à la caste la plus haute des Rè-O-Rè, celle des savants-techniciens, appelés Rè-Véo.
Une question tenaillait Klaus. Il finit par la formuler :
— Suis-je, sur Chkmaô, le seul extraplanétaire ?
— Je vous ai dit que nous avions de fréquents contacts avec d’autres univers.
— Je veux dire : actuellement ?
Il y eut un petit silence. Klaus sentait que Kwam se fermait. Praât dut hésiter un peu puis :
— Vous en saurez bientôt davantage !
Réponse ambiguë mais que le proscrit interpréta aisément comme une affirmative.
Ils marchaient, encadrant Klaus. Les deux Rè-O-Rè avaient gardé les petits cylindres, lesquels comportaient une sorte de courroie qui permettait de les porter en bandoulière. Et ils continuaient à pianoter en devisant, entretenant ainsi le climat magnétique qui agissait sur les centres nerveux de Klaus et permettait l’assimilation spontanée du sens des mots.
Klaus pensait maintenant qu’il valait mieux ne pas poser trop de questions. C’eût été futile, voire dangereux. Qu’attendait-on de lui ? Il ne pouvait chasser de son esprit l’image du malheureux fugitif, repris, précipité dans le sinistre bocal et transformé sous ses yeux en ce qu’il s’obstinait à appeler une soupe.
Était-ce là le sort qu’on lui réservait ?
Dans ce cas, pourquoi tant de tergiversations ? Une exécution proche n’eût sans doute pas exigé une telle mise au courant. Il était évident qu’on avait, en ce qui le concernait, quelque dessein qui lui semblait encore bien obscur.
Cependant le décor changeait. On arrivait à l’extrémité de cet ensemble cavernicole. Une paroi rocheuse, que les semi-sphères éclairaient bizarrement, faisant naître en permanence des reflets chatoyants sur la masse aux aspérités innombrables, semblait être la frontière de l’immense usine.
Klaus en avait eu le vertige. Il était certain que deux ou trois milliers de personnes travaillaient à ces appareils aux formes incroyablement complexes et dont il était bien incapable de deviner l’utilité. Ces êtres vêtus de blanc, affairés, tous absorbés dans des tâches variées, avaient à peine fait attention au passage du trio constitué par Praât, la belle Kwam et le proscrit.
Pourtant, on n’était pas au terme de l’excursion. Klaus distingua à la base de la falaise une issue soigneusement bloquée par des portes de métal. Trois hommes se tenaient là. Non plus en blouses-tuniques comme l’ensemble des travailleurs. Des militaires plutôt. Uniformes également blancs mais nettement plus martiaux, avec baudriers et casques. Et d’étranges instruments à la ceinture. Des armes, de toute évidence. Eu égard au haut degré de technicité des Rè-O-Rè, il fallait admettre qu’il s’agissait certainement d’un armement puissant et subtil.
Ces trois hommes, sans commentaires, s’écartèrent devant Praât. Ils ne saluaient pas. Ils agissaient tels des robots, de façon mécanique. Sur leurs visages durs, aucune expression. Œil fixe, lèvres serrées, ils demeuraient hiératiques.
Les portes de métal coulissèrent.
Un ascenseur ! pensa Klaus.
Un instant après une plate-forme analogue à celle qui lui avait permis l’accès au monde souterrain l’emportait avec ses guides, plus bas, toujours plus bas.
Arrêt après une descente aussi vertigineuse que rapide. Mais on devait être très profondément situés à présent sous le niveau du sol de Chkmaô.
Ouverture. Trois autres gardes. Un petit vestibule taillé dans le roc.
Portes de métal identiques à celles de l’usine. Pénétration de Klaus entre Praât et Kwam dans un autre lieu.
Et quel lieu !
Le relégué regardait, muet de saisissement.
Une caverne à l’origine mais très certainement qui avait été aménagée par les industrieux Rè-O-Rè. Caverne de dimensions plus que colossales.
Klaus comprit qu’on se trouvait sous une montagne. Une montagne qui était pratiquement creuse et que, la nature ayant préparé le travail, on avait utilisée jusqu’à en faire une sorte de dôme titanesque.
Devant lui, au centre, une sorte de pyramide tronquée, dont la face placée devant l’accès était un seul et démentiel escalier. Plusieurs centaines de marches estimait-il, donnant accès à la plateforme supérieure.
Plate-forme sur laquelle il y avait… un cylindre.
Un cylindre à clavier, exactement semblable aux petits instruments que la fille aux cheveux de cuivre et le sinistre Praât portaient maintenant en bandoulière
Mais un cylindre de cent mètres au moins de long, placé latéralement sur de formidables supports de métal. Un métal analogue, crut Klaus, à ce platox des satellites de Saturne, ce super-platine si recherché par les interplanétaires.
Le clavier qui sertissait ce monstrueux appareil était constitué, non de touches isolées, mais d’une série de rangées, ce qui devait permettre des combinaisons innombrables, quasi infimes.
Klaus en avait le souffle coupé.
Il avait l’impression de découvrir un monstre. Un monstre à l’échelon cosmique. Ayant pu apprécier les effets déjà fantastiques du petit cylindre portatif avec lequel Kwam était venue à son secours et avait si bien agi sur les forces animales et végétales, il n’était pas besoin de réfléchir longuement pour apprécier comme il se devait les possibilités sans doute illimitées d’un pareil engin.
Et il pensait. Il pensait.
Non, on ne voulait pas sa mort, du moins dans l’immédiat. On ne lui réservait évidemment pas le sort du vieux bonhomme réduit en une sorte de bouillon biologique.
A moins que, par un souci de cabotinage, ceux qui avaient construit ce formidable élément aient le souci d’ébahir leurs proies avant de les envoyer à l’abattoir.
Cependant Klaus était fasciné. Praât et Kwam se taisaient (d’ailleurs depuis l’entrée dans le bureau la jeune femme n’avait pas dit un mot). Vraisemblablement, ils savouraient Pébahissement de leur hôte (ou de leur victime ?).
Finalement, Praât demanda :
— Qu’en pensez-vous, seigneur Verdier ?
Klaus crut bon d’utiliser un langage aussi fleuri, sinon désuet :
— Seigneur Praât, j’admire…
En quelques mots, il exprima son respect pour la race qui avait su construire pareille chose et ne manqua pas le rapprochement avec les petits cylindres, lesquels prenaient en comparaison une allure de jouets, de gadgets.
— Très juste ! Vous imaginez à présent quelles sont nos possibilités ? Encore, dites-vous bien, le cylindre est un premier prototype. Notre dessein est d’étendre notre pouvoir à travers notre galaxie, puis vers les univers plus lointains. Vous avez pu le constater, nous agissons sur la Nature. Imaginez-vous quelle sera la puissance du peuple – nous, les Rè-O-Rè en la circonstance – qui pourra ainsi, de monde en monde, contrôler le mouvement naturel ? Agir sur les animaux, les plantes de toutes sortes, les humains… Et aussi, ne l’oubliez pas, seigneur Verdier, le minéral… L’air… L’atmosphère… Les océans… Jusqu’aux formidables réserves de matière sinon inorganique, du moins inorganisée qui stagne dans les espaces intersidéraux.
Klaus reprenait ses esprits. Il ne savait pas où tout cela allait le mener.
Mais il voulait jouer le jeu :
— Si je comprends bien, les Rè-O-Rè ont le souci de conquérir graduellement les systèmes planétaires les uns après les autres. De dominer petit à petit…
— Le Cosmos ! Oui, seigneur Verdier. Car – tenez-vous bien – ce n’est pas encore au point mais nous y parviendrons – nous finirons par agir aussi sur les étoiles elles-mêmes. Comprenez-vous ce que sera notre puissance lorsqu’il nous sera loisible de mener les soleils à notre gré ? De dispenser à volonté thermie ou glaciation ? Quel peuple pourrait résister à cela ?…
Praât avait perdu son aspect rigide du début. Il parlait, il parlait, s’exaltant petit à petit. Curieusement, si ses paroles s’enflammaient, son visage demeurait inexpressif. Klaus avait l’impression désagréable d’une sorte d’androïde répétant une leçon enregistrée. Praât lui faisait plutôt l’impression d’une marionnette dont on tire les fils pour lui donner un aspect caricaturant l’humain tandis qu’une bande magnétique dévide un discours synchrone.
Il subit donc un cours sur la folle ambition des Rè-O-Rè. Il ne mésestimait pas leur technique, leur sapience immense qui les avait conduits jusque-là, ayant déjà constaté les possibilités des petits appareils. Certes, le cylindre géant permettait des merveilles, ou des cataclysmes, mais tout cela n’était-il pas démentiel ? Ce n’était pas la première fois qu’un cerveau, ou un ensemble de cerveaux, avait voulu jouer aux démiurges. Le résultat demeurait négatif, l’équilibre du monde finissant toujours par se retrouver, fût-ce après des siècles, des millénaires…
Et puis, alors qu’il sentait en lui une foule de questions, qu’il allait se laisser aller à interroger, à chercher à en savoir plus, il nota, dans la vaste poche géologique, un certain tumulte.
Il crut revoir, à très peu de choses près, le spectacle affligeant qui lui avait été offert à son débarquement sur Chkmaô.
Un homme courait, éperdu, poursuivi par plusieurs de ces gardes semblables à ceux qui veillaient sur les issues de l’ascenseur.
Un homme jeune celui-là, athlétique, que les miliciens traquaient et qui s’éloignait de la base de la pyramide supportant le Grand Cylindre.
L’homme cria quelque chose au moment où les sbires furent sur lui. Il se débattait et Klaus perçut ce début de phrase :
— Non !… Je ne veux pas !… Je suis un homme… Je ne veux pas être un d…
Ensemble, Praât et Kwam avaient appuyé sur une touche des petits cylindres portatifs.
Ils avaient coupé la communication télépathique, interdisant à Klaus d’en entendre davantage.
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