Le Proscrit De Delta
Chapitre III
La joie ! La joie qui explose, qui jette au cœur une bouffée brûlante !
S’être cru seul, abandonné, rejeté, dépouillé de tout, sans espoir, sans appui, et découvrir tout à coup qu’il y a d’autres êtres vivants, de sa race…
Klaus frémissait de joie profonde. Ces silhouettes encore imprécises, enrobées de brouillard, évoluant dans l’air glacé, dans le magma humide qui pesait sur tout, c’étaient les preuves de ce retour à une société, à un groupe humain.
Klaus hoquetait. Il aurait voulu pouvoir parler, crier, et il pleurait de bonheur.
Parce qu’il aurait pu être débarqué sur le planétoïde à des milliers de kilomètres de ces autres qui l’avaient précédé dans le malheur. Parce qu’il aurait pu être voué à périr de faim, de soif, de fatigue, de terreur et de solitude, peut-être après avoir sombré dans la folie.
Et voilà qu’ils lui apparaissaient, encore de façon vague, mais ils étaient là. Des hommes, des femmes aussi sans doute. Des humains envers lesquels le proscrit se sentait un prodigieux élan fraternel.
On l’avait entendu, quand il avait longuement hurlé ses appels. Un merveilleux écho lui était renvoyé.
Titubant, car il était très las, Klaus marcha vers eux.
Ils l’entouraient.
Encore à distance, formant un cercle assez large. Et voilà qu’ils ne bougeaient plus, qu’à un certain moment ils demeuraient immobiles, comme si on observait le nouveau venu, comme si on se méfiait de lui.
Mais oui ! Il l’admettait fort bien. Il les comprenait. Ils se défiaient de lui. Peut-être pensaient-ils qu’il était un représentant du fascisme planéto-socialiste dont ils étaient victimes ces proscrits d’un monde sauvage, bannis de leur planète patrie, de leur humanisme, de leur civilisation. Il ne leur en voulait pas de cette défiance bien légitime.
Alors il tendit les bras vers eux, il les appela, s’efforçant de prononcer des paroles d’amitié, d’une voix encore hachée, entrecoupée de sanglots.
Il allait vers eux et il les voyait mieux. Peut-être aussi parce que la brume se déchirait par endroits sous l’impulsion du soleil Delta du Centaure qui montait au zénith, encore blafard et noyé mais plus efficace.
Klaus les vit, ceux qu’il prenait pour ses frères en désespérance.
Des hommes ? Ou des bêtes ? Toujours nus comme lui-même, comme lorsqu’ils avaient été déportés sur Delta IV. Maigres, hâves, avec des barbes incultes, des chevelures démesurées. Et des membres décharnés, des poitrines creuses. Et il y avait, non plus des femmes, mais quelques femelles plus hideuses encore, avec leurs seins croulants, leurs faces ravagées, verdâtres.
Mais tous et toutes étaient armés.
De gourdins, d’arcs primitifs, de haches grossières faites d’un manche brut et d’un caillou aigu retenu par une torsade de lianes. Ainsi, ils semblaient venir d’au-delà de ce qui avait été appelé l’âge de pierre sur la Terre.
Surtout, il y avait leurs regards.
Pas un faciès détendu, souriant, ou seulement serein. Des yeux qui respiraient on ne savait quelle haine, quelle immonde concupiscence.
Brusquement, Klaus, figé, se sentit gêné, mal à l’aise, sous l’observation de ces créatures dont les regards lui paraissaient obscènes. Ils étaient aussi nus que lui et le jeune homme, toujours si près de la nature et de l’humanité, lui qui avait pratiqué et préconisé le nudisme, éprouvait pour la première fois de sa vie un sentiment de pudibonderie qui le mettait au supplice.
Il tourna la tête, fît volte-face. Ils étaient là. Le cercle se rétrécissait et il les voyait avancer vers lui.
Ces regards… la tension de ces bouches baveuses, le frémissement de toutes ces mains, noueuses et décharnées, la stratégie grossière dont ils usaient pour l’enserrer dans leur cercle…
Klaus crut comprendre. Non ! Non ! Après la joie intense de la découverte de ce peuple, qui ne pouvait être autre que le produit de la déportation, il se refusait encore à admettre la vérité.
Mais il n’y avait plus à douter. Il eut un mouvement de révolte, il voulut foncer, s’enfuir. Alors ils se jetèrent tous sur lui.
On l’agrippait, on cherchait à le saisir. Des ongles, des griffes plutôt, s’enfonçaient dans sa chair. On tenta même de l’assommer à coups de bâton parce qu’il se débattait, parce qu’il était musclé, vigoureux et agile et qu’il résistait vaillamment, d’une savate savante, d’un direct sans faiblesse, d’une prise subtile.
Le désespoir ! Il savait qu’il allait succomber, qu’il ne pourrait longtemps repousser l’assaut de ces mâles abominables, de ces femelles infectes.
Il saignait, il était marbré de coups, il suffoquait… Il allait tomber !
Le formidable grondement changea la face des choses. L’air ambiant, chargé de la masse humide fut violemment illuminé par des fulgurances inouïes, d’un violet éclatant, d’un écarlate éblouissant. Des explosions se produisaient en chaîne et le sol vibrait tandis que l’atmosphère semblait perturbée par un fracas insolite.
Klaus se retrouva soudain seul. Les monstres qui avaient tenté de s’emparer de lui et de le déchiqueter tout vivant s’étaient enfuis, terrorisés, comme s’ils savaient de quoi il retournait, de quelle nature était ce phénomène que le proscrit n’avait pas encore réalisé.
Abasourdi, il chercha à comprendre, pendant une minute ou deux. Il restait là, debout, ruisselant d’humidité et de sang, ses membres et son torse striés d’estafilades consécutives aux attaques des brutes, voire de certaines de leurs femelles.
Il reprenait ses esprits. Les éclairs se succédaient, et il lui semblait que de gigantesques coups de fouet produits par la lanière d’un titan à l’échelle cosmique éclataient dans le ciel embrumé. Et le sol tremblait encore sous l’impact du bombardement. Il apercevait les barbares dont quelques-uns n’avaient même pas osé courir très loin et qui, dans l’épouvante, s’aplatissaient au sol ou dans les interstices des roches, ou tentaient de grimper aux arbres, ne réfléchissant pas plus que des animaux affolés.
Klaus regardait au-dessus de lui.
Il ne voyait qu’un des antagonistes. Une masse sombre, immense, stagnant sur ce paysage désolé.
Un vaisseau spatial, de toute évidence. S’agissait-il encore de l’astrobagne ? Klaus ne le pensait pas. Après un temps très court d’observation, il acquit la certitude qu’il y avait là un navire plus petit, de style soucoupe, un modèle un peu désuet sur les lignes de l’espace et qui ne devait pas appartenir aux puissances de la Terre ni du Centaure.
De toute façon, cet astronef était en position de combat. Parce que, tout ce qui ébranlait l’atmosphère de Delta IV, c’était le fracas d’un engagement guerrier. Dans le grand vide, de tels duels se déroulent dans le silence le plus absolu. Ici c’était autre chose et la masse gazeuse enveloppant la planète vibrait aux impulsions des armes thermonucléaires, des rayons inframauves, des projectiles magnéto-atomiques émanant de l’ennemi et qui venaient percuter le sol autour de Klaus.
Il entendit des cris de douleur. Plusieurs primitifs avaient été atteints, sans doute, par les coups perdus. Lui ne songeait plus à fuir. Il voyait toujours l’astronef et scrutait le ciel brumeux pour tenter de distinguer l’adversaire. L’astrobagne ? En principe il n’était guère armé pour un tel combat. Mais il devait avoir été accompagné par un ou deux croiseurs et tout portait à croire que ce vaisseau inconnu s’accrochait avec les forces régulières Terre-Centaure.
Klaus ne savait plus que penser ni que faire. Pour un homme tel que lui, dans une situation aussi terrible, un vaisseau spatial, de toute évidence n’étant pas une unité militaire, supposait un espoir de salut.
Restait à entrer en relations avec ceux qu’il portait, ce qui pour le moment relevait évidemment de l’utopie, du moins à l’échelon du proscrit.
Pendant quelques instants encore, il observa passivement le déroulement des opérations.
Le grand combat continuait. Bizarrement (et c’était surtout ce qui intriguait Klaus redevenu très lucide en dépit des circonstances) la grande soucoupe restait au même point, en cette relative immobilité qui consiste pour un engin spatial à se régler sur un mouvement planétaire.
Delta IV l’emportait donc dans sa rotation, dans sa course à travers le Cosmos. Et l’engin ripostait avec virulence aux attaques de cet ennemi que Klaus ne parvenait toujours pas à déterminer. Sans doute se trouvait-il très éloigné de la surface du planétoïde. Invisible peut-être à l’œil nu, ce qui était fréquent, les deux astronefs engageant le feu selon les directives de leurs sidéroradars, sans se voir directement.
Il était également possible que ce fût tout simplement la présence de la masse nuageuse, bien que déjà plus ténue, qui arrêtait les regards de Klaus. Mais de toute façon, on se battait. Et ferme.
Il pleuvait des projectiles, émanant évidemment de l’adversaire. Mais les rayons infra-mauves et les jets atomiques jaillissant des flancs de la soucoupe éclairaient vivement, ponctuant le déroulement du combat d’éclairs aveuglants violets ou rouges tandis que le terrain était toujours labouré par les petits obus thermonucléaires. De véritables mini-geysers de terre et de cailloux naissaient aux impacts, et à plusieurs reprises Klaus nota encore les gémissements, les hurlements des primitifs victimes indirectes de ce fantastique duel.
Il était accablé. Pour lui il n’y avait plus guère d’issue possible. S’il n’était pas frappé à son tour par les coups des duellistes, il se retrouverait sur ce monde hostile, avec pour tous compagnons les monstres qui venaient de l’agresser.
La mort lui paraissait désormais la seule solution. Cet homme dont la foi était un des éléments de sa condamnation éprouvait une grande tristesse. Il n’avait jamais lutté que pour ce qu’il avait cru être le Bien, au sens le plus profond, le plus noble du mot. Et il allait finir là, assez bêtement lui semblait-il.
Mourir sans profit pour personne !
Tout à coup, alors que le feu continuait, que l’air était déchiré par les déflagrations, que les éclairs se succédaient, que le sol explosait par endroits, il revit ses assaillants.
Quelques-uns seulement, ceux qui n’avaient pas fui et qui échappaient jusqu’à nouvel ordre aux retombées du combat spatial.
Les corps décharnés, abominables à voir, trouaient la brume et tentaient envers lui une nouvelle attaque.
Son cœur se serra atrocement. Il ne résisterait plus longtemps. Ils étaient dix au moins, et portaient ces armes de brutes contre lesquelles il ne pourrait pas grand-chose.
Il serra les mâchoires, il brandit les poings.
Les primitifs, lorsque l’un d’eux jeta un cri guttural qui devait être un signal, se jetèrent sur Klaus avec ensemble.
Le rayon tomba, comme une protection céleste.
Un des barbares venait de sauter sur Klaus, l’enserrait de ses mains griffues, cherchant hideusement à le mordre à la gorge comme un vampire altéré de sang et le proscrit, aussi écœuré qu’épouvanté, se débattait avec horreur et désespoir.
Cette lueur inattendue émanait incontestablement de l’engin spatial. C’était un cône parfait, atteignant la surface du terrain sur un diamètre de cinq mètres environ.
Au centre, Klaus se trouvait en pleine clarté en l’abominable compagnie de son agresseur, qu’il neutralisait tant bien que mal.
Mais cette fulgurance brusque avait agi sur les primitifs qui tous, reculaient, les yeux agrandis par la stupeur et l’effroi, en voyant leur proie ainsi que leur compagnon saisis par ce pinceau de lumière qui venait du ciel.
Ils furent bien plus effarés encore lorsque les deux hommes qui luttaient enlacés parurent devenir légers, incroyablement légers, et s’envolèrent littéralement dans la projection lumineuse.
Klaus se sentit emporté. Il écartait comme il le pouvait le faciès démoniaque de son agresseur, appuyant avec la dernière énergie sur cette bouche qui avait tenté de le mordre à cette source de vie qui est sous le menton.
Que se passait-il ? Si le barbare ne devait y comprendre goutte, Klaus tentait de réaliser. L’éblouissement qui tombait sur le groupe ainsi formé lui laissait à supposer qu’il était pris dans un conduit luminique, aspiré par un système de translation encore peu répandu, une radiation servant de vecteur aux cellules par action photonique. Mais bien peu de ces appareils étaient en service, même sur les astronefs. C’était une chance inouïe pour lui.
Il savait qu’il ne s’agissait pas de l’astrobagne. Et sans doute non plus d’un croiseur ou d’un cosmaviso terro-centaurien. Qui alors ?
Idées qui défilaient à une vitesse folle dans l’esprit de l’homme qui se sentait soulevé, arraché à la pesanteur, emporté au-dessus de cette jungle de mort, dans la brume qui se déroulait en vagues lentes et capricieuses.
Le barbare s’accrochait et enfonçait ses ongles incultes dans la chair de Klaus plus pour se soutenir sans doute que pour lui causer quelque blessure.
Alors, appelant ses dernières forces, Klaus banda ses muscles et le repoussa.
L’autre sentit le péril, s’agrippa plus violemment encore.
Ils montaient ensemble, auréolés par les lueurs brèves et sanglantes des inframauves et des rayons thermiques. Partout éclataient encore les obus atomiques créant des étoiles tragiques qui sertissaient l’incroyable ascension des deux antagonistes.
En bas, les primitifs devaient avoir tous fui, ou s’être véritablement terrés pour ne plus voir ce spectacle qui devait les dépasser à jamais.
Ils montaient et ils se battaient, rivés l’un à l’autre, Klaus suffoquant de répulsion en sentant contre lui cette chair flasque et nauséabonde, cet être hirsute et crasseux, véritable débris humain mais encore vigoureux.
Ils montaient et Klaus pensait qu’on les attirait à bord du vaisseau spatial.
Mais il n’en pouvait plus du contact. L’autre le mordait, bavait sur lui. Il réussit soudain à se dégager, le repoussa avec une telle violence qu’il le déséquilibra et d’un coup de pied, alors que tous deux flottaient comme des ludions ascensionnels, il le projeta hors du cône de lumière.
Il entendit le cri épouvantable de l’homme qui, ne bénéficiant plus de la sustentation, retombait sous la loi de la gravitation universelle et piquait le plus banalement du monde vers la surface où il allait s’écraser, près de cent mètres plus bas.
Klaus montait, montait, parmi les éclairs de sang, les étoiles fantastiques des fusantes, le grondement des armes et les coups de fouet de géants.
Il vit, alors que le soleil Delta perçait vaguement les couches les plus hautes de la brume, la carène du navire spatial. Il découvrait la pointe supérieure du cône de lumière qui l’attirait. Il y parvint, à cette pointe. Un sas s’ouvrait et des mains se tendaient, l’amenaient à bord.
Il tendit les siennes en un geste suprême. Il sentit très vaguement qu’on l’aidait à prendre pied. Et puis plus rien. A bout de forces, il venait de s’évanouir.
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