Le Proscrit De Delta

Maurice Limat · Chapitre 19 sur 22

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Le Proscrit De Delta

Chapitre XVIII

 

L’Élu souffrait.

Il avait cependant connu une période heureuse. Il en avait oublié les difficultés qui avaient été les siennes (et partant celles des Rè-Véo) quand on lui avait demandé son aimable collaboration pour actes de piraterie.

Depuis tout était rentré dans l’ordre. Ou tout au moins on pouvait le croire. Il n’avait été question que d’expériences scientifiques tout à fait pacifiques, d’actions euphorisantes, lénifiantes et curatives vis-à-vis d’humains et d’animaux, de cultures à intensifier, de travaux de terrassement ou d’aménagement auxquels cet étrange jumeau qu’était le tellurisor dynamisé par son cerveau humain apportait une aide considérable. Ainsi on avait pu canaliser un cours d’eau qui en période de crue menaçait la cité sur dalle de métal grâce à tout un réseau de tranchées aux remblais bien établis qui avaient parallèlement permis une meilleure irrigation des champs de céréales et de légumes.

Un verger aux fruits chantant doucement sous la brise était lui aussi né de la puissance du dieu-mécano. Bref, tout était sourire et l’Élu, dans son cocon de la trisphère, stagnait dans sa béatitude, émettant ses ondes bienfaisantes que le relais du tellurisor épandait sur Chkmaô, la planète Rè, voire les astres les plus voisins.

Et puis brusquement, voilà que cela recommençait à ne plus tourner très rond.

Il avait mal. Il subissait une véritable géhenne. De mystérieux frissons parcouraient son corps incommensurable en son rayonnement.

Lui qui s’était réjoui de s’unir aux humains dont il colmatait les plaies, apaisait les douleurs, reconstituait les membres fracturés, lui qui avait caressé subtilement toute une gent animale, si variée, souvent hybride à la suite des essais des Rè-Véo mais toujours vivante et par cela digne de respect et de cet amour qui s’établit entre l’homme et la bête, lui qui se sentait racine et tige, feuille et bourgeon, fleur et fruit autant que tronc et branche, il était tout à coup en butte à une demande qu’il jugeait irrecevable.

Métok, Praât et quelques autres, d’un poste de commandes où ils étaient reliés avec les services directoriaux de la milice, constataient une nouvelle fois que la divinité synthétique jouait encore les rebelles.

D’après les précédentes expériences, on voyait assez bien maintenant où le bât blessait.

On avait établi un autre duplex avec le triumvirat de Rè. Et l’ordre était arrivé, formel.

Le dieu devait obéir. Servir. Ne pas céder à un caprice.

Caprice qui ne faisait qu’attester une sensibilité réellement indigne d’une entité supérieure.

Ami de l’homme et du végétal, de l’animal et du minéral, celui qu’on avait enfermé pour une éternité de principe dans la matrice de cristal n’avait qu’une utilité : juxtaposer sa pensée et son rayonnement en connexion parfaite avec les ondes musclées émanant du tellurisor.

Rien d’autre. Quelles que soient les circonstances !

Et les circonstances, précisément, étaient un excellent test concernant la docilité du simili-dieu. On voulait voir comment il allait réagir. Et on voyait.

— Il faut le convaincre !…

Métok en donnait l’ordre. Praât et les Rè-Véo s’affairaient, s’acharnaient à agir sur le psychisme de cet homme qui, ainsi hypervolté, prenait une puissance hors du commun.

Les responsables ne quittaient pas la liaison avec la milice. Cette milice installée dans la cité sur dalle de métal, en une résidence dont l’aspect seul imposait respect et crainte au monde des Rè-O-Rè.

Et dans les sous-sols de laquelle s’accomplissait présentement un mystère assez horrifique.

Un mystère auquel on avait eu la prétention d’unir le dieu-mécano, en lui conférant un rôle particulièrement terrible.

On espérait parvenir à une sorte d’impersonnalité de l’Élu. Dans l’esprit des techniciens-technocrates qui ne l’avaient installé que pour s’en servir, il s’alignerait sur la passivité du mécanisme du tellurisor, le fonctionnement de ses neurones étant analogue – en principe – à une mémoire d’ordinateur.

Il en était tout autrement en dépit des tentatives réitérées des Rè-Véo pour circonvenir définitivement ce cerveau utilitaire. Ce n’était pas un simple rouage mais ce petit amas de chair continuait à être hanté d’une pensée intrinsèque. Si les Rè-Véo avaient cru à l’âme, ils auraient peut-être compris mais une telle métaphysique échappait à des gens qui estimaient que les divinités étaient de fabrication humaine.

Lui, dans la trisphère, pensait…

Il pensait, tenaillé par une angoisse grandissante. On exigeait de lui une action qu’il rejetait avec horreur. On voulait qu’il précipitât ses foudres sur des êtres vivants. Des êtres humanoïdes.

Déjà, il l’avait compris, ce couple – il s’agissait d’un homme et d’une femme – avait subi des supplices raffinés. A lui maintenant de multiplier la torture, de s’incorporer à eux assez subtilement pour pouvoir, profitant du désarroi à la fois physiologique et psychologique de ces individus, sonder leurs esprits et en devenir totalement maître. Au prix de souffrances inimaginables. On faisait de lui un bourreau, un inquisiteur.

Il ne voulait pas.

Il endurait avec eux leurs tourments et plus on le pressait de les harceler, plus il sentait croître en lui la répulsion pour ce genre de besogne. En outre, une sympathie innée le lançait vers les persécutés, vers les opprimés. Si bien qu’il prenait le contre-pied de la demande ignoble pour tenter de voler au secours de ceux qu’on torturait.

L’Elu, instinctivement, voulait connaître les victimes.

Irradiant, il les atteignit, non pour les déchiqueter et leur arracher leurs secrets, mais bien pour les connaître, les comprendre, les aimer, les servir…

Les sauver !

Il réalisa leurs visages. Il les vit, très nettement.

Dans la triple sphère de cristal, le corps divin enrobé de blanc immaculé eut un effroyable soubresaut.

Cette femme… il avait pour elle une tendresse, une pitié sans égale.

Mais lui, l’homme qu’on soumettait aux pires tourments, physiques et moraux, suppliciant sa compagne en sa présence…

Ce visage !…

Ce visage était celui du Terrien Klaus Verdier, qu’une aventure fantastique avait précipité sur le planétoïde Chkmaô…

Et le dieu-mécano enfermé dans la colline-temple sous le chapiteau aux colonnes en torsade était maintenant mis face à face avec celui qui avait été le proscrit de Delta, comme devant un miroir d’infini qui le précipitait dans le plus effrayant des vertiges…

 

*

* *

 

— Je vous ai posé une question intéressante… Klaus Verdier, puisque Klaus Verdier il y a… où est Song’Al ?

Dans la salle souterraine, sous la lueur sans cesse changeante des semi-sphères de lumière, l’interpellé transpirait à grosses gouttes.

Présentement, on ne le torturait pas. Sinon moralement. Il pouvait avoir, face à lui, les deux écrans reflétant la structure interne de deux corps, dont le sien.

Mais l’autre, celui de la jeune femme liée près de lui sur un fauteuil analogue, montrait les organes affreusement triturés par les réseaux d’ondes fulgurantes qui ne cessaient de les parcourir.

Il entendait la respiration saccadée de la suppliciée, ponctuée par instants d’un faible gémissement qu’elle n’avait pu retenir. Il n’osait tourner la tête pour la regarder mais il était littéralement fasciné par le hideux film de ce tourment inconnu, de ces glaives invisibles, de ces tenailles impalpables qui fouaillaient cette chair délicate.

Baïyc continuait à diriger l’interrogatoire. Kwam se tenait près de lui et tous deux demeuraient en relation constante avec la direction scientifique de Chkmaô par le truchement de petits appareils quasi invisibles placés sous l’oreille. Un échange ondionique avait alors lieu, si bien que Métok, Praât et consorts pouvaient, de leur place, suivre attentivement le déroulement du drame qui se jouait chez le chef de la milice.

A un certain moment, interrogée à brûle-pourpoint à son tour, Reïle râla :

— Klaus… c’est Klaus… Song’Al… vous le savez bien… le temple… la colline…

Il y eut, dans la bizarre luminosité qui accentuait les corps des victimes et mettait en valeur leurs moindres spasmes, un ricanement sourd :

— Vraiment ?

Baïyc se pencha vers l’homme, après avoir fait signe d’interrompre l’émission d’ondes torturantes :

— Je crois que je n’ai pas posé correctement la question… Changeons donc de tournure… Écoutez-moi bien : Song’Al… Où est Klaus Verdier ?

Un silence de mort succéda à cette phrase.

On pouvait voir les yeux gris-vert de Kwam qui étincelaient. N’eût-elle pas été femme si elle n’avait pas pris, malgré tout, un certain plaisir pervers à voir souffrir une autre femme, celle qui en quelque sorte lui avait pris son amant ? Et ce en dépit du libéralisme sexuel affiché des Rè-Véo.

Alors, comme les deux patients se taisaient, Baïyc reprit :

— Vous avez souffert bien inutilement… La vérité, nous la soupçonnions… Nous la connaissons maintenant… Song’Al… Vous parliez de vérifier vos coordonnées morphologiques… Nous allons le faire… Mais d’ores et déjà, sur l’écran qui reflète votre contexture osseuse, musculaire, nerveuse, nous pouvons remarquer certaines anomalies chez un homme de l’âge et de la vigueur bien connus de Klaus Verdier… s’il s’agissait de Klaus Verdier… En fait, Song’Al (car je parle bien à Song’Al) un complot a été mené pour procéder à un échange de personnalités. Forts de la sapience de notre race supérieure, le Terrien, et vous, et quelques autres qui seront arrêtés incessamment, ont utilisé notre technique d’action sur l’atome de base de la cellule organique… Expérience déjà tentée sur des animaux, voire quelques humains. La modification absolue d’une personne en la calquant sur le modèle d’une autre personne. C’est ainsi que Song’Al est devenu Klaus Verdier, tandis que Klaus Verdier devenait Song’Al… Et en ce moment, le dieu uni au tellurisor, dans le temple de la colline, c’est ce maudit extraplanétaire… Et en face de moi, c’est Song’Al, sous le masque de chair de Klaus Verdier, mais dont l’organisme violemment malmené par l’action des rayons modificateurs garde les stigmates du traitement terrible auquel il a été soumis…

Un temps. Klaus, ou plutôt Song’Al, ainsi que Reïle, se taisaient.

Ils étaient découverts. L’aventure finissait lamentablement et tous leurs amis (leurs complices au regard des Rè-Véo) allaient eux aussi subir la répression sans pitié de la race Rè-O-Rè.

Et Klaus, là-bas, qu’allait-il advenir de lui, dans son cocon de cristal ?

Comme pour répondre à cette question muette, Baïyc embraya :

— Le Terrien va payer ! Nos savants ont barre sur lui et savent le mener à leur gré. Son châtiment, son châtiment initial car la suite viendra, sera justement de faire périr, en des souffrances inouïes, ceux qui se sont prêtés à cette sinistre et sacrilège mascarade… Il va prendre le relais de nos opérateurs (euphémisme subtil dans la bouche de ce tortionnaire). C’est lui qui va vous découper vivants, lui qui cherchera au fond de vos entrailles les points sensibles où il créera la pire des tortures. Et ce jusqu’à ce que mort s’ensuive !…

Baïyc recula, eut encore un ricanement bref :

— Le Terrien a eu l’ambition de devenir un dieu. Et toi, Song’Al, l’Élu, le vrai, le très pur, l’authentique, pourquoi as-tu abandonné ton rôle mirifique ? Pour quoi et pour qui ? Pour une femme… Pour cette pauvre créature…

A tour de rôle, il gifla les deux captifs.

Kwam s’avança, les toisa à son tour, cracha devant eux et se détourna avec un dégoût non dissimulé.

Que pouvaient dire à présent Song’Al et Reïle ? Ils étaient vaincus.

Vaincus et condamnés horriblement.

Ils allaient mourir lentement, transformés en bêtes hurlantes. Et ce par l’action de celui qui avait voulu être leur ami, leur sauveur.

Baïyc prévint les pontifes. A eux de jouer. C’était désormais à partir du tellurisor mené par le cerveau du dieu – du dieu Klaus et non Song’Al – que le supplice allait reprendre, plus épouvantable, plus atroce que jamais, pour conduire les malheureux jeunes gens jusqu’à la mort.

Baïyc, Kwam et les assistants s’étaient reculés. Ils regardaient. Ils attendaient.

Là-haut, Métok et ses équipes devaient entrer en contact avec l’Élu, le faux Élu, pour lui intimer l’ordre de s’en prendre aux deux condamnés.

Les tortionnaires guettaient sur les écrans les premiers effets espérés de l’émission-supplice.

Il y eut un certain temps d’attente. Kwam, impatiente, demanda à Praât, avec lequel elle demeurait en liaison constante, où on en était et le technicien-technocrate répondit que le dieu semblait quelque peu récalcitrant.

Enfin elle entendit :

— Il réagit… Il va obtempérer… Suivez bien ce qui va être infligé à ces deux traîtres…

Baïyc fît un signe et un des assistants palpa des boutons. Sur les écrans, les organes grandirent soudain et un gros plan apparut, montrant de subtiles lésions sur l’épiderme de Song’Al (cet épiderme copié rigoureusement sur celui de Klaus).

Car cette fois on filmait directement la peau. Et la trace de l’opération ondionique se détachait nettement.

Baïyc commenta ironiquement. Mais Kwan l’interrompit :

— Le dieu va agir !…

Anxieux à l’extrême, Song’Al masqué en Klaus et Reïle échangèrent un regard.

Un regard de tendresse et d’horreur, songeant à ce qui leur était réservé.

Kwam allait être satisfaite. Vengée, sinon dans son cœur, du moins dans sa vanité de Rè-Véo. Femme, et surtout savante.

Brusquement, les deux écrans parurent éclater. Ils se fissurèrent ensemble, des éclats voltigèrent partout dans la salle souterraine. Presque immédiatement, ce fut la foudre.

Kwam et Baïyc, stupéfaits, voyaient rouler au sol les corps noircis des deux techniciens-bourreaux saisis dans un éclair venu d’on ne savait où. Et les quatre miliciens qui reculaient effarés étaient à leur tour lardés de flèches de feu, un feu spontané, rapide, à peine saisissable à l’œil mais qui laissait des traces sans appel.

Devant les deux Rè-Véo, un serpent iridescent naissait soudain. Ils virent cette sorte de guirlande oscillante d’un vert éclatant se diriger vers les fauteuils où étaient enchaînés les suppliciés. La chose mystérieuse courut sur les liens et les détruisit en une seconde.

Klaus-Song’Al comprenait, se levait, saisissait Reïle par la main.

Ils savaient tous deux que le salut venait. D’où ? Comment ? Qu’importait !

Il y eut un sifflement violent qui augmenta à une vitesse record. Devant eux une paroi paraissait fondre à vue d’œil, emportant une partie de la porte blindée correspondant au bureau mobile de Baïyc.

Un trou. Une issue. Klaus, ou plutôt Song’Al, entraîna Reïle.

— Ils s’enfuient ! gronda Baïyc.

— Non ! ! ! hurla Kwam.

Elle portait toujours son petit cylindre en bandoulière. Elle y posa les doigts et amorça un mouvement.

L’éclair jaillit, la transforma en une sorte de forme noire, monstrueuse, qui tomba auprès des six cadavres qui jonchaient déjà la salle des tortures.

Baïyc, halluciné, vit les deux amants nus disparaître dans ce trou noir, ce gouffre béant, évoquant pour lui la porte de l’enfer qui le guettait déjà…

 

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