Le Proscrit De Delta

Maurice Limat · Chapitre 16 sur 22

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Le Proscrit De Delta

Chapitre XV

 

Qui a dit qu’un minimum de confort était indispensable pour pouvoir pratiquer la vertu ?

Certainement pas un personnage du monde de Rè et du planétoïde Chkmaô.

Une telle philosophie ne ressemble guère à ce qu’on pourrait appeler les « penseurs » de cette race à tendance dominatrice. Non, l’auteur existe, ou a existé, sur un monde sans doute lointain. Il n’en est pas moins vrai que ce serait à peu près ce que pourrait penser l’Élu, l’homme mécano-divinisé que les Rè-O-Rè ont établi dans le temple relié au tellurisor.

Il se sent bien, l’Élu. Très bien ! Il est BIEN.

Mieux encore. Il « est » et se contente d’être. Du moins au départ.

Il plane, au figuré comme au réel, puisque son corps tout de blanc vêtu flotte sur un réseau d’ondes au sein de la sphère triple. Il a l’air de quelque créature hors série, ce qu’on appellerait « ange » sur certaines planètes. On l’a affranchi des servitudes charnelles. Tout va si bien pour lui qu’il ne désire rien.

Bonheur ?

Est-ce vraiment le bonheur que de ne plus rien avoir à désirer ?

C’est peut-être cette béatitude qui finit par le gêner. Quand on est aussi bien, on voudrait que tout aille de même pour les autres, pour l’univers dans son entier.

Égoïsme ? Égocentrisme en tout cas. Il est gênant de penser que, quand tout est si parfait, il y a quelque part quelque chose qui ne va pas pour autrui.

L’Élu, du fond – ou de l’empyrée – sent une vague gêne.

Ce serait si bien si cette euphorie atteignait des proportions cosmiques, comme l’Élu lui-même qui ne connaît pas plus désormais les limites de son esprit que celles de son corps devenu inexistant et sans poids.

Justement, tout n’est pas bien et il en a conscience. Parce que malgré tout le décorum qui l’entoure, malgré sa situation biologiquement factice qui le libère d’une physiologie exigeante, l’Élu reste un humain.

Si d’autres que ses servants pouvaient le voir, ils l’admireraient tel un énorme diamant blanc. En effet, dans la combinaison qui épouse son organisme, il irradie, il jette véritablement des feux. Uni au tellurisor, il est le pouvoir, la volonté en action omnipotente.

Alors ? Qu’est-ce qui ne va pas ?

Non ! Il ne peut plus imaginer qu’il y ait de par le monde la souffrance, la maladie, la misère et le désespoir Tout va bien, du moins il le voudrait. Maintenant il sent si bien que sa jouissance n’est pas universelle qu’il commence lui-même à en pâtir.

Mais non ! Tous, toutes, et tout dans le cosmos, doit partager son bonheur. Tout doit bien aller. Il ne doit plus y avoir le moindre conflit. Plus de guerre, ni de révolution, sa sœur hideuse. Plus de ces égouts où se vautrent les plus viles passions : jalousie, envie, haine, comme paresse et lâcheté.

Tout va bien ! Il le hurle à sa façon. Tout son être hurle.

Des contrôles subtils enregistrent ses réactions. Il est un cerveau et plus qu’un cerveau. Tout son corps est cerveau. Cerveau la triple sphère, cerveau l’incomparable réseau ondionique qui émane de lui et l’entoure en même temps. Cerveau le tellurisor qui agit maintenant en harmonie parfaite avec l’Élu.

Les Rè-Véo sont passionnés. Écrans, voyants, contrôles variés, analyses physico-chimiques, cardiogrammes et céphalogrammes vibrent à l’unisson, amenant une foule de renseignements d’une utilité incontestable.

Jusque-là, Métok et ses acolytes peuvent être satisfaits. L’Élu a parfaitement supporté la grande épreuve. En fait, jusqu’au bout, on pouvait se demander si un organisme humain résisterait à ce traitement exceptionnel. Mais il faut croire que celui qui a été placé dans la trisphère est solide, bien sain, parfaitement équilibré. Les Rè-Véo ne peuvent que se réjouir.

On va le laisser s’adapter. Puis, après un certain temps, on pourra commencer, par degrés, à l’utiliser en liaison avec le tellurisor. On refera les grandes expériences déjà tentées ; modifier le relief d’un terrain, perturber à volonté l’océan. On agira sur les plantes, les animaux et bien entendu les humains.

L’Élu sait-il tout cela ?

Il a suffi d’un peu de gêne pour que sa pensée s’évade et redevienne intrinsèque, secrète. L’Élu-homme pense. Réfléchit.

Je suis un dieu…

Grotesque !

Un sens aigu de la réalité ressurgit en lui. Non ! Il n’est qu’un être humain et cette parodie de religion à laquelle il lui a fallu se prêter le porterait à rire s’il pouvait rire dans son curieux état.

Un dieu ? Les hommes peuvent-ils donc fabriquer des dieux ? Il sait, lui, lui qui croit au Dieu Unique, que tout cela est fariboles et sacrilèges.

Qu’éprouve-t-il maintenant ? Du remords !

Le sentiment le plus terrible que l’homme puisse connaître. Celui qui le conduit vers la vérité de soi-même par le cheminement de l’auto-connaissance.

Lui qui a su vivre hors des cultes, avec la seule force que donne la Foi, a maintenant conscience de la formidable imposture dont il est le centre.

Un centre qui, en fait, n’est qu’un rouage. Un esclave.

Autre chose se met à le tourmenter. Sa solitude.

Heureux ? Qu’est-ce qu’être heureux quand on est seul ? Car l’Élu est seul.

Les Rè-Véo n’ont-ils pas impitoyablement sacrifié, outre la liberté de celui qu’ils ont désigné, son amour avec la malheureuse Reïle ?

Je ne peux pas être heureux parce que je suis seul. Cette super-euphorie ne correspond à rien. Ce n’est que de l’onanisme cosmique.

Stupidité !

Il pense. Mais il n’a plus du tout notion du temps puisque son existence se déroule désormais sans points de repère.

Cela a duré sans doute longtemps. Très longtemps. Ou bien seulement quelques brefs instants. Il ne sait plus.

Il a cependant éprouvé une satisfaction : on a fait appel à lui.

Premières expériences.

Les circonstances ont amené les Rè-Véo à brusquer l’action. Un accident fortuit.

Une Rè-Véo a été gravement blessée dans la collision de deux engins glissant sur coussins d’air. Une personne qui occupe de hautes fonctions scientifiques. Métok et les autres, impuissants à pallier l’état dramatique dans lequel elle se trouve ont interpellé le dieu-mécano. (Ce genre d’intervention est prévu au programme mais il avait été convenu de n’agir sur ce plan que beaucoup plus tard.)

L’Élu a été envahi par une sensation de joie infinie. Il a donné de tout son être. Il s’est trouvé en symbiose totale avec le tellurisor. Et, émerveillés, les Rè-Véo ont vu la victime évoluer sous leurs yeux. Os ressoudés, cellules reconstituées, plaies cicatrisées à tel point que les traces s’effacent lentement, cela après qu’une grave hémorragie ait été stoppée presque instantanément.

Ainsi que le dira Métok : « C’est plus qu’un traitement, plus qu’une guérison, c’est une résurrection. »

Le premier miracle opéré par la jonction Élu-Tellurisor !

Ce que, bien entendu, on s’est empressé de diffuser à la fois sur Chkmaô, vers la planète Rè et tous les mondes que la sidéroradio de Rè est susceptible d’atteindre.

Résultat éclatant ! Succès initial et qu’on espère bien voir suivre de nombreux autres !

Lui, dans son cocon de cristal, se sent heureux. Ses scrupules s’apaisent. Il a fait le BIEN.

Et pendant une période encore, il va connaître ce genre de joies. On lui demande de calmer, de guérir. Sans doute ne se rend-t-il pas très bien compte qu’il agit surtout grâce au tellurisor, mais il jouit de venir (car il vient littéralement) vers ceux qui souffrent.

Il est incorporel et intemporel, du moins à son sens. Si bien qu’il lui est loisible d’épouser les organismes meurtris, de s’y infiltrer littéralement et, dynamisé par les ondes qu’émet la formidable machine, de participer INTELLIGEMMENT (ce que le Grand Cylindre ne peut faire) au travail biologique qui provoque ce retour à la santé et à l’équilibre dans un corps blessé ou malade.

Les Rè-Véo ont établi avec lui un véritable duplex. On lui parle sur un certain mode. Par émissions-pensées, à partir d’un cerveau humain. Lui, croit-on, perçoit alors la demande non seulement par son propre cortex, mais en quelque sorte par tout son corps, étroitement et subtilement emprisonné dans la combinaison immaculée, cette enveloppe-antenne qui assimile l’appel et lance aussitôt ses bénéfiques émanations en faveur du sujet qu’il importe d’assister et que l’Élu étreint mystérieusement en un don fraternel.

Pourquoi, à un certain moment, toute cette belle harmonie semble-t-elle soudain déficiente ?

Que se passe-t-il ? Les Rè-Véo, qui ont commencé à demander victorieusement à leur dieu de les aider à modifier un paysage, à faire pousser des récoltes neuves et abondantes, à juguler la révolte de divers animaux monstrueux qui ont échappé à leur contrôle, se heurtent-ils à une évidente mauvaise volonté ?

Comme si l’Élu résistait, refusait de leur obéir. Car il s’agit bien de cela et jusqu’alors tout s’est déroulé normalement. L’habitant de la trisphère était tout aussi docile que le tellurisor lui-même. Son comportement devient tout à coup anormal, qu’est-ce que cela signifie ?

Non Cela ne doit pas venir de lui Mais peut-être du tellurisor Une défaillance mécanique est toujours possible.

Et la défaillance humaine ?

Mais il est en très bonne santé, les contrôles l’attestent. On dirait que, pour une raison inconnue, il ne VEUT plus obtempérer.

Je vous dis que c’est le tellunsor !

Moi je vous dis que c’est l’Élu !

Dissension chez les Rè-Véo Il va falloir tout revoir, tout vérifier !

Décidément, ça ne marche pas aussi bien qu’on l’espérait ! C’était trop beau !

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