Le Proscrit De Delta

Maurice Limat · Chapitre 20 sur 22

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Le Proscrit De Delta

Chapitre XIX

 

 

Maintenant, la lutte était engagée.

Les Rè-Véo devaient se rendre à l’évidence. L’Élu, qu’ils avaient définitivement identifié comme étant un imposteur, le Terrien Klaus Verdier, après leur avoir donné entière satisfaction sur plus d’un plan, se révoltait, entrait délibérément en rébellion.

L’éthique particulière d’un peuple et surtout d’une caste accoutumée à considérer comme parfaitement légitime le service de leurs intérêts, fussent-ils de nature criminelle, posait quelque problème aux dirigeants de Rè et de Chkmaô. On comprenait mal en effet que ce dieu, qui n’était malgré tout qu’un homme élevé au pinacle, refusât obstinément de s’en prendre aux humains dans certains cas.

Là-bas, dans la trisphère, celui qui était Klaus Verdier sous le visage et toute la morphologie trafiquée de Song’Al, connaissait lui aussi des affres particulières.

S’il se laissait aller à une sorte de doux abandon, goûtant un véritable nirvâna quand on lui demandait de s’unir au tellurisor pour une œuvre bénéfique, le pseudo-Song’Al se rebiffait, soudain arraché à sa béatitude par l’appel au meurtre, au brigandage, à la torture.

Peut-être avait-il totalement brisé les liens avec les Rè-Véo à partir du moment où les pontifes de Chkmaô lui avaient enjoint de soumettre à la question et à la mort les deux captifs de la milice et de Baïyc.

Tenaillé par l’angoisse naissante, il avait projeté son esprit vers eux et identifié leurs traits. Et, sur celui qui était Song’Al, le vrai, l’amant de la charmante Reïle, il avait pu contempler un masque qui était son propre masque charnel. Le faciès qui, depuis vingt-sept années de la planète Terre se tournait vers les soleils.

Le choc avait été profond et définitif. Rien d’autre, à partir de ce moment, n’exista plus pour le dieu-mécano que le salut de ces deux êtres et, partant, le salut d’un peuple qu’il estimait brimé, la destruction d’un pouvoir technocratique, despote, basé au départ sur le matérialisme le plus sordide et n’hésitant pas à l’édification d’une religion en faux-semblant pour asservir les humanités à travers le Cosmos.

Les tenants du pouvoir, groupés autour de Métok, comprirent cela. Ils ne doutèrent plus lorsque, d’un prodigieux effort, l’occupant de la sphère de cristal délivra les deux prisonniers, abattant pour leur salut six hommes et une femme, la précieuse Rè-Véo Kwam qui avait été sa propre compagne.

Si Baïyc, totalement ahuri, stagnait lamentablement dans les ruines de son laboratoire, les pontifes, eux, agissaient et faisaient appel à toutes les forces armées.

Tout d’abord on intima l’ordre aux surveillants du temple de s’emparer du dieu humain, de le sortir de sa coquille transparente. Pour cela, quelques techniciens qui dans la crypte assuraient le relais permanent avec le tellurisor furent invités à faire le nécessaire, les miliciens devant cueillir le faux Song’Al quand on aurait ouvert la trisphère.

Malheureusement, il fallait croire que, hautement surexcité et disposant d’un pouvoir qu’on lui avait imprudemment dévolu, Klaus, du fond de ce nid qui était en même temps son Olympe, avait parfaitement conscience de ce qui se tramait.

Techniciens et miliciens qui tentèrent la manœuvre consistant à l’extirper de son refuge en firent la cruelle expérience. Il engendra spontanément autour de la trisphère une série d’éclairs aux coloris variés mais à l’efficacité égale et irrésistible.

Les caméras qui assuraient la liaison visuelle avec le siège du gouvernement montrèrent aux membres de ce dernier le désastre. Les Rè-Véo et les sbires tombaient comme des mouches. Klaus-Song’Al se déchaînait et il avait en peu de temps balayé tous ses gardiens. Tel quel, il demeurait, éclatant comme un diamant blanc, immaculé, insaisissable.

Insaisissable ? Voire, se disaient Métok et autres Praât.

On mit sur pied rapidement un commando composé de gardes appartenant tous à la caste Rè-Véo. Une unité d’élite qui avait le pas sur toutes les autres et ses participants furent chargés d’en finir avec le récalcitrant divinisé.

Ce groupe se mit donc en action. Par divers moyens. Non seulement il y avait une section autonome qui devait occuper le temple, mais plusieurs engins volants furent envoyés, sillonnant les airs et se préparant au besoin à détruire le temple si réellement il était impossible d’atteindre Klaus.

Ce fut à ce moment que des perturbations d’importance commencèrent à se produire dans l’atmosphère de Chkmaô. Une subite concentration nuageuse au-dessus de la cité sur dalle de métal ne laissait pas d’inquiéter Métok et ses acolytes. De surcroît, des rumeurs leur parvenaient, attestant que les rangs des esclaves paraissaient soudain compter des révoltés en grand nombre. On manda aussitôt des miliciens pour réduire cette contestation mais on ne tarda pas à savoir que les forces régulières avaient du fil à retordre. C’était un nommé M’Kar qui menait la révolte. Une femme, Koraa, se chargeait de stimuler l’élément féminin et ce n’était pas là la moindre difficulté.

Bien sûr, on en avait oublié ou presque de poursuivre Reïle et son amant et complice, Song’Al, l’authentique Élu des Rè-Véo qui maintenant n’apparaissait plus que sous les traits du Terrien, Qu’étaient-ils devenus ? On ne savait. Les préoccupations présentes primaient tout.

Les nuées accumulées de façon parfaitement irrationnelle, selon le procédé qui avait permis le cercle nébuleux lors de la cérémonie d’intronisation, devenaient de plus en plus noires. On ne fut donc nullement surpris quand éclata un orage d’une violence inouïe, accompagné d’une pluie qui se changea promptement en un véritable déluge.

En ce moment, les rivières entraient spontanément en crue et la digue élevée pour protéger la ville avec justement le concours du dieu-mécano ne tarda pas à céder. Ce fut l’inondation, le désastre. D’autant qu’un véritable raz-de-marée gonflait l’océan et qu’il en sortait tout à coup une jolie théorie de monstres. Pour la plupart des hybrides plus ou moins fabriqués au cours des expériences biologiques et qu’on croyait destinés à vivre indéfiniment sous les eaux.

Crustacés munis de tentacules, poissons courant sur mille pattes, squales doués d’ailes embryonnaires et qui avançaient grotesquement mais en ouvrant des gueules menaçantes, voilà ce que la mer livrait soudain et qui envahissait les abords de la cité sur dalle de métal, déjà ravagée par les eaux.

Le sol tremblait. Des fissures apparaissaient un peu partout et ces failles étaient bordées de ces stries luminescentes que Klaus avait pu découvrir dès son arrivée sur Chkmaô, lorsque les Rè-Véo s’en étaient servi pour capturer un malheureux bonhomme qui tentait d’échapper à sa conversion en soupe biologique.

Quand les membres fantassins du commando lancé contre le dieu escaladèrent la colline-temple, ces stries reparurent, sillonnant littéralement les flancs du monticule.

Plus d’un milicien fut englouti par les crevasses spontanées qui s’ouvraient sous les pas des envahisseurs.

A l’état-major, on était affolé. On avait bien songé à couper la liaison entre l’homme-dieu et le tellurisor dont il utilisait si bien le fantastique pouvoir ondionique, mais il s’avérait que la manœuvre n’était pas dépourvue de dangers. En effet, on risquait un formidable court-circuit dont les conséquences demeuraient aléatoires, tant la jonction avait été faite étroitement. Cela pouvait tuer, certes, l’homme dans la trisphère ce qui n’eût pas été un mal, mais aussi endommager gravement, sinon définitivement, le merveilleux Grand Cylindre. Et si à la rigueur on pouvait remplacer un humain par un autre, les Rè-Véo tenaient beaucoup à leur tellurisor, fruit de décennies d’efforts et d’expériences.

Les animaux étaient de la partie. Des légions de souris géantes, de chiroptères venimeux, de sauriens ailés s’abattaient sur la cité où les habitants tentaient comme ils le pouvaient d’échapper aux eaux grondantes.

Les esclaves, menés par M’Kar, Koraa, Y’pp et quelques autres s’étaient emparés de ces engins glissants qui évoluaient sur coussin d’air, et semblaient avoir pour but d’attaquer le centre gouvernemental, ce qui ne laissait pas d’inquiéter hautement l’équipe de Métok.

Praât proposa tout d’abord de risquer la coupure avec le tellurisor, en dépit du risque qui était grand. Métok s’y opposa et un troisième membre du groupe dirigeant eut alors l’idée de se servir des ondes d’invisibilité. On enverrait quelques gars décidés en les enveloppant de la chape impalpable qui faisait diverger les rayons lumineux. Ainsi, peut-être Klaus, ne les percevant pas visuellement, les négligerait et ils auraient loisir, dans le désastre général, d’avoir accès à la crypte du temple. A ce moment tous moyens seraient bons pour en finir avec le révolté, quitte à détruire aussi la sphère de cristal en dépit de sa prodigieuse valeur.

Plusieurs techniciens des Rè-Véo, parmi les plus habiles, s’étaient rendus dans l’usine souterraine et ils discutaient autour du tellurisor. On cherchait un réglage permettant de le soustraire, au moins dans une certaine mesure, à l’influence de ce cerveau humain avec lequel il était relié et qui l’utilisait de cette façon regrettable.

Délicat travail, mais certains pensaient qu’ils ne tarderaient pas à y parvenir…

Ainsi, on réussit à couper le réseau agissant sur la gent animale. Un soulagement général quand on vit les bêtes renoncer brusquement à toute agressivité et, les unes s’éloigner vers les plaines et les forêts, les autres refluer vers l’océan.

Les plantes aussi étaient saisies dans le circuit mais, évidemment, elles étaient infiniment moins dangereuses. Il suffisait de s’en éloigner, ce qui n’avait pas été le cas devant l’invasion des monstres marins, heureusement colmatée.

Dans la trisphère, Klaus percevait tout cela avec une lucidité, une acuité grandissantes.

Il comprit qu’on retranchait petit à petit son pouvoir, faute de disposer du moyen de le lui retirer d’un seul coup, ce qu’il n’ignorait pas, connaissant les périls afférents à une rupture brutale.

Klaus-dieu réalisa. On ménageait, non sa vie, mais le subtil fonctionnement du merveilleux tellurisor. S’il périssait, lui, un autre prendrait sa place. Alors les Rè-Véo, trouvant quelque Élu plus docile que Song’Al ou lui-même, reprendraient leur rêve insensé de conquête universelle.

Les animaux ne lui obéissaient plus. Les plantes non plus mais c’était sans grande importance. Les humains, avec ce qui lui restait de moyens, il en faisait son affaire.

L’étau se resserrait. Klaus sut qu’il était à son terme, s’il ne trouvait pas un moyen inédit de se défendre, de reprendre l’avantage dans ce duel fantastique.

Le contrôle de l’atmosphère lui échappa encore. Les nuages se dispersèrent, la pluie cessa de tomber.

Un nouveau commando escaladait la colline, en dépit des lézardes striées.

L’océan ne lui répondait plus. Là-bas, dans l’usine souterraine, on devait s’affairer autour du tellurisor. Bientôt, Klaus serait totalement désarmé et ce ne serait plus qu’une question de minutes. On l’abattrait proprement dans la trisphère.

Dans son vêtement de lumière, il transpirait, redevenant de plus en plus simplement humain. La fatigue, l’angoisse, le dévoraient.

Il ne pouvait plus rien contre l’animal, l’eau, le végétal, l’atmosphère…

Restait le minéral..

 

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