Le Proscrit De Delta

Maurice Limat · Chapitre 22 sur 22

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Le Proscrit De Delta

Chapitre XXI

 

 

La tempête s’était calmée.

L’étoile du Lynx qui entraînait dans sa course éternelle la planète Rè et son satellite avait fait sa réapparition dans le ciel de Chkmaô, éclairant le désastre général. Le second soleil glissait entre deux nuages.

Si la grande dalle de métal avait assez bien résisté aux séismes, la cité n’en avait pas moins subi d’importants dégâts. Les eaux se retiraient, mais en charriant de nombreux cadavres, ainsi que des animaux monstrueux. Partout alentour le terrain était bouleversé et les cultures avaient elles aussi connu de considérables déprédations.

Si le Grand Cylindre était hors service, les Rè-Véo n’en disposaient pas moins de ces mini-tellurisors dont ils savaient si bien se servir. Et c’était grâce à ce procédé qu’ils avaient finalement eu raison, dans de difficiles conditions, sous la pluie battante, de la révolte des esclaves. Ces derniers s’étaient cependant emparés de plusieurs de ces petites armes mais les Rè-Véo disposaient à la fois du nombre et d’une plus grande technique d’utilisation. Si bien qu’ils avaient emporté la victoire, alors que le dieu-mécano mettait leurs forces en échec sur un autre plan.

Il y avait eu un certain nombre de morts parmi les révoltés. Dont plusieurs pirates, leur chef, M’Kar, ayant été abattu dans les premiers.

Un homme seul avançait vers la ville.

Son apparition et son arrivée avaient été promptement annoncées. La nouvelle s’était répandue comme une traînée de poudre. Non seulement les gouvernants, mais la majorité de la population étaient déjà au courant. Et, en dépit des travaux urgents qu’il y avait à accomplir dans la cité pour pallier les effets désastreux du drame qui venait de se jouer, une véritable foule, grossissant sans cesse, se portait vers le littoral, vers le bas de la colline au sommet duquel il n’y avait plus désormais que les ruines du temple aux colonnes torses.

Klaus Verdier avançait.

Péniblement. Il avait été très violemment secoué par la lutte colossale qu’il avait dû soutenir en se servant du tellurisor. Il ne fallait pas perdre de vue qu’en dépit de sa divinité provisoire, de cette expansion prodigieuse de son esprit il n’était qu’un homme. Et l’explosion finale, fracassant la sphère de cristal, le précipitant brutalement au fond de la crypte parmi les éclats qui l’avaient entamé cruellement, avait achevé d’en faire une véritable loque.

Pourtant, Klaus survivait.

Il disposait d’un organisme qui était morphologiquement plus celui de Song’Al que le sien propre, puisque l’étrange travail de la guérite l’avait pratiquement ramené aux proportions du jeune Rè-Véo. Cependant il restait lui-même. Sa chair avait été transformée, mais sa pensée subsistait, intacte. Intrinsèque. Indépendante.

Et de son propre chef il s’était dirigé vers la ville.

Il était las. Il souffrait de tout son corps meurtri et son sang coulait de multiples petites blessures, la combinaison miracle, qui brillait toujours sous les deux soleils, ayant été fortement endommagée.

Mais il se disait qu’il avait fait son devoir une fois de plus. Il était demeuré fidèle à lui-même, à sa foi, à son idéal. Il avait utilisé la sapience formidable, la merveilleuse technique des Rè-Véo pour en finir avec leur tyrannie, et sauver ceux qu’on torturait, et libérer les esclaves, rendre sa dignité à un peuple asservi à un matérialisme redoutable.

Au fur et à mesure qu’il marchait, difficilement, le long du rivage où stagnaient encore des corps d’hommes et d’animaux, il vit cette foule qui semblait l’attendre et, maintenant, l’ayant aperçu, venait au-devant de lui.

Klaus souriait faiblement, avec les traits de Song’Al, mais l’expression de celui qui avait été un Terrien avant d’être proscrit sur Delta et de venir échoir sur Chkmaô.

L’homme et la foule allaient à la rencontre l’un de l’autre.

Et quand ils furent très près, tout près, ils s’arrêtèrent.

Klaus espérait un accueil favorable. Il retrouvait un peu les sentiments qui l’avaient animé sur Delta IV, quand il avait cherché ceux qui étaient ses camarades d’infortune. Maintenant il se disait que certainement, si les Rè-Véo pouvaient le détester, la population de la cité sur dalle de métal lui devait quelque reconnaissance.

Il frémit, quand il distingua les dignitaires Rè-Véo. Praât, Métok…

Ils avaient abandonné leur superbe. Ne les avait-il pas vaincus, ce qui leur faisait perdre la face devant les Rè-O-Rè ? Ils devaient, par cela même, voir compromise leur suprématie.

Il distingua des groupes enchaînés, reconnut des esclaves. Cette fois, il se sentit mal à l’aise. Ainsi donc, la révolte, cependant favorisée par son propre acte de rébellion, avait échoué !

On le regardait et un curieux silence s’établissait, seulement strié par instants du cri aigre d’un monstre volant passant au-dessus de la rive et cherchant quelque proie parmi les charognes.

Alors le premier cri jaillit du groupe des captifs :

— Salaud !… Sois maudit !…

Des grondements sourds éclatèrent alors parmi les esclaves, ces révoltés retombés dans leurs fers.

Klaus chercha qui avait crié – une voix de femme – et il reconnut Koraa.

Elle le fixait de son regard bleu-vert, et la haine irradiait.

Il se tourna vers la femme pirate, d’un air interrogatif. Elle cracha :

— M’Kar est mort… Ozbeïm est mort… Y’pp est mort… Et d’autres d’entre nous…

Oui, il comprenait. Malgré sa victoire à lui (mais était-ce finalement vraiment une victoire ?) la libération des esclaves n’avait été qu’un leurre.

Koraa lui lança encore :

— A cause de toi !…

Il eut un haut-le-corps. Ainsi, alors qu’il avait agi en accord parfait avec les pirates asservis, alors qu’ils l’avaient aidé dans son entreprise en prenant des risques insensés, on lui rejetait la responsabilité de l’échec.

Que pouvait-il dire ? Après tout, dans une certaine mesure, Koraa n’avait-elle pas raison ? M’Kar, son compagnon dans la vie et l’aventure flibustière, avait péri. Et par sa faute à lui, Klaus. Tout avait commencé quand les forbans l’avaient sauvé, sur Delta IV.

La foule ondulait. Visiblement, on ne savait quelle attitude tenir. Klaus commença à comprendre que tout était perdu.

Des ruines, rien que des ruines…

Soudain, parmi les groupes humains, il reconnu un couple.

Reïle. Et Song’Al. Un Song’Al qui lui paraissait hallucinant puisqu’il avait ses traits, l’allure qui était initialement et génétiquement la sienne, à lui, Klaus Verdier, natif de la planète Terre.

Il eut un mouvement vers eux, se heurta à des regards fuyants, sinon hostiles.

Il râla :

— Reïle… Song’Al…

Celui qui avait été l’Élu eut un geste vague, désabusé :

— Song’Al… Suis-je encore Song’Al ?…

Reïle sanglotait :

— Tu me l’as pris… Il n’est plus lui-même… Et toi ! Toi qui es celui qu’il était, qu’il devrait être, tu me fais horreur… Tu m’as pris mon amant… et tu ne peux pas plus être lui qu’il n’est toi… Misérable !…

Klaus était accablé.

Il comprenait, là aussi, le drame qui se jouait entre ces deux êtres. Ils étaient faits pour s’aimer. Mais Song’Al pouvait-il encore demeurer le compagnon de celle qui l’avait étreint sous son aspect initial ? D’autant qu’elle voyait une sorte de spectre de chair de ce Song’Al qui n’était plus, avec le corps modifié de Klaus le Terrien, Klaus à ses yeux hideux simulacre de celui pour lequel elle avait tout risqué, et connu jusqu’à la torture ?

Il avait travaillé pour ce couple, il était entré clandestinement en contact avec Song’Al, l’avait sauvé du suicide. Gagnant la confiance des Rè-Véo, il avait pris sa place et finalement l’avait arraché, lui et son amante, au plus affreux des supplices…

Pour quel résultat ?

Reïle le lui hurla :

— Entre nous, lui et moi, ce n’est plus possible… Plus possible, tu entends ? A cause de toi… Je deviens folle… Folle auprès de celui qui n’est plus lui-même ! Et quand je te vois… Toi… toi qui joues à être lui…

Elle se débattit soudain, se roula au sol, écumant, griffant l’air de ses mains crispées. Reïle connaissait maintenant une torture pire que celle à laquelle elle eût été soumise sans l’intervention du dieu-mécano.

Klaus soupira, se tourna vers Song’Al.

Song’Al qui, curieusement, ne semblait pas se préoccuper de la crise de nerfs de Reïle.

— Song’Al… souviens-toi…

Ce semblant de Klaus qui enfermait l’âme du vrai Song’Al haussa les épaules :

— Song’Al… si j’étais Song’Al… Je ne le suis plus…

Il regarda soudain celui qui avait été un dieu.

— Parce que tu as pris ma place… Parce que c’est moi… MOI ! comprends-tu ? MOI ! MOI ! JE DEVRAIS ÊTRE UN DIEU… et à cause de toi, je ne sais même plus quel homme je suis…

Klaus recula, effaré.

Ainsi, c’était le comble. Song’Al ne voyait qu’une chose : il n’était pas la divinité qu’il aurait dû être. A cause de Klaus le Terrien, qui avait emprunté jusqu’à son aspect physique, il n’était plus rien. Même l’amour de Reïle lui était interdit. Il avait perdu son rôle d’Élu. Et il oubliait que tout s’était déroulé avec son consentement, en pleine connaissance de cause, que Klaus l’avait sauvé, avait lutté pour lui conserver son amour, pour lui redonner une vie normale.

En fait, l’orgueil dominait soudain et le jeune homme ne regrettait que sa place dans la trisphère de cristal.

Le dieu déchu jetait autour de lui des regards désespérés. Il voyait se détourner de lui ceux pour qui il s’était tant débattu.

Ce fut Métok qui s’avança, un sourire sarcastique aux lèvres :

— Seigneur Klaus Verdier de la Terre, vous qui nous offrez le visage de notre Élu, de Song’Al que vous avez dépossédé, mesurez-vous à présent les tristes résultats de votre démence ?… Des morts, des ruines, une œuvre géante détruite… Nous vous avions fait confiance… vous nous avez trahis…

Il sembla à Klaus que les Rè-Véo, et le peuple, et tous, tous reprenaient en un chœur étrange ce dernier mot, ce mot qui fait mal :

— Trahis… trahis… trahis…

Lui, un traître ?

Devant la réprobation universelle, il finissait par se demander si tous ces gens n’avaient pas raison.

Métok eut un grand geste, montrant des groupes de femmes aux visages hostiles :

— Elles ont perdu leurs compagnons… leurs frères… leurs fils… à cause de vous le Terrien qui nous a menti, dupés, trahis…

Et le murmure des femmes devint clameur ! On en oubliait le peu d’intérêt que la race attribuait habituellement aux liens familiaux. Il n’y avait plus qu’un mystérieux mot d’ordre : honnir l’extraplanétaire, cet étranger qui était venu jeter le trouble sur Chkmaô par ses folles initiatives.

Lui ne savait plus. Non, vraiment, il ne savait plus où était la vérité. Sans cesse, il avait cru agir honnêtement et pour le bien général. Ne les avait-il pas soignés, guéris, tenté de les affranchir ? Ne s’était-il pas heurté uniquement en raison d’une demande de forfait ?

Tout cela était oublié, aboli, rejeté. Le désastre final était l’unique fruit de sa tentative, une tentative qu’il avait voulue bénéfique.

Il connut que personne ne le soutiendrait plus. Il avait été rejeté de la Terre, sa planète patrie. Déporté sur Delta, il y avait rencontré des malheureux comme lui, retournant à l’état sauvage. Tombé sur ce monde si lointain de celui où il était né, il avait voulu poursuivre son idéal de générosité.

C’était consommé. Il avait échoué. Il s’était trompé.

Il lui sembla que le cosmos tout entier se dressait contre lui. Qu’il n’y avait plus de place pour lui dans l’univers.

Alors il tourna le dos à la foule, à la cité sur dalle de métal, il s’en alla, au hasard, titubant encore, plus las que jamais, saignant, son pauvre cœur définitivement crucifié.

Quelqu’un – on ne sut jamais qui – ramassa une pierre et la lui jeta.

Il ne broncha pas, fit encore quelques pas. Une autre pierre siffla. Puis une autre.

D’autres strièrent l’air.

Il s’arrêta, se retourna. Regarda la harde humaine, hideuse, haineuse, ingrate, traîtresse. Incompréhensive et stupide.

Un grand reproche passait dans son regard. Des pierres volaient autour de lui, et quelques-unes l’atteignaient.

Une le frappa au genou, lui fit très mal. Il flancha.

Atteint au visage, ruisselant soudain de sang, il tomba.

La tenue étincelante brillait toujours, mais des traces rouges apparaissaient sur lui, un peu partout.

L’homme-diamant était un diamant taché de pourpre.

Des pierres volèrent encore…

 

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Achevé d’imprimer en octobre 1980

 

sur les presses de l’imprimerie Bussière

à Saint-Amand (Cher)

 

— N° d’impression 1539. —

Dépôt légal : 4e trimestre 1980.

 

Imprimé en France

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