Le Proscrit De Delta
Chapitre XIV
A un bijou il faut un écrin. Un dieu exige un temple.
Les Rè-O-Rè, ce peuple mécanisé, gardaient peut-être encore quelques relents de croyances superstitieuses, de religions primitives. Mais la caste des Rè-Véo, super-athée et hypermatérialiste, avait parfaitement compris que, pour affermir son pouvoir (en admettant que ledit pouvoir fût établi) il était nécessaire de s’appuyer sur une mystique.
De là à la création d’une divinité, à l’établissement d’un culte, il n’y avait pas un très grand pas à franchir.
Les plus grands savants de la race avaient fini par arriver à cette conclusion : la puissance du tellurisor, une fois mise au point, serait immense. Mais elle atteindrait des sommets si on parvenait à la symbiose avec l’humain, si on dotait cet organisme susceptible de malaxer à volonté les créatures et les éléments d’un cerveau de cet irremplaçable organe qui est une des merveilles de l’univers.
Si le peuple Rè-O-Rè, vivant sur la planète Rè, demeurait semblable aux autres humanités, c’est-à-dire composée d’une gamme infinie d’individus aux qualités et aux défauts fantastiquement diversifiés, ceux qui vivaient à Chkmaô, dans la ville sur dalle de métal, échappaient aux croyances plus ou moins métaphysiques.
Tous et toutes, venus coloniser le satellite de la planète patrie, étaient des gens qui avaient laissé leur sensibilité au vestiaire. Scientifiques et techniciens, ils étaient en grande majorité de ces fanatiques menés par une idéologie excluant toute faiblesse, à savoir l’irrespect total envers la personne humaine.
Cependant, dans tout édifice si apparemment solide soit-il, il peut exister des failles. C’est ce qu’avait compris le Terrien, qui avait fini par détecter dans ce troupeau réputé monolithique quelques dissidents qu’il avait su habilement noyauter.
Le jour était venu où le tellurisor enfin soigneusement réglé il restait à lui adjoindre un rouage d’importance : l’homme. L’Élu qui devait jouer le rôle de démiurge en symbiose avec les prodigieuses facultés de cette titanesque connexion.
Un astronef avait amené, depuis la planète Rè, les plus hauts dignitaires du peuple Rè-O-Rè. Les responsables de Chkmaô, Métok en tête, entouré de tous les chefs de services, de milices et de laboratoires, les avaient accueillis en grande pompe.
Malgré le réalisme absolu dont ils faisaient état, les Rè-O-Rè n’en reniaient pas pour cela un certain décorum. Ils estimaient qu’il était bon de frapper l’imagination des foules par un peu de mise en scène, ce que, dans tous les mondes, ceux qui prétendaient parler au nom des dieux n’avaient jamais manqué de faire scrupuleusement.
Aussi, encore qu’on préparât une expérience purement scientifique, avait-on réglé une cérémonie dite d’intronisation, ce qui masquait en fait le sacrifice d’un humain voué à n’être plus qu’un élément du titanesque appareil avec lequel les Rè-O-Rè prétendaient à la conquête cosmique.
Depuis Chkmaô, on télévisait vers Rè les modalités de ces fastes. D’ores et déjà il fallait préparer les foules à l’adoration. L’image du dieu Song’Al, que des bruits subtilement répandus attestaient comme un être d’exception, doué de facultés supra-normales et en quelque sorte voulu par une entité supérieure jusque-là irrévélée, était largement diffusée. La beauté remarquable de l’amant de Reïle fascinait tout un peuple et particulièrement la gent féminine.
Non loin de la cité sur dalle et des usines souterraines où était construit le tellurisor, on avait choisi une petite colline au sol fertile située au bord de cet océan dont Klaus, à son arrivée sur Chkmaô avait vu bondir les ondes sans le moindre souffle de vent.
Un temple baroque, fait de globes bizarrement ajustés et flanqué de colonnades torses, dominait la colline. Ce serait là la demeure du dieu, qu’un formidable réseau à la fois mécanique et ondionique relierait désormais au tellurisor, de façon que toute action émanant de lui soit réalisée en harmonie parfaite.
Métok et ses collaborateurs avaient reçu les félicitations des pontifes de la planète patrie, et particulièrement de trois personnages hautains et méprisants constituant îe triumvirat suprême du monde Rè-O-Rè.
Nul ne doutait, on le voit, du succès de l’expérience. Donc des possibilités illimitées que ce dieu ainsi fabriqué apporterait à cette race démente.
Un cortège s’était formé, depuis la cité. Engins roulants, glissants et volants amenaient vers la colline-temple les dignitaires, la milice, et l’ensemble des techniciens de l’usine, hormis bien entendu les indispensables équipes qui devaient veiller au fonctionnement du Grand Cylindre.
Tous les regards convergeaient vers un petit engin qui emmenait Song’Al, l’Élu.
Deux femmes, dans l’immense cortège, étaient particulièrement soucieuses.
Deux femmes qui, dans la colonie de Chkmaô, se connaissaient à peine et ne se fréquentaient nullement.
L’une appartenait à la caste supérieure des Rè-Véo. L’autre n’était qu’une petite assistante de laboratoire. L’une était grande, belle, avec ce visage hautain et fermé de ceux de son rang. De magnifiques cheveux de cuivre auréolaient sa tête, alors que l’autre, petite, brune, plus menue, n’en exprimait pas moins une vitalité et un air de volonté farouche.
Kwam et Reïle, l’une comme l’autre, étaient particulièrement préoccupées. Sans le savoir, et quoique leurs pensées ne soient pas absolument convergentes, elles étaient étroitement liées au sort du nouveau dieu.
Les trois pontifes et les dignitaires, encore qu’ils soient imbus de ce matérialisme lequel est l’opium des esprits qui se croient forts, étaient malgré tout sensibles au déploiement de fastes qui devaient accompagner l’intronisation, cette expérience fût-elle uniquement scientifique.
Mais les caméras étaient braquées et devaient diffuser des images en hologrammes sur Rè et quelques planètes voisines du Lynx, partout où les Rè-O-Rè avaient établi des relations, quand ce n’étaient pas des colonies ou purement et simplement des dictatures asservissantes.
Il fallait que le plus grand nombre possible d’humanoïdes soient amenés à admettre cette révélation. Certes, on ne se dissimulait pas qu’au départ on aurait peine à croire à la divinité de Song’Al. Mais, petit à petit, cette soif de mystère et d’espérance contre la mort qui est au cœur de l’homme finirait bien par l’emporter Les Rè-Véo spéculaient là-dessus. Des rites se créeraient, des dogmes naîtraient comme par enchantement. Si bien que de monde en monde on parviendrait à établir une foi difficilement contestable quand on connaîtrait les prodiges que le démiurge accomplirait, grâce à l’apport efficace du tellurisor.
On avait tout prévu. Le Grand Cylindre fonctionnait et fonctionnerait encore bien mieux quand il serait en symbiose avec un cerveau humain. En attendant, outre le formidable appareil, toute une armée de petits cylindres manipulés par des experts des deux sexes particulièrement habiles avaient engendré un réseau d’ondes exceptionnel aux résultats surprenants.
Ainsi, ceux qui, de planète en planète béaient devant les écrans de télé, stupides comme tous les téléspectateurs du cosmos, pouvaient admirer une colline merveilleusement fertile, s’élevant au bord d’un océan, et supportant un temple aux formes inédites.
On pouvait y voir des végétaux extraordinaires, qui évoluaient mystérieusement sur leurs tiges, selon un rythme universel. Des fleurs s’épanouissaient spontanément sur le passage de l’engin qui amenait le futur dieu. Les arbres s’inclinaient, les lianes venaient caresser le véhicule. Une brise favorable soufflait vers lui des pétales odorants enlevés à cet univers floral incroyable.
La gent animale avait été également mobilisée. Des myriades d’oiseaux tournoyaient dans le ciel, tandis que mammifères, insectes, reptiles et autres disciplinés à l’extrême répandaient sous les ombrages de la colline magique leurs hardes bizarres, aux coloris fantastiques, véritable arc-en-ciel vivant que les soleils tutélaires caressaient, éveillant des tons inouïs évoquant la plus merveilleuse des rivières de gemmes précieuses.
L’onde était de la fête et les innombrables monstres marins fabriqués sur le planétoïde Chkmaô, fruits des expériences démentes des Rè-Véo, montaient à la surface de l’océan et y évoluaient en arabesques élégantes, plongeant ou sautant au-dessus des flots, cabriolant, jetant de l’eau, formant des théories harmonieuses et des farandoles oniriques.
Enfin, si on s’était bien gardé cette fois d’agir sur la géologie, c’était le ciel qui était de la partie. Des nuages abondants avaient été créés, canalisés et amenés à hauteur de la colline. A cela près qu’au-dessus du temple même on avait très adroitement (ce n’était qu’un jeu avec les formidables ondes émanant des cylindres) établi un cercle que les nuées ne pouvaient franchir. Si bien qu’il demeurait juste au-dessus de ce qui allait être la demeure du dieu une véritable coupole d’azur, un cercle d’un bleu intense et d’une pureté absolue indiquant que nulle pollution, qu’elle vînt du sol ou du firmament, ne pouvait atteindre le Très Pur qu’on allait installer là pour l’éternité. Car on poussait la légende jusque-là.
Encore que les scientifiques ne fussent pas encore très sûrs de l’immortalité de leur messie de pacotille, ils avaient estimé très sage de répandre le bruit de cette pérennité. Ce qui pour l’instant ne coûtait rien. Et puis, comme le disaient Métok et quelques autres si, à un certain moment, le dieu avait des défaillances ou même venait à périr comme le plus simple des humains, on pourrait toujours en trouver un autre pour prendre sa place. Ce qui importait, c’était rétablissement de ce centre scientifico-religieux. Par la suite, et selon le déroulement des événements, on aviserait en temps utile. Sur ce point, les Rè-Véo n’étaient pas en peine.
Il y eut un grand frémissement quand les voitures emmenant l’impétrant et ses thuriféraires officiels stoppèrent en haut de la colline, sur ce qui devenait le parvis du temple.
Quand Song’Al sortit et parut, merveilleusement vêtu d’une sorte de collant d’un blanc éblouissant épousant rigoureusement son corps dans les moindres détails, une immense acclamation monta de la foule.
Et cependant, tous ceux de Chkmaô étaient plus des scientifiques et des matérialistes qu’autre chose. Mais le vieux fond d’humanité réagissait en eux. Sens de la beauté, indéracinable de celui du sacré, du féerique. Le cri venait de ces poitrines qui ne respiraient que pour le matériel. Et pour une fois, ils étaient sincères, généralement sans le savoir.
Même, parmi eux, les esclaves venus de divers mondes qu’on avait conviés à la cérémonie. Même un violent comme M’Kar, une fille désabusée telle que Koraa, des brutes comme Y’pp et Ozbeïm et tous les autres, pirates ou victimes des rapts des Rè-O-Rè, qui avaient pris part dans les rangs des manœuvres indispensables aux travaux du satellite de Rè.
Les trois pontifes saluèrent Song’Al. Métok, en tant que responsable de l’expérience sur le planétoïde, fit un discours bien entendu télévisé, comme le fut l’allocation du pontife numéro un qui suivit.
Song’Al ne fut appelé en rien à parler. Un dieu ne s’adresse évidemment aux foules que par le truchement de ses servants immédiats, c’est généralement plus sûr.
On le vit pénétrer dans le temple et chacun sut qu’à partir de ce moment il ne devrait plus jamais – du moins en principe – reparaître aux yeux de ceux qui étaient aimablement invités à devenir ses adorateurs.
Reïle, dans la foule, jeta un regard vers un couple de Rè-Véo qu’elle apercevait dans les rangs de ceux de la haute caste.
Kwam et le Terrien Klaus Verdier, son compagnon.
La petite amante du dieu avait le cœur horriblement serré. Elle se mordait les lèvres, elle se dominait. Son émotion était intense mais elle avait appris dans l’épreuve à avoir assez d’empire sur elle-même pour ne pas s’abandonner, surtout en public.
Comme les autres, elle vit l’Élu tout de blanc vêtu disparaître sous le porche du temple.
Elle en gardait encore la vision quand, une fois de plus, elle se tourna vers Kwam et Klaus. Et la petite Reïle soupira.
Si pour tout le monde, la grande aventure était consommée, elle savait, elle, que le drame ne faisait que commencer.
Là-haut, dans le temple, Song’Al était installé avec des précautions inouïes à l’intérieur d’une triple sphère faite d’un cristal à la contexture atomique exceptionnellement étudiée.
Tel quel, il avait été vêtu de cette combinaison blanche afin de demeurer en contact permanent avec le tellurisor et ses réseaux ondioniques. En effet, la symbiose ne devait s’effectuer que de cette façon et sans le moindre contact directement physique. L’organisme soigneusement étudié et purifié du pseudo-démiurge se refusait à tout cathétérisme. Rien ne le touchait, ne l’effleurait même, honnis cette gangue immaculée. Il faut dire que la matière subtile qui constituait le vêtement était elle-même susceptible d’émission et de captation ondionique. Song’Al-dieu était en état de flottement sur coussin d’ondes et ne reposait apparemment sur rien de visible, au sein de la triple sphère. Maintenant il vivrait ainsi, affranchi des servitudes digestives, sa nourriture lui parvenant par effluves dynamisants. Il n’aurait de sens qu’en pensée, d’utilité que d’être en fait le rouage central du tellurisor auquel il était relié intimement.
Une garde resterait désormais en permanence au temple. Et les scientifiques seuls auraient accès à la crypte centrale où les trois sphères, comme un œuf trismégiste, enveloppaient le dieu flottant, ludion d’étemel pour les foules ébahies, instrument du pouvoir pour les néo-théocrates qui entendaient dominer le reste de l’univers grâce à celui qu’ils avaient sacrifié aussi légèrement et sans remords.
Au flanc de la colline, la foule vit ressortir les pontifes. Et, devant caméras et micros, le premier des triumvirs lança ce cri qui retentit de planète en planète :
— Un dieu est né !… Il régnera sur le monde !…
Cependant, parmi les assistants, ils étaient quelques-uns à penser que la suite ne serait pas aussi mystique. Ni aussi simple.
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