Le Proscrit De Delta

Maurice Limat · Chapitre 13 sur 22

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Le Proscrit De Delta

Chapitre XII

 

 

Sur l’immense dalle de métal, la ville dort. Cette cité artificielle établie par les Rè-O-Rè quand ils ont colonisé leur satellite, eu égard à son climat philohumain. Et quand ils ont décidé d’utiliser ce planétoïde pour leurs fantastiques expériences. Il était évidemment préférable de risquer le déséquilibre de Chkmaô que celui de Rè, la planète patrie, au cours de tentatives susceptibles de bouleverser le tellurisme Les ateliers souterrains, eux aussi, sont au calme. Il n’y a que quelques équipes de surveillance pour certains générateurs qui exigent une permanence, ainsi que l’inévitable milice Cependant, un mystérieux mouvement se produit dans ces gouffres.

En apparence, rien d’extraordinaire Certains gardes effectuent des rondes. Laborantins et laborantines ont des missions nocturnes. Et une nuit de Chkmaô équivaut à une quinzaine d’heures terrestres.

Cependant, en dépit de la certitude qu’ont des gens tels que Métok, Praât et consorts, une véritable conspiration s’est organisée.

Quelques Rè-Véo parmi leurs rangs. Tous les régimes forment des mécontents et un homme tel que Klaus Verdier ne l’ignore pas. Sa psychologie lui a permis de les détecter.

Il a amené à ses desseins, et cette fois sans grandes difficultés, ceux qui ont échappé au naufrage du vaisseau spatial. M’Kar bien entendu ne demandait que ça et les pirates, appartenant à des races diversement interstellaires, ont pu joindre certains de leurs coplanétriotes.

Cela a demandé du temps mais Klaus et ses complices ont bénéficié des retards apportés à la mise au point du tellurisor géant.

Si bien que le réseau ainsi constitué a pu tisser sa toile dans l’ombre, préparer l’audacieuse entreprise.

Klaus songe que l’enjeu en est le sort d’un monde, Rè en la circonstance. Au départ du moins car, ayant sérieusement étudié les projets des Rè-Véo il ne doute pas du prodigieux pouvoir que leur tentative risque de leur fournir, au moins sur les systèmes voisins. Il est sans doute utopique de croire conquérir le Cosmos, et même une galaxie. Mais Klaus n’ignore pas qu’en raison des communications interplanétaires des conflits formidables peuvent éclater, engendrant des désastres sans nom.

L’homme qui n’a plus de planète patrie est bien décidé à sauver ce qui peut être sauvé, à contrer la mégalomanie de ces savants démoniaques.

Il a œuvré dans ce but. Se méfiant avant tout de Kwam dont il a réussi à endormir la confiance. Du moins il l’espère. Mais il a trouvé des alliés au cours de ses recherches psychiques. Ces dépressifs, ces névrosés, ne sont-ce pas des mécontents ? Des aigris ? Des opposants en puissance ?

Il a joué là-dessus. Il a gagné une première manche mais il ne se dissimule pas combien cette semi-réussite est fragile. Puisqu’il y a dans les rangs de ses partisans clandestins des traîtres aux Rè-O-Rè, ne le trahiront-ils pas à son tour ?

Qu’importe ! Le proscrit de Delta estime qu’il n’a plus rien à perdre. Autant en finir s’il le faut en rendant un dernier service à ses frères interplanétaires.

Un naïf, on vous dit ! Un pauvre imbécile (du moins serait-ce à son endroit le verdict de plus d’un de ses coplanétriotes terriens, dont la majorité a cessé depuis longtemps de croire à la bonté, à la générosité, au désintéressement et à l’esprit de sacrifice gratuit).

Tout a été si bien combiné, pendant cette longue nuit, que les gardes formant un groupe de surveillance, les laborantins de service, et quelques autres, se retrouvent en un certain lieu de l’aménagement technique sans avoir éveillé les soupçons.

Tous et toutes, ici, sont des fervents de Klaus le Terrien.

Le plus délicat a été d’amener Song’Al. Mais depuis que le proscrit est entré – officiellement – en contact avec le futur dieu, on lui a laissé une certaine liberté, en dépit des consignes strictes qui concernent la sécurité et l’isolement de l’Élu.

L’Élu qui a réussi à quitter ses appartements, et depuis la cité où on le claustre sous prétexte de l’idolâtrer, il est venu discrètement, dans une petite voiture glissant sur coussin d’air, mue par pile luminique, qui s’est fondue dans la nuit.

On a fait jouer certains champs de force qui ont auréolé ledit véhicule d’un mur d’invisibilité. Qui ont également agi sur trois petits groupes humains lesquels ont pu pénétrer dans l’usine et s’y déplacer tout en restant parfaitement invisibles pour les surveillances (écran à l’échelon humain) et ont été également capables d’annihiler l’action des yeux électroniques (écran à l’échelon mécanique).

Klaus a bien travaillé. Il a pensé à tout.

Quel est ce laboratoire où le commando a enfin pénétré, où deux êtres se sont jetés aux bras l’un de l’autre ?

Ce labo ? C’est celui où Klaus a pu assister aux cruelles expériences de mutations morphologiques sur des végétaux, puis des animaux et enfin (il en a eu le cœur serré) des humains.

Ces deux êtres ? Deux amants qu’un sort féroce a impitoyablement séparés et qui retrouvent soudain l’espérance Song’Al et Reïle. Reïle, petite créature adorable, menue comme une poupée mais douée d’une volonté d’autant plus solide qu’elle est prête à tout pour retrouver celui qu’elle n’a pas cessé d’aimer et qu’elle est maintenant bien résolue à ramener aux proportions humaines, à défaut de divines.

On les a laissés un instant. Puis Klaus a prononcé.

— N’oubliez pas que nous n’avons que peu de temps !

Alors tous ceux qui ont des fonctions dans le déroulement technique du labo ont pris leurs postes. Song’Al s’est arraché à l’étreinte de Reïle. Les yeux embués de larmes, mais courageuse et convaincue, la jeune femme a pris, elle aussi, position de travail. Elle fait partie d’une équipe spécialisée en bio-électronique.

Le décor est simple, mais impressionnant. Face à face on a établi deux sortes de cubes de métal, dont un côté est de cristal. Des appareils complexes sertissent ces deux « guérites » susceptibles de recevoir un humain debout. Et maintenant dans chaque guérite, il y a un homme nu.

Song’Al est opposé à Klaus Verdier.

Les laborantines, plus spécialement chargées d’une besogne particulièrement délicate, travaillent sur eux. Les tempes, la mâchoire, les épaules, les seins, le ventre, les flancs, le sexe, les cuisses, les mollets, les coudes et les talons, et surtout là nuque et tout le trajet vertébral sont minutieusement piqués par des aiguilles d’une finesse extrême, aiguilles attenant selon leur détermination aux divers appareils qui fourmillent dans le laboratoire.

Tout l’héritage prestigieux de la sapience de la race Rè avait été utilisée de façon rationnelle. Klaus avait su faire appel aux plus expérimentés des laborantins des deux sexes, après avoir opéré cette subtile sélection parmi les plus réfractaires. En effet, plus d’un, et non seulement par opinion politique, estimait que le grand projet de cette symbiose machine-divinité, au lieu d’apporter à leur peuple une suprématie cosmique, les amènerait tout bonnement à la catastrophe.

Ce qui avait donné à Klaus l’idée de base de cette conspiration, c’était surtout ce qu’il avait pu constater lors des expériences de mutations biologiques. Il ne se dissimulait pas que ce qu’il tentait était risqué, qu’une trahison pouvait toujours se produire, que cela pouvait tout simplement rater sur le plan technique.

Qu’importait ! Il voulait aller jusqu’au bout.

Et il croyait – ou voulait croire – que tous ceux qui avaient accepté de le suivre dans la folle entreprise iraient, eux et elles aussi, jusqu’au bout.

Le moment crucial était arrivé. Les deux sujets, à la fois passifs et patients, se livraient aux laborantines.

Et c’était une étrange vision. Ces femmes, silencieusement, paraissaient manipuler, pétrir, sculpter la chair des deux hommes nus qui s’abandonnaient à elles.

Fantômes blancs dans les tuniques immaculées, elles agissaient avec autant de délicatesse que de vélocité. Ces mains de femmes, ces mains délicates et douces, ces mains de caresses et d’apaisement paraissaient se multiplier sur les corps dont elles prenaient la charge. Elles piquaient les microscopiques aiguilles, elles ajustaient des électrodes, elles branchaient des connexions, elles réalisaient des circuits, et ainsi se tissait dans chacune des deux guérites un filet incroyablement complexe qui semblait surgir spontanément des doigts de ces ouvrières subtiles.

Vives, sûres d’elles-mêmes, effleurant à peine l’épiderme, on eût dit qu’elles créaient autour de ces deux êtres offerts comme des victimes propitiatoires une aura réaliste afférant à la technicité la plus élevée. C’étaient des abeilles merveilleusement actives qui travaillaient avec la délicatesse d’une aile de papillon.

Petit à petit, la nudité des deux garçons se voilait de ces fils, de ces conduits, de ces juxtapositions d’éléments évoquant maintenant le cocon gigantesque d’araignées de rêve.

Les hommes du complot les laissaient faire, gardant eux aussi le silence. Ils attendaient le moment d’agir, et ceux qui appartenaient à la milice restaient sur leurs gardes, redoutant en permanence une incursion indiscrète dont les conséquences eussent été fatales.

Les préposés aux machines étaient crispés. Dès que les ombres blanches auraient achevé leur tâche commencerait la leur. Il importerait donc de déclencher un dispositif déjà employé par les services des Rè-Véo, mais cette fois pour une tentative encore inédite et dont l’initiative revenait à l’intelligence et à l’audace du Terrien.

Klaus, tout comme Song’Al, se sentait doucement sombrer dans un état quasi fœtal, une sorte d’abandon heureux, de refus de la responsabilité, de replongée dans la matrice originelle. État euphorique inhérent à la présence et aux attouchements à peine perceptibles, mais radiants, de ces corps féminins qui les appro chaient en une intimité mystérieusement troublante.

Elles en terminèrent, se dégagèrent à peu près toutes à la fois, et procédèrent à une dernière vérification de la subtile mise en place.

Trois des hommes se dirigèrent alors vers une série de bocaux énormes, contenant chacun cette « soupe » ondoyante et chatoyante que Klaus ne connaissait que trop l’ayant vu naître au moment où le vieux fugitif rencontré initialement à son arrivée sur Chkmaô avait été muté sous ses yeux.

Le contenu des bocaux devait jouer un rôle important dans l’expérience, l’apport bio-énergétique étant primordial pour ce qu’on voulait tenter.

Six des présents, trois hommes et trois femmes, prirent alors position.

Tous portaient un de ces fameux petits cylindres dont une version titanesque avait été réalisée quand on avait fabriqué le tellurisor.

Six tellurisors miniatures, mais combien efficaces, dont les effets, quoique quelque peu limités dans le rayon d’action, n’en permettaient pas moins des résultats remarquables.

Il fallait synchroniser leur action, et cette expérience avait été minutieusement préparée et répétée.

Dans les guérites, les deux sujets ne paraissaient plus qu’enveloppés dans la gangue filamenteuse du réseau tissé par les blancs fantômes.

Un long moment de silence

Les respirations se font courtes. Le silence pèse comme une chape d’airain.

Immobilité.

Il semble que la vie se soit arrêtée. Que le planétoïde tout entier ait cessé sa course dans l’espace. L’instant est fatal.

Nul n’a donné le signal. Mais, d’un accord tacite, ceux qui ont une mission se mettent au travail, avec des gestes précis, nets comme ceux des chirurgiens et de leurs aides.

Les six petits cylindres frémissent sous six paires de mains expertes, et des ondes déferlent vers les deux hommes livrés à la plus prodigieuse des tentatives osées sur le corps humain.

 

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