Le Proscrit De Delta
Chapitre X
Klaus n’avait donc pas entendu les cris désespérés de celui qui, d’ailleurs, avait paru presque immédiatement paralysé, figé telle une statue.
Le Terrien avait noté, au passage, que Praât et Kwam, après avoir bloqué sur leurs cylindres une touche correspondant vraisemblablement au système auditif de Klaus, pianotaient sur un autre mode. Nul doute que ce soit pour déclencher sur ces appareils prodigieux aux ressources inouïes un réseau ondionique qui avait eu pour effet d’immobiliser ce nouveau fugitif.
Klaus avait d’ores et déjà compris une chose : il était à jamais hors de son univers patrie. Quoi qu’il puisse advenir, il devrait désormais s’incorporer à ce peuple bizarre des Rè-O-Rè, et assimiler coûte que coûte leurs mœurs, leurs coutumes, leur conception de la vie.
Il avait une envie folle de protester, de voler au secours de cet inconnu, au nom de cette nature généreuse à laquelle il devait d’avoir été rejeté par ses frères planétaires. Il sut se contenir et se contenta donc de regarder Il voyait un jeune homme d’une très grande beauté, qui ne devait avoir guère plus de vingt ans, selon les normes de la Terre. Un jeune athlète mince, que la tunique blanche mettait en valeur. Un visage régulier empreint d’une tristesse immense lui donnant un air romantique qui bouleversait Klaus. D’autant que les ondes ayant immobilisé le sujet avaient également fixé l’expression sur ses traits.
Les gardes n’eurent pratiquement qu’à s’en emparer sans la moindre difficulté.
On l’emporta, comme une belle statue.
Klaus sentit une certaine détente chez Praât et sa compagne. Tout de suite, alors que la victime et ses ravisseurs avaient disparu, ce fut Kwam qui prononça, ayant remis le contact audio-psychique :
— J’imagine que vous redoutez, pour celui que vous venez de voir, un sort analogue à celui du vieillard qui a été muté sous vos yeux…
Elle utilisait un terme de la langue Rè-O-Rè que la foudroyante transmission de pensée traduisait spontanément par « muté ». Klaus apprécia l’euphémisme.
Il acquiesça, s’efforçant de paraître très calme, encore qu’il commençât à penser que dans tous les mondes il y avait décidément des oppresseurs et des opprimés.
— J’avoue qu’en effet, j’ai supposé pour lui quelque chose comme cela…
— Rassurez-vous. Il ne risque rien. Surtout lui…
Klaus fut surpris d’entendre subitement ses deux interlocuteurs se mettre à rire ensemble (c’était la première fois qu’ils riaient vraiment) :
— Lui… surtout lui, répétèrent-ils.
L’homme venu de la Terre se souvenait d’avoir croisé, l’espace d’un éclair, le regard du jeune homme. Un regard chargé d’une angoisse, d’un suppliant appel qu’il ne pouvait oublier.
Mais Praât décidait de poursuivre avec lui la visite de l’installation formidable, de lui faire les honneurs du Grand Cylindre.
La vie s’organisait.
Klaus avait admis qu’il connaissait en quelque sorte une seconde naissance. Ses juges de la Terre l’avaient évincé de façon totale, le vouant au triste sort des déportés de Delta, les uns retournant à l’état sauvage, les autres, le’s plus faibles, surtout ceux arrivant isolés, voués à un sort horrifique Et voilà qu’un concours de circonstances l’amenait sur Chkmaô, satellite de Rè.
Depuis des jours il était là et devenait petit à petit un Rè-O-Rè Praât et d’autres dignitaires des deux sexes l’avaient interrogé, écouté, sondé, testé, et on ne lui avait pas caché qu’on le considérait comme un sujet d’élite, susceptible de prendre rang parmi les Rè-Véo, cette caste privilégiée qui dominait la planète et son satellite, ce formidable laboratoire.
De rares extraplanétaires avaient été admis parmi eux. D’autres étaient relégués au rang d’esclaves. Klaus n’avait été qu’à demi surpris d’apprendre qu’il n’était pas le seul rescapé de l’équipe du vaisseau pirate. Il s’était réservé, évitant de paraître trop intéressé, de se pencher un peu plus tard sur le sort de ses malheureux compagnons d’infortune. Après tout, M’kar, Koraa et les autres lui avaient sauvé la vie.
Les Rè-O-Rè étaient ravis de l’entendre. Klaus avait fait des études importantes et sa sapience était hautement appréciée. Aussi cultivait-il cet état de fait.
Il habitait maintenant, comme la majorité de la population de Chkmaô, une cité établie à quelques stades de la région où était installé le Grand Cylindre et les laboratoires, ateliers, bureaux, tout ce qui corroborait son fonctionnement, d’ailleurs encore médiocrement au point, avait appris Klaus.
La cité était composée de bâtiments de styles variés, les uns cubiques, d’autres semi-sphériques. Une ville à peu près semblable à toutes celles de l’univers, à cela près qu’elle était construite de plain-pied sur une immense dalle faite de ce métal qui servait aussi de support au Grand Cylindre. Klaus ne tarda pas à apprendre (il savait interroger au minimum et écouter, prendre garde à tout) que cette précaution était indispensable sur un petit astre où le terrain était sujet à de véritables séismes artificiels consécutifs aux nombreuses expériences telluriques qui faisaient partie du formidable programme des Rè-O-Rè.
Klaus habitait là. Avec une compagne. Il était devenu très simplement et sans grandes complications l’amant de Kwam. Une maîtresse aimable, discrète, mais qui ne montrait pas grand abandon dans leurs étreintes. Il savait pourquoi : elle était une Rè-Véo. Et tous les Rè-Véo étaient quelque peu détachés des plaisirs naturels. Ils étaient littéralement conditionnés pour travailler au super-programme, servir le Grand Cylindre destiné à la conquête (encore très lointaine) de l’univers, et réaliser un projet plus fantastique encore.
Un projet auquel on décida d’initier Klaus, un peu plus tard.
Un projet qui ne visait pas moins qu’à établir, à partir de Chkmaô, le règne d’une divinité. Une divinité telle que celle évoquée par Praât lors de la première entrevue avec Klaus. Un dieu-ami, un dieu en quelque sorte inhérent à la race Rè-O-Rè et assez complaisant pour lui permettre, en donnant tout son pouvoir, d’étendre ses conquêtes de système solaire en système solaire.
Klaus, qui s’accommodait – ou semblait s’accommoder – de tout cela, avait gardé pour lui certaines de ses conclusions.
Pouvait-il oublier la phrase tronquée, mutilée, du beau jeune homme au regard angoissé ?
« Je ne veux pas être un d… »
Difficile de se baser sur ce type de traduction psycho-mécanique. En langue de la Terre, Klaus eût supposé aisément « je ne veux pas être un dieu ».
Quel rapport avec cette divinité étrange – et peut-être totalement illusoire – dont lui parlaient les dignitaires Rè-Véo ?
*
* *
Song’Al se regardait dans l’immense miroir de sa chambre.
Song’Al était très beau. Très jeune. Très intelligent.
Song’Al était l’Élu de la race Rè-O-Rè. L’idole des Rè-Véo qui l’avaient choisi entre plusieurs centaines d’adolescents.
Song’Al ne serait bientôt plus un simple mortel. Il serait plus qu’un homme Il serait un dieu vivant.
Song’Al était très triste.
Song’Al pensait à Reïle.
Song’Al aimait Reïle comme Reïle aimait Song’Al. Et ce depuis plusieurs années de la planète Rè.
Amour juvénile d’une rare perfection. Ils savaient qu’ils étaient faits l’un pour l’autre. Que leur union serait heureuse, féconde, bénéfique.
Et puis Song’Al, à son corps défendant, avait été choisi. Il était l’Élu.
Exclu donc d’imaginer pour lui toute idée d’union. Une femme n’avait pas place dans son existence future.
De quoi pouvait-il se plaindre ? Il bénéficierait d’une éternelle jeunesse. Il ne connaîtrait ni la maladie, ni la douleur, ni la décrépitude. Aucun tourment humain ne pourrait l’atteindre.
Peut-être même pourrait-il devenir immortel !
Song’Al était très malheureux parce qu’on l’avait séparé de Reïle.
D’une Reïle dont il ignorait le sort. Et qui devait pleurer, pleurer indéfiniment. Sur Chkmaô peut-être. Ou bien encore sur Rè. A moins qu’elle n’ait été emmenée par mesure de prudence sur quelque autre planète connue des Rè-O-Rè.
Song’Al fermait les yeux. Il revoyait Reïle. Il la voyait. Il caressait en pensée, avec une acuité cruelle à force d’être voluptueuse, ses formes lisses, si douces, il croyait poser encore sa tête sur les seins petits et fermes, sur le ventre tiède comme une bouffée paradisiaque…
Il croyait respirer le parfum de sa chair. De cette chair de femme si délicate sous le baiser et que l’amant le plus fougueux n’effleure qu’avec mesure, graduant sa passion quand il est enivré de ces effluves si rares, si subtils, lesquels éveillent des pensers enchanteurs…
Song’Al se mirait. Et il se détestait.
Il haïssait à la fois sa beauté native, ce crâne enfermant un cerveau assez exceptionnel pour l’avoir fait élire parmi les élites adolescentes de Rè.
Il haïssait sa personne, ce corps, ce coeur, désormais voués à l’idolâtrie, au détriment de l’amour.
On avait conditionné Song’Al. Instruit. Mieux : on avait utilisé ses facultés d’exception pour lui insuffler une science immense. On avait travaillé son corps pour le préparer au rôle ineffable qui allait lui être réservé.
On l’avait métamorphosé, hissé à des hauteurs vertigineuses.
Les Rè-Véo y avaient apporté tous leurs soins depuis au moins deux rotations de la planète Rè. Ils avaient obtenu des résultats qui les satisfaisaient et ils estimaient que Song’Al répondrait aux espoirs qu’on avait fondés sur lui.
Mais on ne l’avait pas empêché de continuer à aimer Reïle.
Une crispation déforma le joli visage de Song’Al.
Il grinça :
— Non !… Non !… Ils l’auront voulu !… Mieux vaut en finir !…
Il chercha autour de lui, s’empara du premier objet lourd qu’il découvrait : une statuette faite d’un minéral très lourd et représentant un totem d’un culte primitif, disparu avec les ancêtres des naturels barbares de Chkmaô.
Il lança le totem et le miroir éclata en cent morceaux.
Quelques fragments touchèrent Song’Al. Son front saignait.
Il n’en avait cure. Il se baissa, choisit parmi les débris un morceau triangulaire évoquant un couteau.
Il le prit de la main gauche, étendit son avant-bras droit, approcha la faille coupante du poignet, là où palpite l’artère chez tous les humanoïdes du Cosmos.
— Arrête, Song’Al !
L’impétrant-divinité parut arraché à son cauchemar. Hébété, il regardait celui qui venait d’intervenir, pénétrant il ne savait comment dans cette chambre cependant interdite, pré-sanctuaire du futur divinisé.
Un Rè-Véo. Il en portait le costume et les insignes. Mais un Rè-Véo qui n’était pas de la race Rè-O-Rè. Un de ces rares extraplanétaires admis parmi la caste supérieure.
Leurs regards se croisèrent. Et Song’Al reconnut les yeux du Terrien.
OceanofPDF.com