Le Proscrit De Delta

Maurice Limat · Chapitre 9 sur 22

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Le Proscrit De Delta

Chapitre VIII

 

Fatigue et faim ? Sans doute. Après ce qu’il venait de vivre, Klaus avait bien le droit d’éprouver des vertiges. Toutefois il était jeune, fort, solide, et ce qui le déséquilibrait plus que tout c’était cet enchaînement invraisemblable de faits.

Il avait suivi la jeune femme aux cheveux de cuivre. Qu’y avait-il d’autre à faire ? Après tout, elle lui avait sauvé la vie et il était normal de prendre contact avec les habitants, quels qu’ils soient, de ce monde inconnu et bizarre.

Il n’avait été qu’à demi surpris de la voir arriver au bord du gouffre triangulaire. De faire jouer une fois de plus le petit cylindre dont elle se servait toujours avec autant de doigté. Klaus commençait à penser que la possession d’un tel engin équivalait à celle d’une baguette magique, de quelque panacée aux usages multiples. A condition évidemment d’en apprendre le fonctionnement et le mode d’emploi.

D’ores et déjà son esprit vif lui soufflait qu’il serait bon, à un certain moment, de prendre quelques leçons relatives à ce singulier appareil.

Penchée sur l’abîme, la jeune femme avait ensuite crié quelque chose dans cette langue qu’elle utilisait, mais comme elle avait négligé de faire émettre au cylindre la traduction pour le mental de Klaus il n’avait pu comprendre, sinon qu’elle devait héler quelqu’un.

Il retrouvait la vision initiale. Une usine souterraine ? Un gigantesque atelier ? Quelque chose comme ça, sans doute. Il avait vu une forme luisante apparaître et monter vers eux, venant des profondeurs. C’était en réalité une surface et ladite surface étant parvenue à hauteur de la faille, son guide féminin lui avait fait signe de l’accompagner.

Ses injonctions étaient toujours accompagnées d’un sourire. Il la trouvait belle, quoique légèrement sophistiquée. Son visage trop régulier, pratiquement dénué de cette asymétrie qui, de façon plus ou moins accentuée crée la morphologie d’un être en reflétant son âme, elle évoquait pour lui une très jolie poupée, ou une de ces filles de cinéma ou de music-hall que les maquilleurs ont tellement malaxée qu’elle en devient artificielle.

Cependant, lui qui avait été sevré depuis son arrestation et son procès de présence féminine, ne pouvait s’interdire de la trouver très désirable.

Cependant la surface de métal luisant qui était venue à leur hauteur s’avérait une sorte d’ascenseur. Klaus n’hésita pas à y prendre pied aux côtés de la belle et immédiatement c’était la descente dans cet abîme à la naissance duquel il avait assisté.

Ensuite il avait marché un bon moment comme dans un rêve. Le trajet n’avait duré que deux ou trois minutes, mais sur un mode assez rapide, ce qui lui avait permis de constater qu’on descendait au moins à une bonne cinquantaine de mètres.

Il pénétrait dans un monde subterrien. Une usine incontestablement. Il y avait là ces énormes machines qu’il n’avait encore fait qu’entrevoir. Une armature de métal faite de tubulures géantes sur piliers puissants devait avoir pour but de maintenir la voûte naturelle. Klaus et la fille aux cheveux de cuivre marchaient à travers ce labyrinthe. Plusieurs personnages allaient et venaient et paraissaient peu se soucier d’eux. Tous portaient de ces tuniques claires déjà vues par Klaus sur le vieux englouti comme sur le corps onduleux de sa compagne, encore que cette dernière fût souillée du sang des végétaux agressifs.

Klaus voyait ces formes luisant doucement dans une sorte de pénombre qui régnait. L’éclairage venait de semi-sphères qui flottaient çà et là sans support apparent, mais c’était une clarté assez diffuse qui régnait.

Que signifiait tout cela ? Où le conduisait-on ?

Des cris, des gémissements. Une voix un peu chevrotante se plaignait et il crut reconnaître cette voix.

Il frémit en apercevant un groupe de ces gens en tunique blanche au centre duquel un humain se débattait.

Il le remit tout de suite : c’était le fugitif pour lequel ce monde fantastique semblait avoir fait spécialement les frais d’un séisme local et parfaitement délimité en creusant sous ses pas l’abîme qui devait servir par la suite de moyen d’accès à Klaus lui-même.

La jeune femme passait, indifférente aux gesticulations et aux cris, aux éructations plutôt de ce malheureux qui, bien que maigre et décharné (il était nu à présent) luttait avec l’énergie du désespoir. Il ne fallait pas moins de trois hommes pour le maintenir. Trois hommes solides, visiblement d’une race analogue à celle de la compagne de Klaus.

Lui, instinctivement, s’était arrêté. Devait-il intervenir ? Quel sort réservait-on à ce pauvre type ? Une première fois il l’avait rencontré, fuyant à travers la nature, et quelle nature ! Puis il y avait eu cet extravagant engloutissement. Il le retrouvait en proie à des gaillards vigoureux qui l’entraînaient.

Vers quoi ? Klaus l’ignorait mais il se sentait la gorge sèche et la sueur mouillait sa nuque. Il avait peur.

Le vieux l’aperçut et cria vers lui, des mots évidemment incompréhensibles pour le proscrit de Delta, mais qui exprimaient de toute évidence une sorte d’appel au secours désespéré.

La jeune femme s’était retournée, constatant que Klaus ne la suivait pas.

Elle eut un fantôme de sourire et tout de suite se mit à pianoter sur le cylindre.

Klaus voyait une femme en tunique blanche avancer, faire signe aux hommes qui maintenaient la victime. Victime qu’on entraîna aussitôt vers une sorte de grand cube transparent que Klaus venait seulement d’apercevoir.

Halluciné, Klaus vit que la femme faisait manœuvrer un des côtés du cube et que le malheureux hurlait alors que les trois hommes l’y propulsaient sans douceur.

— Lui… euphorique… Pas souffrir… Mort douce… Utilité…

Klaus s’arracha à la contemplation de cette scène affreuse. Il percevait tout à coup des impulsions mentales. Encore les petits chocs aux points sensibles, la prise de possession de son système nerveux et simultanément l’émission qui atteignait son cerveau.

Ainsi, la fille aux cheveux de cuivre lui faisait savoir que cet homme allait mourir, mais sans douleur et que sa fin était utile. A quoi ? C’était une autre question.

Elle lui fit signe d’avancer, de passer outre, mais il n’obtempéra pas. Il ne fit même pas attention à son geste. Il regardait.

Les gens en tunique blanche s’affairaient autour de la cuve où le pauvre vieux se débattait. Une lueur violacée emplit soudain la cuve et le malheureux corps maigre à faire pitié fut irradié. Aussitôt, il cessa de gigoter.

La compagne de Klaus, constatant qu’il semblait fasciné par ce spectacle insolite, avait cessé de l’inviter à la suivre. Elle était venue se placer près de lui, avec un étrange sourire. Et lui regardait.

Ainsi, celui qu’on venait d’enfermer dans le cube transparent savait qu’un sort effarant l’attendait. C’est pour cela qu’il avait voulu fuir. Pour le reprendre, et sans doute estimait-on que tout cela était nécessaire, on était allé jusqu’à faire disparaître le sol sous ses pas.

Maintenant la lueur qui était née avec un éclair demeurait statique. Il parut cependant à Klaus qu’elle envahissait quasi insensiblement l’ensemble du cube. Les chairs blafardes de cet organisme décharné se fondaient dans l’ensemble. Petit à petit tout se noya dans une sorte de brume, de « soupe » comme le pensait le proscrit. Une soupe luminescente, un brouillard légèrement violacé qui estompait les formes de ce qui avait été un humain.

Un humain qui se dissociait sous les yeux des assistants impassibles dans leurs tuniques, et ceux de l’homme de la Terre, littéralement effaré.

Cependant, après un moment où ils étaient demeurés à observer le processus de désintégration (car c’était bien de cela qu’il s’agissait) la femme et les quatre hommes, ces laborantins infernaux ainsi que Klaus les qualifiait déjà in petto, recommençaient à s’agiter.

Ils manipulaient des commandes sur des tableaux, branchaient des connexions, manœuvraient des sortes de containers faits de la même matière que le cube géant où l’homme n’était plus qu’un souvenir dans la brume maintenant opaque et toujours irradiant doucement de mauve qui emplissait et nivelait tout.

Des bocaux énormes qu’on ajustait à des tubes souples, attenant eux-mêmes à cette cuve qui venait de voir se dérouler la fin bien curieuse d’un humanoïde.

Klaus qui n’était plus surpris de rien, seulement accablé, vit alors qu’on récoltait littéralement le contenu de la cuve par le truchement de ces tubes, si bien que les bocaux, au nombre de six, furent bientôt emplis de cette sorte de magma de nature indéterminée venant du cube. Lequel cube se vidait.

Il n’y eut bientôt plus rien à l’intérieur. Ce n’était qu’un solide creux, parfaitement transparent et rien n’indiquait que quelques instants plus tôt on y avait enfermé un être humain.

Cet être, Klaus n’en pouvait douter, était transformé en cette sorte de soupe (l’expression l’obsédait) maintenant emplissant six bocaux que les trois hommes en blanc emportaient, chacun en tenant deux, deux énormes cylindres de cristal fluorescent de mauve à partir de leur contenu à savoir du brouillard, ou une matière biochimique plus exactement, vestiges d’un organisme animal.

La femme en blanc donnait très justement l’impression d’une laborantine qui remet les choses en place, qui range un labo après une expérience.

Alors Klaus, qui n’avait plus rien à faire là, plus rien à dire, se tourna automatiquement vers la fille aux cheveux de cuivre. Et celle-ci, comme si elle n’attendait que cette réaction* l’invita de nouveau du geste à lui emboîter le pas.

Un long moment encore ils traversèrent la titanesque installation. Des machines et encore des machines. Des cuves semblables à celle où avait été muté le malheureux et dont la découverte fit passer un frisson sur l’échine de Klaus. D’autres humains des deux sexes, très affairés, prêtant à peine attention à ce couple qui passait. Humains certes, mais avec un petit côté d’indifférence robotique qui créait un malaise. Cependant ce n’étaient incontestablement pas des simili-androïdes. Klaus en était convaincu. Il avait connu des robots merveilleusement réalisés, des êtres de technique atteignant à la perfection, mais jamais on n’avait réussi à tromper un humain vrai en lui mettant dans les bras ce type de synthèse, fût-il du sexe opposé et en donnant toutes les caractéristiques, voire les plus intimes.

Klaus était effaré des dimensions de l’installation. Il avait l’impression de se promener dans un temple fou, un palais souterrain de cauchemar. Les piliers succédaient aux piliers. Les mécaniques géantes, atteignant aisément dix ou vingt mètres de haut, servies par plus de deux cents personnes à son estimation, tout cela constituait, d’autant que la lumière demeurait quelque peu fantomale, un univers absolument déconcertant.

Enfin, ils parvinrent à une sorte de bifurcation. On monta quelques marches taillées dans une matière évoquant le platine, accédèrent à une porte façonnée d’un métal analogue.

La fille aux cheveux de cuivre s’immobilisa. Pianota un instant sur le cylindre. Klaus vit s’allumer des voyants, perçut un léger sifflement de haute fréquence et la porte coulissa.

Il suivit son guide et ils se retrouvèrent dans ce qui pouvait être admis comme étant un bureau.

Un bureau immense où un grand personnage maigre, aux cheveux blancs, sanglé lui aussi dans la tunique immaculée, le regardait venir de ses yeux perçants.

Il souriait vaguement, un sourire qui n’avait rien de très amène. Pourtant, encore que cet homme qui était incontestablement quelque chose comme un dignitaire dans une pareille cité ne lui parût pas hostile, Klaus ne pouvait s’interdire de le trouver fortement antipathique.

L’inconnu échangea quelques mots avec la fille, toujours dans cette langue rocailleuse qui devait être particulière à la planète. Lui aussi avait un petit côté speaker, assez impersonnel. Il fit signe à Klaus de s’asseoir dans un fauteuil conditionné qui parut confortable au proscrit, épuisé par tant d’avatars.

Le proscrit qui vit alors, sur le bureau placé devant l’homme maigre, un cylindre semblable à celui de son guide.

Une main allongée, très décharnée, mais visiblement vigoureuse, s’avança et commença à pianoter.

Aussitôt, Klaus ressentit ce qu’il nommait déjà la prise de possession de son système nerveux. Des pulsions foudroyantes naissaient en lui et le travail prodigieux du cortex se déclenchait, lui donnant en sa propre langue la correspondance idéale de l’idée émise.

Si bien qu’il pouvait penser, parler, et que le duplex était possible.

Un duplex qui s’engagea sans difficulté.

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