Le Proscrit De Delta

Maurice Limat · Chapitre 18 sur 22

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Le Proscrit De Delta

Chapitre XVII

 

Les hauts dignitaires de Chkmaô s’étaient réunis. Métok présidait la séance et il avait pris l’avis des uns et des autres concernant le comportement surprenant du dieu-mécano.

C’était tellement ahurissant, cette résistance inattendue après une coopération avec ses thuriféraires. On lui avait demandé de guérir des malades et des blessés, après le succès obtenu sur la Rè-Véo traumatisée. Il avait jugulé une harde monstrueuse qui menaçait des humains, neutralisé une forêt de plantes coupantes qui interdisait tout passage sur son territoire. Sur le plan agricole, il avait permis la prolifération de céréales e-t de légumineuses, provoquant une maturité ultra-rapide.

On s’interrogeait. Kwam elle aussi avait été sollicitée, mais la jeune femme n’avait émis aucun avis particulier. Elle demeurait assez fermée, selon son habitude. Peut-être songeait-elle à tout autre chose…

C’était un Rè-Véo qui, soudain, s’était écrié :

— Mais, seigneur Métok, n’est-ce pas la première fois que nous demandons à l’Élu d’agir contre des êtres humains ?

On s’était regardé, parmi les membres du conseil. C’était inattendu, mais peut-être réel. Oui, jusqu’alors, celui qui vivait jumelé avec le tellurisor n’avait eu qu’à agir pour le plus grand bénéfice de ceux de Chkmaô et d’ailleurs.

Or que venait-on cette fois de lui demander ?

Une action nouvelle, à très grande distance. On avait déjà fait l’expérience, l’Élu et le tellurisor étroitement jugulés étaient susceptibles d’étendre très loin leur rayon d’action.

Ils avaient déjà pu atteindre ondioniquement la planète Rè, astre tutélaire de Chkmaô. C’était là, et surtout là, que les récoltes avaient été dynamisées et favorisées à l’extrême. Sans préjudice de plusieurs cas de guérisons spectaculaires, ce qui satisfaisait à la fois le triumvirat et l’ensemble de la population. L’affaire du dieu fabriqué semblait donc prendre une envergure plus que brillante.

Et puisqu’on ne doutait plus du pouvoir de l’entité ainsi constituée synthétiquement, pourquoi n’aurait-elle pas mis à la raison cet astronef justement signalé entre Rè et son satellite ? Un vaisseau spatial venant on ne savait encore d’où, mais que les Rè-O-Rè, pirates et naufrageurs à l’occasion, avaient l’intention d’arraisonner dans les plus brefs délais. A l’accoutumée, on envoyait deux ou trois navires de l’espace pour circonvenir les malheureux astronautes qui s’aventuraient aussi imprudemment dans les parages de Rè. S’emparer à la fois de la cargaison et de l’astronef lui-même, sélectionner parmi l’équipage les sujets les plus intéressants quitte à réduire les autres en esclavage, tel était le comportement habituel de ces dominateurs.

Cette fois, au lieu de risquer la flotte spatiale dans un combat qui peut toujours s’avérer dangereux, aux résultats douteux, pourquoi ne pas lancer contre le vaisseau inconnu la puissance formidable de cette divinité dont on disposait avec autant de facilité ?

Voilà qu’on se heurtait à un refus évident. L’Élu – car on convenait malgré quelques réticences que c’était lui qui faisait obstacle et non la machine – montrait sa mauvaise humeur et « ne voulait pas » s’emparer de cet astronef dont on ne savait rien.

Une proie, de toute évidence. Peut-être de grande valeur. Originaire très certainement d’un monde autre que ceux avec lesquels les Rè-O-Rè entretenaient des relations. Il n’y avait donc aucun scrupule à avoir. Du moins selon la morale particulièrement élastique de cette race qui se fabriquait elle-même ses dieux.

L’Élu les avait, ces scrupules. Et un Rè-Véo mettait le doigt sur le point de vérité qui éclairait la situation : le dieu-mécano se refusait à s’attaquer à des êtres inconnus et estimés innocents.

On discuta longuement. Finalement il fut décidé de renoncer provisoirement à utiliser la jonction homme-tellurisor à des fins flibustières ou assimilées. Il fallait étudier la question, tenter de convaincre adroitement le cerveau de la machine du bien-fondé de tels agissements.

En attendant, le triumvirat, informé, manifesta sa réprobation et il fut enjoint à ceux de Chkmaô de revoir sérieusement leur ouvrage, de parvenir sans délai à mettre l’Élu en état de fonctionnement satisfaisant, sans tenir compte de ses caprices.

Quelqu’un suggéra de faire appel au Terrien. On avait mesuré son habileté psychologique. Lui, peut-être, saurait entrer en contact duplex avec l’Élu. Lui tiendrait un langage convenant à la situation. Proposition qui fut entérinée à l’unanimité et naturellement ce fut Kwam qui se trouva chargée de prévenir celui qui, pour elle, n’était qu’un compagnon.

La fille aux cheveux de cuivre assura qu’elle en faisait son affaire.

Et le triumvirat, depuis la planète Rè, envoya une flotte de trois croiseurs spatiaux qui ne tardèrent pas, après un combat acharné où un d’entre eux fut détruit, de s’emparer de l’astronef égaré lequel venait de la constellation du Cygne.

On regretta que l’Élu n’ait pas évité une telle perte. Mais qu’importait ! Il fallait étudier de très près ce qui pouvait clocher dans la jonction entre le cerveau et le Grand Cylindre.

On demanda, par la suite, des guérisons, des apports écologiques, des expériences diverses à l’entité. Résultats plus que satisfaisants ! Chaque fois, l’Élu, en harmonie totale avec le tellurisor, répondait favorablement aux sollicitations des scientifiques et les résultats étaient à peu près immanquablement des plus heureux.

 

*

* *

Cela se gâta de nouveau, quelque temps après…

Reïle et le Terrien étaient debout, face à celui qui les interrogeait.

Baïyc semblait de mauvaise humeur. C’était d’ailleurs son état habituel. Cet homme, un des plus élevés en grade dans la caste Rè-Véo, était chargé d’une besogne assez déplaisante au commun des mortels, mais qui lui convenait parfaitement.

Il était le chef de la milice sur Chkmaô et jusqu’alors s’était fort bien accommodé d’une telle fonction. Bien des fois, il avait maté des révoltes d’esclaves, voire les réticences plus ou moins accentuées de certains Rè-O-Rè récalcitrants.

Les deux prisonniers avaient été amenés au centre du service dirigé par Baïyc tels qu’ils étaient quand Kwam les avait surpris grâce à son aura d’invisibilité qui avait permis cette irruption inattendue.

Nus l’un et l’autre, on les avait libérés du filet ondionique. Ils n’en demeuraient pas moins encadrés par les quatre miliciens que la fille aux cheveux de cuivre avait appelés. Elle-même était là, immobile, assise dans un angle. Elle assistait à l’interrogatoire serré que le terrible Baïyc leur faisait subir. Impassible comme toujours, mais cette fois les yeux gris-vert de Kwam étincelaient de façon inhabituelle.

Reïle n’avait fait aucune difficulté pour décliner son identité, tant il est vrai que les méthodes policières sont véritablement cosmiques. Oui, elle était la petite Reïle, née d’ailleurs dans la cité sur dalle de métal et qui n’avait encore jamais visité la planète patrie. Oui, elle y avait fait ses études et c’est ainsi qu’elle avait connu Song’Al, celui qui devait devenir F Élu. Quand l’adolescent avait été sélectionné par les Rè-Véo, elle avait su s’incliner, se retirer discrètement. Depuis, elle se consacrait à la science, au service de bio-électronique où son activité était appréciée.

Au fur et à mesure qu’elle parlait, répondant aux questions sèches et brèves du chef de la milice, celui-ci regardait se dérouler sur son bureau un petit visionneur luminescent. Des idéogrammes constituant l’écriture de Rè, accompagnés d’images retraçant la carrière de Reïle défilaient devant ses yeux. Ainsi, il pouvait vérifier au fur et à mesure la véracité des assertions de la jeune fille. Il faut dire que, eu égard à ses relations passées avec Song’Al appelé aux plus hautes destinées, on n’avait cessé de surveiller discrètement celle qui, ce n’était un secret pour personne, avait partagé avec lui une dévorante passion.

Toutefois, Baïyc ne semblait pas pouvoir détecter la moindre faille dans les réponses de Reïle. En était-il satisfait ? Nul ne le savait car son dur visage gardait cette expression de chien hargneux qui sied à ceux de sa profession.

Il releva soudain la tête, fixa l’homme qui accompagnait Reïle :

— Qui êtes-vous ?

— Klaus Verdier. Je suis un homme de la planète Terre et je suis venu sur le satellite Chkmaô à la suite d’un naufrage.

Baïyc garda un instant le silence, puis posa quelques-unes de ces questions banales et irritantes relatives à la personnalité. Des questions que Klaus Verdier avait subies dès son arrivée sur Chkmaô, comme maintes fois sur la Terre au cours de son procès et jusqu’au moment où il avait été déporté sur Delta IV.

Il y répondit posément, se maîtrisant sans doute. Baïyc continuait à observer le déroulement du film-témoin du visionneur, relatif cette fois à cet homme d’exception que les Rè-Véo avaient admis parmi eux.

— Parlez-moi du système économique de votre planète patrie…

La phrase était inattendue et l’homme parut se troubler. Plus que jamais, de son siège où elle était toujours comme une statue glacée, Kwam le fixait intensément.

Le prisonnier tenta un exposé, mais il était visiblement embarrassé. Baïyc changea brusquement de système et le questionna sur la faune des régions tropicales de la Terre.

Il obtint quelques précisions sur les fauves, les ruminants, mais le captif parla à contre-sens d’un zébu en Afrique du Nord.

Kwam intervint brusquement, alors qu’un cliché du visionneur indiquait à Baïyc qu’il y avait une interférence dans les réponses.

— Tu mens ! dit-elle simplement. Je sais que tu mens !…

Le chef de la milice lui fit signe de se taire et attaqua :

— Klaus Verdier… si vous êtes réellement Klaus Verdier…

— Je le suis. Vérifiez mes données morphologiques !

Baïyc ricana :

— Nous allons y procéder en effet, et sans vos conseils. Mais je constate que vous venez de me citer un animal qui ne se trouve pas dans la zone indiquée…

Le captif eut un mouvement de protestation. Baïyc l’interrompit du geste :

— Je pourrais m’amuser à multiplier les pièges… Inutile ! Je sais déjà qu’à plusieurs reprises, depuis quelque temps, Kwam ici présente s’étonne de vos réticences, de vos errements. Vous vous êtes trompé – et coupé – plus d’une fois dans vos conversations avec elle… En fait vous avez tout de l’imposteur. Répondez-moi avec netteté (et je vous préviens qu’un dernier mensonge vous coûtera cher) : êtes-vous vraiment le Terrien Klaus Verdier ?

Reïle, qui avait subi son propre interrogatoire avec le plus grand calme, paraissait souffrir le martyre. Elle cherchait à se dominer mais en dépit de son cran, la petite amante donnait des signes d’un trouble profond. D’autant que, presque en permanence, elle sentait maintenant sur elle le regard scrutatif de Kwam.

Kwam, sa rivale ! Mais est-ce que cette dissension amoureuse avait un sens, dans le monde de Rè ? Surtout pour une Rè-Véo, affranchie de toute passion ?

Cependant, le prisonnier regardait Baïyc en face :

— Je suis Klaus Verdier !

Le chef de la milice vérifia encore un instant le film-témoin, puis :

— Nous allons en avoir la preuve !

Il manœuvra un petit levier et aussitôt tout changea.

Le bureau parut s’enfoncer, emportant comme sur un plateau constitué par le plancher (d’ailleurs métallique) les meubles et les assistants.

La descente fut brève et on déboucha, cette fois non plus face à une paroi, mais à un évidement au-delà duquel on découvrait une pièce contenant une installation compliquée, évoquant une salle de clinique.

Deux laborantins dans l’éternelle tunique blanche des Rè-O-Rè allaient et venaient autour des appareils et particulièrement de deux fauteuils placés devant deux petits écrans, style télé, mais étroits et de hauteur d’homme.

Baïyc fit un signe. Les deux prisonniers furent aussitôt saisis chacun par deux miliciens et amenés dans les fauteuils où on les livra aux laborantins, lesquels fixèrent aussitôt sur eux, non seulement des sortes de courroies destinées à les immobiliser, mais aussi un casque et tout un réseau d’électrodes.

L’homme et la femme se taisaient, crispés. Ils savaient ce qui les attendait.

Lentement, Baïyc parla :

— Nous avons tout lieu de croire que vous mentez. Que vous n’êtes pas Klaus Verdier… Je vous donne une dernière chance. Sinon je me verrai astreint à vous faire subir, à vous et à votre compagne, un traitement désagréable.

Regardez bien ces écrans. Vous allez y voir apparaître le reflet, non de votre aspect extérieur, mais de l’aspect « intérieur » de votre organisme. Au fur et à mesure que certains courants traverseront vos corps, vous y verrez s’inscrire les réactions musculaires, nerveuses, etc. Je vous préviens ! C’est atroce ! Non seulement vous ressentirez physiquement… certains traumatismes, mais encore vous en verrez les effets sur votre moi interne…

Un temps, puis :

— Êtes-vous Klaus Verdier ?

— Je suis Klaus Verdier !

Baïyc fit un petit signe à l’intention des laborantins.

Aussitôt la lumière s’éteignit dans l’étrange salle. Par contre, les deux écrans devinrent très lumineux et on y vit deux formes humaines assises. Deux formes humaines d’écorchés. Les viscères, très apparents, palpitaient au rythme mystérieux et miraculeux de la vie. On distinguait nettement l’incroyable enchevêtrement d’organes qui constitue la machine humaine. L’œil pouvait fouiller sur cette planche anatomique extraordinaire où l’épiderme seul était absent. Mais on reconnaissait les éléments du squelette, le tracé subtil des nerfs sillonnant le rouge sombre de la musculature, le bleu veineux, les coloris variés et assez sinistres d’un corps ainsi livré dans son plus secret.

Dans la pénombre, les deux captifs devaient être livides.

Un déclic ! L’épreuve commença.

Par lui d’abord. Il fut parcouru d’ondes électriques évidemment invisibles mais dont les heurts avec l’organisme étaient très apparents. Les contractions quasi tétaniques de certains muscles étaient horribles à voir. On avait l’impression que les organes ainsi torturés allaient se briser, ou éclater, ou se disjoindre selon le passage de ce serpent insaisissable qui rongeait le malheureux.

Il ne se plaignait pas mais sa respiration, courte et violente, montait dans le laboratoire.

Dans un reflet venant des écrans, on aurait pu distinguer des larmes brillant sur le visage de Reïle.

Baïyc, Kwam, les miliciens, observaient en silence. Impavides. Les laborantins, bien stylés, exécutaient l’abominable besogne avec la conscience d’ouvriers sérieux, compétents, parfaitement à l’aise dans leurs fonctions.

On voyait, au centre de l’image hideuse, le viscère majeur s’agitant comme un oiseau blessé. Le cœur, le cœur qui ressentait toutes les tortures infligées à ce corps, et qui réagissait avec une violence désespérée.

Un râle s’échappa enfin des lèvres du malheureux. Râle qui trouva un écho dans les sanglots de Reïle.

Baïyc jeta un ordre sec. Le traitement s’arrêta.

— Êtes-vous Klaus Verdier ?

Un hoquet. Un soupir. Sur l’écran, le cœur bat, bat, affreusement.

— Je suis…

— …Klaus Verdier, soit ! Mais alors, où est Song’Al ?

Silence. Nouvel ordre. Le courant torturant passe de nouveau dans le corps et à voir ce qui se traduit sur l’écran la situation doit être épouvantable pour le malheureux.

Quand enfin il s’évanouit, on stoppe l’expérience effroyable.

Mais ce n’est que pour le ranimer, par un procédé ondionique différent.

Baïyc a fait redonner la lumière. Il laisse un instant de répit aux malheureux. Puis il déclare :

— Reprenez vos esprits tous les deux… Réfléchissez ! Ce n’est pas fini, si vous vous obstinez… Nous avons tout le temps…

Il savoure la suite de ce qu’il va dire :

— Vous, homme, vous avez tenu contre la douleur… Maintenant, ce sera votre tour, Reïle… Peut-être, en suivant vos réactions sur l’écran, celui que vous avez choisi pour amant acceptera-t-il de vous libérer de votre position…

Et il y a, en effet, un moment d’arrêt. Kwam et Baïyc parlent à voix basse dans un angle. Les laborantins, semblables à des robots, attendent devant leurs appareils l’ordre de recommencer ce qui n’est simplement que leur travail.

Les miliciens sont hiératiques eux aussi. Sans réactions apparentes.

Comme partout, la pièce est éclairée par les demi-sphères luminescentes, et leur étrange clarté caresse voluptueusement les corps nus des deux suppliciés…

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