Le Proscrit De Delta
Chapitre XI
C’était un Rè-Véo. Un Rè-Véo particulièrement estimé. On n’avait pas tardé à reconnaître les qualités intellectuelles exceptionnelles de Klaus Verdier, cet homme venu fortuitement d’un monde lointain, par les hasards d’une plongée subspatiale.
Klaus agissait adroitement et comme de toute façon il était exclu qu’il puisse jamais retrouver sa planète patrie, il avait choisi ce que lui dictait le bon sens : à savoir s’incorporer définitivement à la race Rè-O-Rè.
Ses études d’ingénieur, une certaine connaissance de l’astronautique, son sens sociologique basé sur une logique solide, avaient été appréciés des Rè-Véo gouvernant non seulement Chkmaô mais aussi le peuple de la planète Rè.
Klaus avait étudié avec eux la carte du ciel. Il en était arrivé à déterminer la véritable position de ce système où il avait échoué. Rè évoluait dans la constellation appelée le Lynx par les Terriens. Si loin de la Terre…
Il se refusait à en avoir la nostalgie. Les siens ne l’avaient-ils pas rejeté, justement parce qu’il était avant tout un humaniste, un pacifique, un libéral ?
L’amour, si tiède fût-il, de Kwam, l’aidait à supporter cet exil qu’il espérait bien parvenir à transformer en situation définitive acceptée. Et il ne cessait de travailler avec les pontifes de la caste Rè-Véo, s’enrichissant certes à leur contact, mais leur apportant aussi un savoir non négligeable hérité de cette vieille race terrienne qui, bien qu’ayant assez tristement évolué vers le bas, n’en conservait pas moins l’apport prestigieux des générations passées.
Bref, Klaus Verdier, né sur la Terre lointaine, était devenu en quelques semaines (en durée de Chkmaô) un véritable Rè. Mieux, un de ces Rè-Véo qui avaient barre sur l’ensemble de la population.
On avait trouvé naturel qu’il s’inquiétât au bout d’un certain temps de la situation de ses compagnons de naufrage spatial. C’est ainsi qu’il avait retrouvé M’Kar, Ozbéïm, Y’pp, la troublante Koraa et quelques cosmatelots pirates, rescapés de la chute de leur astronef jeté sur Chkmaô par une brutale plongée subspatiale incontrôlée, ce qui est toujours périlleux. La majorité de l’équipage avait d’ailleurs trouvé la mort dans la catastrophe finale.
Il avait paru tout naturel qu’on laissât Klaus entretenir des rapports avec ses anciens compagnons. Eux étaient pratiquement réduits au rang d’esclaves, comme bien des extraplanétaires. L’ex-proscrit s’était simplement arrangé pour qu’une sorte de petit groupe soit créé, demeurant en contacts plus ou moins directs avec lui. Mais il avait eu l’astuce de ne pas demander trop de faveurs pour leur compte.
Souriant, détendu, sans cesse sur la brèche, travaillant d’arrache-pied en collaboration avec les plus éminents représentants de la classe Rè-Véo, Klaus prenait une importance sans cesse grandissante. D’autant plus qu’il agissait avec la plus grande prudence et ne semblait nullement chercher à profiter de la situation.
Il commençait à comprendre, sinon la race Rè tout entière, du moins cette caste d’élite à laquelle appartenait quelqu’un qui maintenant le touchait de près : Kwam elle-même.
La science, pour eux, c’était un tout. Le but, le sens même de l’existence, si bien qu’ils avaient un certain mépris pour les passions les plus naturelles. Les Rè-Véo avaient pour mission de mettre au point ce formidable projet dont le Grand Cylindre était l’élément moteur.
Klaus avait opéré la traduction mentale en langue terrienne. Sur sa planète patrie, cette planète patrie qu’il ne devait plus revoir, on l’eût nommé quelque chose comme le « Tellurisor ». En effet, son action sur tous les éléments géologiques et biologiques justifiait un tel nom.
Cependant, les Rè-Véo avaient admis que ce tellurisor n’était pas au point. Qu’il manquait, pour commencer leur œuvre de conquête, un élément primordial.
Cet élément, c’était tout bonnement l’humain.
Symbiose avec le minéral, l’animal, le végétal, agissant directement sur l’atome, cette entité curieusement créée, fabriquée au vrai sens du mot, demeurait malgré tout inachevée.
Aussi, les plus subtils des Rè-Véo avaient-ils conçu l’idée de ce dieu de synthèse, de cette divinité qui aurait l’avantage non seulement de compléter la puissance fantastique d’une machine permettant l’asservissement de la matière, mais encore d’offrir aux peuples ébahis une mystérieuse personnalité susceptible d’entrer en relations avec les fidèles.
Les Rè-Véo, Klaus s’en était rendu compte, étaient parvenus à ce degré de matérialisme parfois consécutif à un excès de connaissance qui débouche sur un athéisme total. Comment en effet croire à une puissance d’En Haut quand on peut à son gré modifier la forme d’une montagne, diriger un vol de rapaces ou une harde de fauves, perturber un océan et animer le végétal ?
Toutefois – et cela ne s’était-il pas déjà produit sur la Terre ? – les sages de ce peuple pensaient aussi qu’il est bon de maintenir les populations dans un certain respect métaphysique. Eux ne cherchaient pas la révélation par la méditation, l’ascèse, ou quelque mysticisme s’il en fut, mais tout simplement en « construisant » littéralement cette apparence de dieu.
Inhérent au tellurisor, le futur démiurge offrirait l’avantage d’un pouvoir immédiat, contrôlable, qui leur semblait infiniment plus efficace que certaines divinités abstraites, h plus souvent indifférentes aux prières, comme il en existait dans les croyances de toutes les planètes de toutes les galaxies.
Et Klaus Verdier, petit à petit, était initié aux arcanes du formidable projet.
On avait la plus grande admiration pour ses connaissances psychologiques. La science de l’âme était en effet quelque peu négligée par cette caste technico-sapiente. Mais, réalistes avant tout, des hommes comme Praât, des femmes telles que Kwam, avaient pu apprécier la manière dont le Terrien se mettait en rapport avec certains de leurs coplanétriotes névrosés dépressifs, ou simplement chagrinés.
Klaus avait appris mille et mille choses. Ainsi qu’il vivait dans la cité sur grande dalle de métal une fille nommée Reïle. Avec laquelle il avait discrètement établi quelques relations.
Il en était parvenu à apprendre que l’Élu, celui qui avait été soigneusement sélectionné pour jouer le rôle de ce messie de pacotille une fois incorporé à l’incroyable complexité du tellurisor, avait donné des signes de défaillance.
Klaus était trop subtil pour se proposer comme thérapeute. Il avait attendu son heure, tout en opérant quelques cures psychanalytiques qui donnaient les meilleurs résultats. Il avait confiance et savait qu’on ferait appel à lui.
Ce qui ne manqua pas.
Un haut personnage, Métok, chef suprême des Rè-Véo du planétoïde, l’avait finalement fait mander et, confidentiellement, lui avait expliqué que Song’Al, le jeune homme appelé à devenir ce dieu factice, flanchait quelque peu, épouvanté de son sort vertigineux.
Klaus avait négligemment fait allusion à cette scène dont il avait été témoin, la révolte de ce malheureux, neutralisé par les cylindres radiants de Praât et de Kwam, et tout bonnement emporté par les gardes.
Pouvait-il le raisonner, le traiter ? Certes, on pouvait trouver un remplaçant, et Klaus ne manqua pas de le suggérer. Métok rétorqua que la sélection avait demandé deux années de la planète Rè. Que le tellurisor serait incessamment en état de fonctionnement. D’autre part, non seulement les Rè-Véo, mais les Rè-O-Rè dans leur ensemble étaient entretenus dans cette idée qu’un grand projet allait entrer en voie de réalisation et apporter dans l’avenir une omnipotence encore cosmiquement inconnue à leur race.
Reculer, recommencer, était impensable. Il fallait à tout prix que Song’Al consentît à se prêter à l’expérience et à accepter définitivement par la suite son rôle de dieu vivant.
Un dieu, bien entendu, qui serait le jouet des Rè-Véo, lesquels se chargeraient abondamment de lui dicter ses décisions et d’interpréter à l’envi ses révélations éventuelles.
Klaus fit valoir les difficultés de l’entreprise, ne répondant pas absolument du succès. Il ne s’agissait pas de traiter n’importe qui, mais un homme qui, il ne fallait pas l’oublier, avait été conditionné subtilement depuis un temps appréciable, dirigé méthodiquement vers un psychisme particulier.
Métok, alors avait montré ce visage dur, glacé, que le Terrien avait trop souvent remarqué chez les Rè-Véo :
— Klaus Verdier, comprenez-moi. Vous devez réussir ! Vous seul pouvez raisonner cet homme… car il n’est qu’un humanoïde comme ceux de toutes les planètes. Nous avons observé vos travaux, suivi votre comportement vis-à-vis des Rè-O-Rè. Il se trouve que vous avez apporté de votre monde natal une connaissance de l’esprit humain peu en cours chez nous. Vous devez vous en servir !
C’était un ordre. Une mise en demeure comminatoire.
Klaus s’était incliné.
Métok, malgré sa science, pouvait-il supposer que l’extraplanétaire se divertissait fort d’être parvenu à ses fins ?
Et celui qui avait été rejeté par les siens retournait à ses travaux. Depuis un moment, il s’intéressait particulièrement à certain laboratoire de l’usine jouxtant ce qu’on pouvait appeler le temple du tellurisor. Utilisant toujours des cylindres plus modestes mais dont l’action à courte distance n’en était pas moins valable, les Rè-Véo opéraient maintenant sur des animaux, puis des humains. Un département était particulièrement chargé des modifications morphologiques. Ce qui n’allait pas sans accidents. On cherchait. Et la recherche scientifique, chacun sait cela d’un monde en l’autre ne va pas sans martyrs.
Klaus participait de plus en plus à ces équipes spécialisées.
Klaus le proscrit était décidé désormais à œuvrer pour son propre compte.
Un pouvoir fantastique allait s’étendre à travers l’univers, si les ambitions démentes des Rè-O-Rè ne capotaient pas au plus tôt.
Sur Terre, ses idées humanitaires avaient été un échec. Broyé par une machine puissante, il n’était qu’un marginal, un indésirable…
Son changement d’univers allait-il lui offrir tout à coup la possibilité de donner aux humains un peu plus de satisfactions, de bienfaits, que les divers systèmes politico-religieux n’en avaient apporté jusque-là ?
Mais, sans doute, celui qui nourrissait de tels desseins n’était-il après tout rien d’autre qu’un grand naïf !
OceanofPDF.com