Le Proscrit De Delta
Chapitre VI
Une secousse plus violente jeta Klaus au sol. Il demeura là un instant, légèrement étourdi. Il sentait le sol vibrer contre lui, réalisant de plus en plus mal ce qui se passait. Levant la tête, clignant des yeux parce qu’il avait peine à retrouver ses esprits, il constata que le bouleversement du paysage se poursuivait.
Là, il n’y avait plus de pic. Mais un peu plus loin, une crête naissait spontanément. Et le lac était toujours, sous un ciel serein, en proie aux effets d’un vent parfaitement inexistant.
Klaus profita de la situation pour enfiler sa combinaison. Il se trouva ainsi plus à l’aise, des bottes souples y attenant lui permettant de protéger ses pieds déjà assez mal en point.
Le calme revint, non graduellement mais d’un seul coup. Le proscrit pouvait croire avoir rêvé, avoir peut-être assisté à un film de folie.
Du moins avait-il été préservé de l’attaque des jeunes monstres, ces hybrides dont la croissance avait été foudroyante. Enfin, dans la mesure où tout cela n’était pas fantasmagorie.
Comment savoir ? Il s’était relevé, il avançait.
Mais non ! Tout cela était bien réel. Il voyait les plantes énormes, leurs fleurs gigantesques, et ce qui se fanait presque à vue d’œil tandis que d’autres s’épanouissaient comme dans un décor de féerie.
Les formidables insectes reparaissaient, timidement, ce qui indiquait bien qu’eux aussi avaient été violemment secoués par ce séisme qui avait réussi à changer l’aspect de ce pays surprenant.
Ce qui étonnait beaucoup Klaus, c’était justement que les dégâts, qui normalement après de telles violences telluriques auraient dû être considérables, n’avaient en apparence provoqué aucun effet catastrophique.
Certes, il voyait çà et là un nuage de poussière, une faille où la terre se révélait fraîche et claire en opposition avec les tons plus foncés de la surface. Ou bien il découvrait quelques plantes arrachées, jetées au sol par les secousses. Mais dans l’ensemble il n’y avait pas eu vraiment de bouleversement géologique.
Non. Il y avait seulement un CHANGEMENT.
Klaus se tourna vers le lac. Là aussi tout était dans l’ordre et, sous le double soleil, l’onde friselait à peine.
Des oiseaux passèrent, en groupe. Ils étaient immenses, avec un curieux plumage qui scintillait. Parmi les tons verts et blancs, Klaus, qui n’en croyait pas ses yeux, crut distinguer des écailles. Il n’en était pas sûr mais ce n’était jamais qu’un des phénomènes qui devaient être courants dans ce monde de bizarrerie.
Des oiseaux squameux, ce n’est pas tellement répandu à travers la Galaxie. Certes, Klaus savait qu’il existe bien des choses curieuses d’un univers en l’autre. La multiplicité de la création suppose une variété des plus étendues dans l’aspect des espèces. Cependant il avait l’impression qu’il y avait ici « autre chose ».
Tout cela relevait-il simplement de la Nature, la Nature avec un grand N ?
Ou bien une intervention puissante avait-elle modifié les éléments de base ?
En dépit de sa position plus que précaire, le proscrit s’interrogeait. Ces extravagances, au moins en regard de ce qu’il connaissait de la Terre et de quelques planètes, pouvaient relever d’une action postbiologique en ce qui concernait la gent animale. Il n’en était pas de même pour les végétaux et à fortiori la géologie.
Il savait, lui originaire d’une planète où les Pezard, les Carrel, les Lindbergh, les Rostand, les Étienne Wolf ont démontré qu’il était loisible à l’homme de fabriquer des monstres (au sens étymologique du mot) qu’on peut créer, ou plutôt recréer à partir des bases biologiques. La biogénétique est susceptible de s’étendre à la plante sans pour cela provoquer une évolution aussi rapide que celles qu’il était à même de constater.
Pour engendrer des séismes, c’était déjà une tout autre affaire, surtout dans la mesure où de telles perturbations s’ingéniaient à faire disparaître des montagnes pour en mettre d’autres à la place, pour provoquer une tempête sans le moindre souffle du zéphyr.
Il fut arraché à ses pensées parce qu’une fois encore, on criait.
Abasourdi, il avait oublié ce détail au moment de la secousse, dans l’étourdissement qui en avait résulté.
Il était à la fois angoissé et heureux. Un cri. Un cri humain. Ce qui supposait qu’il n’était pas seul.
Il avait cherché des humains sur Delta IV. Hélas ! leur avilissement, l’instinct de la faim, les poussaient au pire des carnages et il avait failli en faire les frais sans l’intervention des pirates. Ici, la nature était infiniment plus pittoresque que sur le planétoïde froid et désolé. Certes, la plus haute fantaisie paraissait régner. Mais un homme criait.
Sur un tel mode que Klaus devina que c’était l’appel désespéré de celui qui se trouve en détresse.
Il s’orienta et au jugé s’élança dans la direction supposée où devait se trouver le malheureux.
Il courut un instant, s’éloignant du rivage, sous les frondaisons. Il apercevait au passage fleurs et fruits immenses. Des hannetons démesurés, des lépidoptères démentiels, s’écartaient devant cet animal inconnu qui les intimidait. Par bonheur il ne revit pas les souris aux yeux de mouche. Mais il fut agrippé au vol par une liane forte qui s’enroula autour de sa taille, serrant avec vigueur.
Klaus se débattit, se rappela à temps que les combinaisons du style de celle qu’il devait à Y’pp comportaient un mini-arsenal. Il fouilla dans une poche, y trouva avec un soulagement brusque ce qu’il cherchait et le couteau ainsi extirpé lui servit à trancher ce tentacule végétal intempestif.
Il sursauta quand il vit la sève jaillir. Rouge. Écarlate.
Du sang !
Et le gémissement, le grincement rageur plutôt qu’il perçut devait émaner de la plante elle-même.
Klaus regardait avec stupeur le tronçon coupé qui se tordait au sol, tel un reptile fauché, dans une petite nappe pourpre, le tout étant parfaitement hideux.
Pour la troisième fois, le désespéré jeta son cri de détresse, et Klaus s’arracha à la contemplation de sa curieuse victime.
Il s’élança de nouveau, surveillant les plantes afin d’éviter une nouvelle traîtrise des lianes, et tout à coup il aperçut celui qu’il cherchait.
Bien qu’il fût encore assez éloigné de lui, Klaus qui avait de bons yeux put le détailler.
Assez âgé, ou flétri avant l’âge, un type maigre, presque chauve avec quelques poils blancs sur un faciès creux et blême. Il était revêtu d’une sorte de tunique, ou de blouse d’un ton écru, pieds nus, et courait comme un fou, parfois en zigzag, évitant Klaus ne savait quelles embûches.
L’homme, haletant, ruisselant, aperçut à son tour cet inconnu. Sa surprise parut grande car il s’arrêta net, regardant de loin cet humain inattendu.
Klaus lui fit un signe amical auquel le pauvre bonhomme ne répondit pas. Il regardait maintenant autour de lui, et en arrière, redoutant sans doute un ou des poursuivants qui n’apparaissaient pas à Klaus.
Le Terrien le héla, en langue Spalax à toutes fins utiles, encore qu’il ne fût pas certain que sur un tel monde le langage interplanétairement codifié fût entendu.
— Venez !… Je suis un ami !… Je veux vous aider !…
Fut-il compris ? En tout cas, après un moment d’hésitation, le vieux se remit en route. Il avait repris un peu haleine et il essayait de courir mais on voyait qu’il était las, qu’il avait les pieds en sang, qu’il n’irait plus très loin.
Naturellement, Klaus s’était mis en marche à sa rencontre. Il ne comprenait pas très bien à qui il avait affaire mais qu’importait ! Sur cette planète aux allures d’extravagance, il y avait au moins un être humanoïde et il eût été douteux qu’il fût le seul.
Ils avançaient donc l’un vers l’autre, en une aire assez étendue, où le sol paraissait tourmenté mais sans beaucoup de végétation, sinon une herbe courte. Les animaux ne s’y risquaient pas, préférant sans doute l’abri des plantes fantastiques qui se développaient et se fanaient avec une telle cadence.
Klaus répéta ses appels encourageants. Il n’était plus qu’à une trentaine de mètres de l’inconnu lorsqu’il vit ce dernier s’arrêter net et, malgré l’éloignement il lut une véritable épouvante sur ses traits.
Que se passait-il donc ? Qu’est-ce qui lui faisait une telle peur ? Et pourquoi semblait-il regarder vers le sol ?
Klaus sentit alors que le terrain paraissait recommencer à vibrer mais cette fois sur un mode très particulier qui n’avait pas grand-chose à voir avec les secousses telluriques qui avaient accompagné – et sans doute provoqué – la modification du paysage peu de temps auparavant.
Lui aussi cherchait à voir sur le sol ce qui terrorisait le vieil homme.
Il distingua tout d’abord un léger mouvement de la terre et de la pierraille. Cela s’étendit sur une dizaine de mètres et selon une ligne rigoureusement droite.
Klaus, qui s’était arrêté d’instinct, fit quelques pas pour mieux voir.
Il entendit gémir le malheureux. Un véritable sanglot lui parvint. L’homme était maintenant accablé, comme devant l’inexorable.
Et la strie se précisait, devant lui. Klaus fit encore trois pas et à son tour s’arrêta net, ahuri de ce qu’il voyait.
Cette ligne qui s’étendait maintenant entre le vieux et lui devenait brusquement lumineuse.
Cela évoquait un grand tube de néon magnétisé, d’une fulgurance violente qui éclatait en dépit de l’action radiante des soleils. Une raie de feu éblouissant avait stoppé l’avance du malheureux.
Klaus n’en était plus à une surprise près. Si fantastique que cela lui parût, si inquiétant aussi il faut bien le dire, il voulut aller de l’avant, franchir cette barrière insolite pour rejoindre celui qui paraissait maintenant plus désespéré que jamais.
L’autre vit son mouvement et fit des signes de dénégation, lui cria quelque chose en une langue inconnue. Mais la mimique était suffisamment éloquente. Il disait à Klaus de ne plus avancer, de demeurer sur place, de ne pas chercher à franchir un pareil obstacle.
Cependant il ne s’agissait jamais que d’un rayon lumineux, d’une barre fluorescente qui s’était spontanément créée au ras du sol, comme tracée par un artisan scrupuleux autant qu’invisible.
Péril ? Sans doute. Klaus jugea prudent de s’arrêter. Le vieil homme sanglotait plus que jamais. Cela devenait un véritable râle. Et Klaus vit alors que de l’extrémité de la barrière de feu, un autre trait se façonnait au ras du sol, de telle façon qu’il formait avec le premier un angle aigu dans lequel le vieux se trouvait saisi comme dans un étau.
Klaus, observant mieux, constata presque immédiatement que le même phénomène se produisait à l’autre pointe de la première barre, et selon un processus analogue. Si bien que, enfermant complètement celui qui ne pouvait être qu’un fugitif, il y avait maintenant un triangle parfait de dix mètres environ de côté. Un triangle engendré de façon mystérieuse, aux lignes irradiantes qui striaient le sol, engendrant ainsi une prison d’un style absolument inédit.
Klaus, la gorge sèche, se demandait ce qui allait encore se produire.
Il en oubliait presque l’aspect tragique qu’il devinait dans cette fantasmagorie tant sa curiosité était éveillée. Certes, un tel univers lui semblait à présent truqué comme un théâtre d’illusionniste. Et peut-être s’agissait-il en effet de quelque chose de semblable.
Spectateur passif et foudroyé, il assista alors à la suite des événements.
Dans le segment de terrain délimité par les trois stries lumineuses, la terre se mit littéralement à bouillonner. Le vieil homme jeta un cri de désespoir, le dernier que Klaus entendit, lorsque le sol manqua sous ses pieds. Toute cette portion géologique s’effritait en effet à vue d’œil, devenait meuble comme si elle était fouillée par d’innombrables sondes. Klaus vit le fugitif s’enfoncer soudain dans ce terrain qui devenait tellement friable qu’il s’ouvrit d’un seul coup.
Un grand nuage de poussière monta et, s’avançant, le cœur battant, les tempes moites, le proscrit de Delta IV plongea ses regards dans le gouffre en forme de triangle qui venait de se creuser devant lui, engloutissant le malheureux vers lequel il avait eu un élan fraternel.
Au fur et à mesure que le nuage se dissipait, ce qu’il découvrait lui paraissait tellement stupéfiant qu’il en demeurait là, écarquillant les yeux, cherchant à scruter ce qui se dessinait petit à petit.
Cela évoquait quelque gigantesque mouvement d’horlogerie, une usine invraisemblable, ou bien un laboratoire dément, un atelier onirique.
Des rouages, des barres, des roues, des pivots, des axes…
Un ronron permanent montait de cet abîme. Klaus réalisa soudain qu’il voyait nettement, mais que tout cela lui apparaissait très profondément enfoui sous la terre, à des dizaines et des dizaines de mètres.
Les bords de la faille triangulaire demeuraient très bien délimités et toujours sertis de ces barres de lumière qui avaient pratiquement découpé le sol pour y faire choir le pauvre vieux, lequel avait disparu dans cet abîme d’un nouveau genre.
Klaus recula.
Il se sentait paniqué tout à coup. N’allait-on pas lui jouer un tour semblable ? Ce sol sur lequel il se trouvait était sans doute tout aussi truqué que cette portion qui avait servi à absorber ce pauvre type en détresse.
Le proscrit tourna les talons et s’enfuit.
Il courut naturellement vers le plus précaire des abris, celui des buissons de plantes géantes qui bordaient l’aire tragique. Il s’y engouffra, tenant cette fois son couteau à la main en cas d’attaque inattendu. Tout lui semblait suspect, tout offrait des périls inconnus et perfides.
Il fut affolé, sinon surpris, quand une liane récidiva et tenta de l’encercler. Il la trancha comme il l’avait fait précédemment, faisant gicler un flux rouge. Mais d’autres jaillissaient des fourrés et le ligotaient petit à petit. Il se débattait, frappait, coupait, tranchait sans cesse. Il ruisselait du sang des plantes mais elles tenaient bon.
Klaus étouffait. Un lien végétal commençait à l’étrangler.
Il entendit, non plus un cri cette fois. Mais un rire.
Et il l’identifia tout de suite. C’était une femme qui riait.
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